Économie

Le New-York stock exchange.
Économie Environnement

Pourquoi il est suicidaire de laisser le marché « se réguler »

Climat, numérique, industrie, santé, biodiversité… l’histoire économique montre qu’aucune grande transformation collective n’a jamais été menée sans intervention publique massive. Face à l’urgence écologique, laisser le marché décider seul revient désormais à organiser le chaos.

Le mot est presque devenu tabou. « Planification ». À entendre les libéraux et les libertariens, il évoquerait immédiatement la bureaucratie, l’autoritarisme ou l’inefficacité. Le marché, lui, serait naturellement rationnel. Il suffirait de laisser faire les entreprises, les investisseurs et les innovations privées pour que l’économie trouve d’elle-même le bon chemin. Pourtant, l’histoire économique raconte exactement l’inverse. Aucune grande transformation industrielle, énergétique ou technologique n’a été menée sans intervention massive des États, sans orientation politique, sans normes, sans investissements publics, sans coordination à grande échelle. Et aujourd’hui, face au dérèglement climatique, à l’effondrement de la biodiversité et à l’explosion énergétique du numérique, croire que le marché va spontanément sauver la planète relève moins de l’économie que de la croyance idéologique.

Newsletter LNP

Chaque samedi, rejoignez celles et ceux qui veulent réfléchir au-delà de l’actualité.

🎁 Cadeau : notre guide « Les 10 idées reçues qui nous empêchent de penser l’époque ».

Rendez-vous dans votre boîte mail pour confirmer votre inscription (vérifiez vos spams si vous ne trouvez rien).

La réalité est brutale. Le marché ne pense ni le long terme, ni le vivant, ni les générations futures. Il récompense avant tout la rentabilité immédiate. Lorsque détruire une forêt, surexploiter des ressources, multiplier des centres de données énergivores ou vendre des produits jetables rapporte davantage que préserver les équilibres écologiques, il n’existe aucune raison structurelle pour que le capitalisme dérégulé « choisisse » spontanément la sobriété. Même des institutions peu suspectes d’hostilité envers le capitalisme, comme le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale, reconnaissent désormais que la transition écologique exige des politiques publiques massives, des investissements dirigés et une coordination internationale forte (1). Ils rejoignent même en ce sens le Giec (2). Parce qu’ils ont (enfin) compris que la logique du marché reste fondamentalement incompatible avec les temporalités écologiques. Une entreprise cotée raisonne souvent au trimestre. Le climat se joue sur des décennies. Les actionnaires recherchent des rendements rapides. Les équilibres naturels nécessitent parfois des sacrifices immédiats pour éviter des catastrophes futures. Cette contradiction devient insoluble sans planification.

Les grandes puissances se sont construites grâce à la planification

L’histoire économique moderne est d’ailleurs une histoire de planification. La France d’après-guerre en fournit un exemple spectaculaire. Après 1945, le pays est ruiné, ses infrastructures détruites, sa production industrielle affaiblie. Sous l’impulsion de Jean Monnet et du Commissariat général du Plan, l’État organise une planification dite « indicative ». Il fixe des priorités, dirige les investissements, oriente le crédit, modernise les transports, l’électricité, l’acier et les infrastructures. Les fameux « Trente Glorieuses » ne tombent pas du ciel libéral. Elles reposent sur un mélange de services publics puissants, de nationalisations stratégiques, de protection sociale et de pilotage économique (3).

Le new deal
Francklin D. Roosevelt a lancé le New Deal en 1933. Le collage ci-dessus montre l’œuvre d’un artiste employé par le programme du New deal. (Photo DR)

Même les États-Unis, souvent présentés comme le temple du capitalisme, se sont développés grâce à des interventions publiques massives. Le New Deal de Franklin D. Roosevelt dans les années 1930, puis l’économie de guerre durant la Seconde Guerre mondiale, ont reposé sur des investissements publics gigantesques, des contrôles de production et une mobilisation industrielle coordonnée par l’État (4). Internet lui-même est né de financements publics américains.

La Chine démontre à la fois la puissance et les dangers de la planification

La Chine constitue cependant l’exemple historique le plus spectaculaire de transformation par la planification. Lorsque le Parti communiste prend le pouvoir en 1949, le pays est ravagé par la guerre civile, extrêmement pauvre et très peu industrialisé. Le premier plan quinquennal lancé en 1953 sous l’autorité de Mao Zedong permet une industrialisation extrêmement rapide grâce à l’investissement public massif, à la construction d’infrastructures et à la mobilisation de l’économie autour d’objectifs stratégiques (5). Mais la Chine démontre aussi les dangers d’une planification aveugle, idéologique et déconnectée des réalités matérielles. Le « Grand Bond en avant » lancé à la fin des années 1950 pousse des millions de paysans à abandonner l’agriculture pour produire de l’acier dans des fours artisanaux improvisés. Les autorités locales falsifient les chiffres de production, les récoltes s’effondrent, les prélèvements de céréales continuent malgré la famine. Le résultat est catastrophique. Les historiens estiment aujourd’hui que cette politique a provoqué plusieurs dizaines de millions de morts, faisant de cette famine l’une des plus meurtrières de l’histoire humaine (6). Cette catastrophe ne démontre pas que la planification serait inutile. Elle démontre qu’une planification autoritaire, opaque et fanatisée peut devenir criminelle lorsqu’elle n’est plus confrontée au réel.

Planification Chine
Lors du « Grand bond en avant », de nombreux paysans ont délaissé la terre pour se lancer dans la sidérurgie. Une terrible famine s’en est suivie. (Photo DR – 1958)

La Chine contemporaine tire d’ailleurs une partie de cette leçon historique. Depuis plusieurs années, Pékin pilote sa transition énergétique avec une planification extrêmement structurée (7). Le pays fixe des objectifs de développement des énergies renouvelables, contrôle une partie des investissements stratégiques, impose des normes industrielles et coordonne les politiques régionales. La Chine est aujourd’hui devenue le premier producteur mondial de panneaux solaires, d’éoliennes et de batteries électriques. Elle concentre également une grande partie des investissements mondiaux dans les infrastructures bas carbone. Cela ne signifie évidemment pas que le modèle chinois soit démocratiquement satisfaisant. Mais cela rappelle une réalité souvent absente des discours occidentaux : aucune transition industrielle d’ampleur ne s’effectue spontanément par la seule magie du marché.

La Chine a planifié la construction d’automobiles électriques, surpassant en peu de temps tous les constructeurs non-chinois. (Photo BYD)

Le marché est incapable de gérer les limites écologiques de la planète

L’argument écologique pour la planification devient aujourd’hui écrasant. Le GIEC estime que les politiques actuelles conduisent à un réchauffement médian compris entre 2,4 °C et 3,5 °C d’ici la fin du siècle. Le Programme des Nations unies pour l’environnement rappelle quant à lui que les engagements climatiques des États restent très insuffisants pour respecter les objectifs de l’accord de Paris (8). De son côté, l’IPBES (9) estimait dès 2019 qu’environ un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction dans les prochaines décennies (10). Le problème est structurel. Les bénéfices privés de l’extraction, de l’artificialisation ou de la surexploitation sont immédiats, tandis que les coûts écologiques sont diffus, différés et collectifs. Dans un tel système, attendre du marché qu’il s’autorégule revient à attendre d’un incendie qu’il décide lui-même de s’éteindre.

Le numérique dérégulé prépare un désastre énergétique et démocratique

Le numérique illustre parfaitement cette fuite en avant. Derrière l’image d’une économie prétendument « immatérielle » se cache une infrastructure extrêmement gourmande en ressources. L’Agence internationale de l’énergie estime que la consommation électrique des centres de données pourrait presque doubler d’ici 2030, principalement sous l’effet du développement de l’intelligence artificielle (11). L’Union internationale des télécommunications (UIT) rappelle également que le monde a produit plus de 62 millions de tonnes de déchets électroniques en 2022, dont moins d’un quart a été recyclé correctement (12). Là encore, le marché pousse structurellement dans la mauvaise direction. Les grandes plateformes ont intérêt à maximiser le temps d’écran, la collecte des données et le renouvellement accéléré des équipements. Rien n’incite réellement les géants technologiques à réduire leur empreinte écologique ou à limiter leur pouvoir de surveillance.

Cette question devient également démocratique. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme alerte depuis plusieurs années sur les dangers de la surveillance algorithmique, de la collecte massive de données et des systèmes d’intelligence artificielle menaçant les droits fondamentaux (13). Sans règles contraignantes, sans contrôle public et sans normes internationales, le numérique risque de devenir un outil de surveillance globale au service de quelques multinationales ou régimes autoritaires. La planification numérique n’est donc pas un luxe technophobe. Elle devient une condition de rationalité écologique et démocratique.

Sans gouvernance mondiale, aucune transition sérieuse n’est possible

La grande faiblesse des doctrines ultralibérales et libertariennes apparaît alors clairement. Elles prétendent défendre la liberté, mais elles organisent en réalité l’impuissance collective face aux risques systémiques. Face au climat, aux pandémies, aux pollutions globales ou aux tensions sur les ressources, leur réponse consiste presque toujours à réduire les États, affaiblir les régulations et faire confiance aux mécanismes de marché. Or ces crises sont précisément des problèmes que le marché ne peut résoudre seul. Le climat ne connaît pas les frontières. Les multinationales disposent parfois d’un pouvoir supérieur à celui de nombreux États. Les pollutions sont mondiales. Les pandémies circulent à l’échelle planétaire. Les ressources naturelles sont limitées. Dans ce contexte, l’idéologie du « chacun pour soi » devient suicidaire.

La difficulté est que les États eux-mêmes restent souvent prisonniers de la concurrence économique mondiale. Un pays qui impose seul des normes écologiques fortes risque de voir certaines productions partir ailleurs. Les multinationales jouent des différences fiscales, sociales et environnementales entre les territoires. C’est pourquoi la planification doit désormais dépasser l’échelle nationale. L’humanité a besoin d’institutions internationales beaucoup plus puissantes que les structures actuelles. L’Organisation des Nations unies fonctionne encore largement sur des mécanismes de coopération volontaire. Pourtant, certains précédents montrent qu’une gouvernance mondiale plus contraignante peut fonctionner. Le protocole de Montréal sur la couche d’ozone a permis l’élimination de 99 % des substances destructrices de l’ozone grâce à des règles internationales contraignantes (14). À l’inverse, les accords climatiques actuels restent insuffisants précisément parce qu’ils reposent largement sur des engagements noncontraignants.

La véritable opposition politique du XXIe siècle n’est probablement plus entre « marché » et « État ». Elle est entre deux modèles radicalement différents. D’un côté, un capitalisme dérégulé qui poursuit l’accumulation infinie dans un monde fini. De l’autre, une planification démocratique capable d’organiser collectivement la survie du vivant, la justice sociale et la maîtrise des technologies. L’enjeu n’est pas de tout centraliser ni de transformer les sociétés en bureaucraties géantes. Il est de reprendre politiquement le contrôle de l’économie avant que les logiques de profit à court terme ne rendent une partie du monde inhabitable. Car la question fondamentale n’est plus simplement idéologique. Elle devient biologique.

Notes
 1  – Banque Mondiale, 2024, Le Groupe de la Banque mondiale et le FMI intensifient leurs efforts conjoints en faveur d’une plus grande action climatique.
 2 – Rapport du GIEC sur les politiques climatiques et la coopération internationale. 
 3 – Editions de la Sorbonne, Le plan Monnet.
 4 – Library of Congress, President Franklin Delano Roosevelt and the New Deal.
 5 – Rapport de 1978 de la Banque mondiale sur l’industrialisation chinoise.
 6 – Encyclopaedia Britannica, Great Leap Forward.
 7 –  Commission nationale de développement et de réforme (NDRC), République populaire de Chine, Plan d’action pour le pic de dioxyde de Carbone avant 2030.
 8 – UNEP – Emissions Gap Report 2025.
 9 – L’IPBES est la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques. Elle réunit des experts et des États pour évaluer l’état de la biodiversité et aider les décideurs publics à agir sur sa protection. On la présente souvent comme le « GIEC de la biodiversité » parce qu’elle joue un rôle similaire à celui du GIEC, mais pour les enjeux de biodiversité, d’écosystèmes et des services qu’ils rendent aux sociétés humaines.
 10 – IPBES, Rapport sur l’effondrement de la biodiversité.
 11 – Agence internationale de l’énergie, Energy and AI.
 12 – Le Monde, mars 2024, L’« explosion » des déchets électroniques menace l’environnement et la santé, alerte l’ONU.
 13 – Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, À propos de la protection de la vie privée à l’ère du numérique et des droits de l’homme.
 14 –  Gouvernement du Canada, Protocole de Montréal : réparer la couche d’ozone et prendre action pour le climat.

Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.

Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts, Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.

Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.

Je fais un don pour LNP

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back To Top