Une agriculture sans pesticides en 2050 : pas si utopique que cela
Dossier spécial Salon de l’agriculture (2/3)
Le Nouveau Paradigme se penche aujourd’hui sur le scénario « Ten Years For Agroecology » (TYFA) qui permet d’imaginer comment, grâce à l’agroécologie, il serait possible de nourrir 530 millions d’Européens sans épuiser la terre.
En dépit de l’urgence climatique et de l’effondrement de la biodiversité, le gouvernement et certains syndicats agricoles, comme la toute-puissante FNSEA ou la Coordination rurale, brandissent le spectre d’une baisse drastique de la production pour justifier le maintien des pesticides. « Sans chimie, pas de rendement », entend-on régulièrement. Les défenseurs des intrants chimiques avancent également qu’une partie des agriculteurs, déjà fragilisés économiquement, ne pourrait pas survivre à une interdiction brutale des pesticides et que certaines cultures spécialisées seraient particulièrement exposées aux ravageurs et aux maladies. Autrement dit, sans protection chimique, ce seraient non seulement les rendements mais aussi des filières entières qui s’effondreraient. Pourtant, plusieurs travaux scientifiques montrent qu’un autre modèle agricole peut réellement être mis en œuvre et même rapidement si la volonté politique suit.
Pour comprendre ce débat, il faut d’abord clarifier les termes. Les pesticides regroupent des substances chimiques destinées à éliminer les « ravageurs » : insecticides contre les insectes, herbicides contre les mauvaises herbes, fongicides contre les champignons. Les engrais azotés de synthèse, produits à partir de gaz naturel via le procédé Haber-Bosch, permettent d’augmenter rapidement les rendements mais sont très énergivores et émetteurs de gaz à effet de serre.
L’alternative étudiée par plusieurs instituts de recherche repose sur l’agroécologie. Ce terme désigne une approche agricole qui s’appuie sur les mécanismes du vivant plutôt que sur des intrants chimiques externes. Elle mobilise par exemple la rotation des cultures, l’association de plantes complémentaires, la présence de haies et d’arbres ou encore l’intégration cohérente de l’élevage et des cultures.
L’IDDRI et le scénario « TYFA »
L’IDDRI est l’Institut du développement durable et des relations internationales. Ce think tank français indépendant (1) produit des travaux de recherche et d’expertise sur la transition écologique, les politiques climatiques et les transformations agricoles.
En 2018, ses chercheurs ont publié un scénario prospectif intitulé « Ten Years For Agroecology » (TYFA). Un scénario prospectif n’est pas une prévision, mais une modélisation : il explore ce qui se passerait si l’on adoptait un certain ensemble de choix politiques et techniques.
Le scénario TYFA répond à une question simple : l’Europe pourrait-elle nourrir sa population en 2050 sans pesticides chimiques ni engrais de synthèse, tout en respectant les objectifs climatiques et la biodiversité ?
La question des rendements, entre mythe et réalité
Les résultats montrent qu’en abandonnant les pesticides et les engrais chimiques, la production brute de calories diminue d’environ 35 % (2). Pris isolément, ce chiffre peut sembler alarmant.
Mais notre système actuel produit une grande quantité de céréales destinées à l’alimentation animale, notamment pour les élevages industriels. Une part importante du maïs et du blé sert à nourrir des animaux plutôt qu’à alimenter directement les humains.
Le scénario TYFA repose donc sur une transition alimentaire : réduction significative de la consommation de viande issue d’élevages intensifs, hausse de la part des protéines végétales et valorisation d’élevages extensifs fondés sur les prairies permanentes (3).
Ce rééquilibrage libère des terres et réduit l’empreinte écologique de l’Europe bien au-delà de ses frontières. Les surfaces auparavant dédiées aux cultures fourragères ou au soja importé (dont la production intensive est le principal moteur de la déforestation en Amérique du Sud) peuvent être mobilisées pour l’alimentation humaine directe. Résultat : malgré la baisse de rendement par hectare liée à l’abandon des intrants chimiques, l’Europe pourra nourrir environ 530 millions d’habitants en 2050, tout en mettant fin à sa dépendance vis-à-vis de terres déboisées à l’autre bout du monde.

Le rôle central des légumineuses et du recyclage des nutriments
L’un des piliers techniques du modèle est la fixation biologique de l’azote. Certaines plantes, comme les pois, les lentilles ou la luzerne sont capables de capter l’azote de l’air grâce à des bactéries présentes dans leurs racines. En intégrant davantage de légumineuses dans les rotations, on fertilise naturellement les sols. À cela s’ajoute le recyclage des déjections animales issues d’élevages moins intensifs. Le sol retrouve ainsi une fertilité organique durable, réduisant fortement la dépendance aux engrais industriels.
Ce système demande davantage de connaissances agronomiques, d’observation et de travail humain. Il ne s’agit pas d’un retour en arrière technologique, mais d’un changement de logique : passer d’un modèle extractif à un modèle régénératif.
Des bénéfices climatiques et écologiques majeurs
Selon les travaux associés au scénario TYFA, une transition agroécologique complète permettrait de réduire les émissions agricoles européennes de 40 à 45 % par rapport à 2010 (4).
La suppression des engrais azotés de synthèse diminue les émissions liées à leur fabrication et limite les rejets de protoxyde d’azote, un puissant gaz à effet de serre. La reconstitution de haies, de bosquets et de mares sur environ 10 % des surfaces agricoles favorise la biodiversité et renforce les régulations naturelles contre les ravageurs. Les sols, plus riches en matière organique, stockent davantage de carbone et résistent mieux aux sécheresses. La qualité de l’eau s’améliore également, en réduisant les nitrates et les résidus de pesticides.
La question n’est donc pas seulement technique. Produire sans pesticides implique de repenser nos régimes alimentaires, notre organisation des filières, la rémunération des agriculteurs et les politiques publiques.
Loin d’être une utopie, le scénario TYFA montre qu’un autre modèle agricole est cohérent d’un point de vue agronomique, climatique et nutritionnel. Il pose une alternative structurée au récit selon lequel la chimie serait la seule garantie contre la faim. Un scénario à grande échelle qui ne doit pas faire oublier qu’il est possible de faire bouger les choses de manière beaucoup plus modeste, mais néanmoins efficace, ainsi que le démontrent certaines commune (lire ci-dessous).
(Photo du haut, signée Photo Guillaume des Roches -CC / Agroforesterie intra-parcellaire dans la Sarthe. Cette technique améliore la fertilité des sols via l’apport de matière organique des feuilles et racines, réduit le lessivage des nitrates et l’érosion, tout en favorisant la biodiversité par des habitats diversifiés et la présence d’auxiliaires contre les ravageurs.)
Notes :
1 – L’Iddri a été créé en 2001 par des organismes de recherche et des ministères français, puis transformé en fondation avec, dans son conseil d’administration, des représentants d’organismes de recherche, d’établissements publics, d’entreprises fondatrices et de personnalités qualifiées. Son financement combine des projets de recherche (notamment européens, comme Horizon Europe) et des financements institutionnels, enfin l’institut met en avant la transparence de sa gouvernance et de ses ressources.
2 – INRAE, Une agriculture européenne sans pesticides chimiques en 2050?.
3 – IDDRI, Une Europe agroécologique en 2050.
4 – IDDRI, Agroecology and carbon neutrality in Europe by 2050.
Territoires en résistance : la révolution silencieuse de Mouans-Sartoux
Quand une commune prouve que le 100 % bio et local peut être une réalité politique concrète.

Pendant que les grands sommets internationaux peinent à définir des trajectoires claires, des communes françaises ont décidé de prendre leur destin alimentaire en main. Parmi elles, Mouans-Sartoux, ville de 10 000 habitants dans les Alpes-Maritimes, une enclave qui se veut « écolo de gauche » dans un département aux mains de la droite et de l’extrême droite. Elle est devenue au fil des ans le phare d’un mouvement qui remet l’assiette au cœur de la citoyenneté. Ici, on ne se contente pas de commander des produits bio, on les fait pousser.
Tout a commencé par une décision simple : protéger les terres agricoles contre l’urbanisation galopante de la Côte d’Azur. En triplant ses surfaces protégées dans son Plan Local d’Urbanisme, la ville a pu installer sa propre régie agricole municipale. Depuis 2012, trois agriculteurs salariés de la mairie produisent plus de 25 tonnes de légumes bio par an sur 6 hectares de terres communales (1). Ces légumes finissent directement dans les assiettes des cantines scolaires, des crèches et du personnel municipal. C’est un circuit ultra-court, où l’enfant connaît le visage de celui qui fait pousser ses carottes.
Le miracle du coût constant
L’argument financier est souvent l’obstacle numéro un des maires qui hésitent à franchir le pas du bio. Mouans-Sartoux a balayé cette objection en luttant contre… le gaspillage. En passant au 100 % bio, la commune a réduit ses déchets alimentaires de 80 % (2). L’argent qui partait littéralement à la poubelle a été réinvesti dans l’achat de denrées de qualité et dans le salaire des maraîchers municipaux. Résultat : le prix de revient d’un repas bio et local est resté identique à celui d’un repas conventionnel (environ 2 euros de denrées). Mieux manger ne coûte pas plus cher quand on apprend à manger autrement.
Une santé publique transformée
L’impact ne s’arrête pas aux murs de l’école. Une étude approfondie a montré que 92 % des familles de la commune ont modifié leurs habitudes alimentaires après avoir été exposées au projet municipal (3). On note une réduction massive de la consommation de produits ultra-transformés et de viande au profit des végétaux frais. Sur le plan médical, les résultats sont spectaculaires : le taux de surpoids et d’obésité chez les enfants mangeant à la cantine de Mouans-Sartoux est inférieur de 45 % à la moyenne nationale. La cantine n’est plus seulement un lieu de restauration, c’est une école du goût et un bouclier de santé publique pour toute la population.
Notre prochain article de la série évoquera le réveil des muscles locaux, c’est-à-dire la reconquête indispensable des outils de transformation comme les abattoirs mobiles et les légumeries pour concrétiser le souhait de manger local.
Notes :
1 – Banque des Territoires, Mouans-Sartoux veut ensemencer les municipales de 2026.
2 – Ville de Mouans-Sartoux, L’alimentation durable.
3 – Uniterre / Ville de Mouans-Sartoux, Évaluation des impacts du PAT.
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