L’État fabrique ses propres travailleurs pauvres
Derrière le gel du point d’indice et l’écrasement des grilles salariales, c’est toute la promesse républicaine du service public qui se fissure lentement. La crise de la fonction publique ne relève plus seulement du malaise social : elle révèle désormais un affaiblissement structurel de l’État lui-même.
Le signal est suffisamment rare pour être pris au sérieux. Le 18 mai 2026, les huit organisations syndicales représentatives de la fonction publique (CGT, CFDT, FO, UNSA, FSU, Solidaires, CFE-CGC et FA-FP) ont adressé un courrier commun au Premier ministre Sébastien Lecornu (1). Dans un paysage syndical souvent fragmenté, cette unité dit déjà beaucoup de la gravité du moment. Mais le plus frappant reste le vocabulaire employé : les syndicats parlent désormais ouvertement de « smicardisation » de la fonction publique, qu’elle soit d’État, hospitalière ou territoriale.
Le terme n’a rien d’une formule excessive. Il décrit une mécanique salariale devenue presque absurde. Avec la revalorisation automatique du SMIC de 2,41 % au 1er juin 2026, en raison de l’inflation, près de 862 000 agents publics devront bénéficier d’une indemnité différentielle afin que leur rémunération ne tombe pas sous le salaire minimum légal (2). Ce chiffre donne le vertige : cela représente pratiquement un agent public sur six. Plus inquiétant encore, cette correction administrative ne concerne plus seulement les premiers échelons des catégories les moins qualifiées. Désormais, des agents de catégorie B et même certains élèves-fonctionnaires de catégorie A se retrouvent aspirés par le bas de la grille.
Autrement dit, le système de progression salariale lui-même commence à perdre sa cohérence. Dans certains cas, un agent peut accumuler les avancements d’ancienneté pendant des années sans constater de véritable augmentation de salaire. Les échelons subsistent sur le papier, mais leur traduction concrète disparaît progressivement dans le rattrapage permanent du SMIC. La carrière publique cesse alors d’incarner une perspective d’évolution.
Près de 30% de perte de pouvoir d’achat
Cette situation n’est pas née de la seule poussée inflationniste récente. Elle résulte d’un décrochage beaucoup plus ancien, installé méthodiquement depuis plusieurs décennies. Le cœur du problème tient au point d’indice, cette base qui sert à calculer le salaire des fonctionnaires. Concrètement, chaque agent public possède un « indice » correspondant à son grade, son ancienneté et sa catégorie. Cet indice est ensuite multiplié par une valeur fixée par l’État : c’est ce qu’on appelle le point d’indice. Lorsque cette valeur augmente, les salaires progressent mécaniquement. Lorsqu’elle reste gelée pendant des années alors que les prix flambent, le pouvoir d’achat s’effondre.
Pendant longtemps, ce système permettait globalement de maintenir un équilibre. Les rémunérations suivaient à peu près l’évolution du coût de la vie. Mais en 1983, avec le « tournant de la rigueur », le gouvernement Maurois a désindexé le point d’indice de l’inflation. Dans un second temps, avec les politiques de rigueur budgétaire des années 2010, le point d’indice est progressivement devenu un outil d’économie budgétaire. L’État a choisi de limiter sa progression pour contenir la dépense publique. Depuis, le décalage n’a cessé de se creuser. Entre 2010 et 2021, le point d’indice est resté quasiment figé. Puis, malgré le retour brutal de l’inflation à partir de 2022, les revalorisations sont restées largement insuffisantes pour compenser la hausse réelle des prix.
Les chiffres compilés par la FERC-CGT sont particulièrement éclairants (3). Si le point d’indice avait simplement suivi l’inflation depuis 2000, sa valeur atteindrait aujourd’hui environ 6,33 euros, contre 4,92 euros actuellement. La perte cumulée de pouvoir d’achat approche désormais les 30 %. Ce n’est plus un tassement ponctuel, c’est un déclassement organisé dans le temps long. On mesure mal ce que cela produit concrètement dans la vie quotidienne des agents. Les débats technocratiques sur les équilibres budgétaires masquent une réalité beaucoup plus brutale : pour une partie croissante des fonctionnaires, le travail ne garantit plus une stabilité matérielle minimale. Le mythe du « fonctionnaire privilégié » continue pourtant d’occuper le débat public, comme une vieille caricature devenue commode politiquement. Mais il résiste de moins en moins aux chiffres.
Le travail public ne protège plus de la précarité
Dans la fonction publique territoriale, les 10 % des agents les moins rémunérés perçoivent moins de 1 600 euros nets par mois (4). Avec l’explosion des dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation, carburant), ces salaires ne permettent plus de vivre correctement dans une grande partie du territoire. Ils imposent des arbitrages permanents. Se déplacer pour travailler, se chauffer correctement ou simplement remplir son réfrigérateur deviennent des calculs de fin de mois.
Le cas des enseignants illustre particulièrement ce basculement. Un professeur débutant recruté à Bac+5 démarre aujourd’hui sa carrière à peine au-dessus du SMIC. Cette situation aurait semblé inimaginable il y a encore vingt ans. Elle devient désormais presque banale. Et c’est précisément là que se situe le danger politique : l’effondrement progressif des standards finit toujours par produire une forme d’accoutumance collective. En comparaison, et selon les données officielles (OCDE, Eurydice, IFRAP), les enseignants allemands gagnent en moyenne 33% à 41% de plus que leurs collègues français.

Pendant ce temps, l’État continue de demander davantage à ses agents. Davantage de polyvalence, davantage de reporting, davantage de flexibilité, souvent avec moins de moyens humains. La numérisation accélérée des services publics, présentée depuis des années comme une modernisation inévitable, a également profondément modifié le rapport au travail administratif. Les fermetures de guichets et la dématérialisation des procédures éloignent les citoyens des services publics de proximité tout en reportant une part considérable de la tension sociale sur les agents restants. Ceux qui restent en première ligne absorbent désormais la fatigue du système entier : agressivité des usagers, sous-effectifs chroniques, surcharge administrative, perte de sens du métier. Derrière les discours managériaux sur « l’agilité »et la « transformation publique », beaucoup décrivent surtout une usure généralisée.
La crise d’attractivité devient une crise de fonctionnement
Les conséquences commencent d’ailleurs à apparaître partout. Entre 2016 et 2022, le nombre de candidats présents aux concours de la fonction publique d’État a chuté de près de 50 % (5). Certaines administrations peinent désormais à recruter dans des métiers pourtant essentiels au fonctionnement quotidien du pays. L’Éducation nationale reste le symbole le plus spectaculaire de cette dégradation. Lors de la session 2025 des concours du second degré, 883 postes n’ont pas été pourvus faute de candidats (6). Ce chiffre dépasse largement le simple problème de recrutement. Il révèle une perte massive d’attractivité des métiers publics, y compris dans des secteurs historiquement centraux pour la République.
Et l’on voit bien le cercle vicieux qui se met en place. Moins de candidats signifie une surcharge pour les agents déjà en poste. Ce surplus de travail alimente l’absentéisme, l’épuisement professionnel et les départs anticipés. Puis la dégradation des conditions de travail décourage à son tour les nouvelles recrues. La pénurie finit ainsi par produire sa propre reproduction. Dans ce contexte, continuer à traiter la question salariale comme une simple ligne de dépense budgétaire relève d’une vision extraordinairement courte. Les 5,8 millions d’agents publics ne sont pas des coûts abstraits inscrits dans un tableau Excel. Ce sont aussi des consommateurs, des familles qui participent directement à l’activité économique du pays. Comprimer durablement leurs revenus affaiblit mécaniquement la consommation intérieure, les commerces locaux et une partie des recettes fiscales elles-mêmes.
Ce qui se joue dépasse la seule fonction publique
Il faut probablement regarder cette crise pour ce qu’elle est réellement : non pas un conflit catégoriel supplémentaire, mais le symptôme d’un affaiblissement plus large de l’État social français. Pendant des décennies, la fonction publique a constitué un pilier discret de stabilité collective. Elle garantissait des services accessibles, des carrières relativement prévisibles et une présence territoriale qui compensait parfois les fractures économiques du pays. Ce modèle n’était évidemment ni parfait ni égalitaire. Mais il assurait une forme de continuité républicaine.
Aujourd’hui, cette architecture se fragilise lentement, presque silencieusement. Et c’est peut-être ce qui rend la situation aussi préoccupante : l’effondrement ne prend pas la forme d’une rupture spectaculaire. Il avance par érosion progressive, par normalisation du déclassement, par acceptation graduelle de standards que l’on aurait jugés inacceptables il y a encore quelques années. À force d’appauvrir ceux qui font tenir les institutions du quotidien, l’État finit par fragiliser sa propre capacité à maintenir la cohésion sociale.
Notes
(1) Intersyndicale de la fonction publique (CGT, FO, CFDT, UNSA, FSU, Solidaires, CFE-CGC, FA-FP), « Courrier au Premier ministre », 18 mai 2026.
(2) Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, 28 mai 2026, « Revalorisation du SMIC : 862 000 agents publics bénéficieront de l’indemnité différentielle au 1er juin ».
(3) FERC-CGT, « Point d’indice : perte mensuelle de pouvoir d’achat », mise à jour décembre 2025.
(4) Direction générale de l’administration et de la fonction publique (DGAFP), Rapport annuel sur l’état de la fonction publique, édition 2025.
(5) France Stratégie, « Travailler dans la fonction publique : le défi de l’attractivité », décembre 2024.
(6) SNES-FSU, « Concours 2025 : des centaines de postes perdus », juillet 2025.
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