Nutri-Score : pourquoi le privé veut le supplanter
L’Union européenne n’a jamais réussi à imposer un Nutri-Score harmonisé. Dans les rayons, distributeurs et applications privées organisent désormais une partie croissante de l’information alimentaire.
Dans les supermarchés, le Nutri-Score apparaît aujourd’hui sur certains produits mais pas sur d’autres. L’apposition de ce logo allant du A vert au E rouge, censé permettre de comparer rapidement la qualité nutritionnelle des aliments, est laissée au choix des industriels.
Dans les rayons, deux produits comparables peuvent donc se retrouver côte à côte, l’un avec une information immédiatement visible, l’autre sans indication claire pour le consommateur. L’absence de règle commune a laissé un espace dans lequel distributeurs et applications privées prennent une place croissante.
Pourtant, le Nutri-Score a été créé en France en 2017 à la demande des pouvoirs publics. Son calcul repose sur un algorithme qui attribue des points négatifs aux éléments dont la consommation excessive est associée à des risques pour la santé, comme les sucres, le sel, les calories ou les graisses saturées, et des points positifs aux fibres, protéines, fruits, légumes ou légumineuses.
Une règle commune qui n’a jamais vu le jour
Le projet devait initialement servir de base à un affichage harmonisé à l’échelle européenne. Mais le chantier s’est progressivement enlisé (1). Aujourd’hui, aucun pays européen n’impose le Nutri-Score. La France, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, le Luxembourg, les Pays-Bas ou encore la Suisse l’utilisent sur une base de volontariat. Début 2025, 1 416 entreprises avaient au moins une marque affichant le Nutri-Score sur le marché français, ce qui représente environ 60 % des ventes alimentaires selon l’Observatoire de l’alimentation (2). Plusieurs États, dont l’Italie, se sont opposés au dispositif, accusé de pénaliser certains produits traditionnels. Les industriels de l’agroalimentaire ont également multiplié les offensives contre un système jugé défavorable aux aliments les plus gras, les plus sucrés ou les plus transformés. Un comble ! L’ennemi n’est pas la malbouffe mais la réglementation.
A rebours de ces positions, le groupe Intermarché a récemment prévenu plusieurs de ses fournisseurs : les marques refusant de transmettre les informations nécessaires à l’affichage du Nutri-Score pourront être signalées aux clients. Mais le groupe Les Mousquetaires ne mène pas cette bataille par altruisme. Comme les autres grandes enseignes, il possède ses propres marques distributeurs et peut lui aussi tirer profit d’un affichage nutritionnel devenu stratégique. Les entreprises capables d’améliorer certaines recettes ou de mettre en avant des produits mieux classés disposent d’un avantage concurrentiel évident.
La norme vue comme un frein, non comme une protection
Depuis des années, une partie du débat public présente les normes européennes comme un frein qu’il faudrait alléger pour laisser davantage de place au marché et à la compétitivité. Le Rassemblement national en a fait un marqueur fort de son discours contre les réglementations européennes et environnementales. Mais cette critique dépasse largement l’extrême droite. L’idée de « simplifier » les règles irrigue aujourd’hui une partie de la droite, du patronat et même certaines politiques européennes. La Commission européenne elle-même a fait de la simplification réglementaire un axe central de plusieurs textes récents, notamment pour alléger certaines obligations environnementales pesant sur les entreprises et le monde agricole.
Dans les faits, l’absence de règle commune ne fait pas disparaître les mécanismes de régulation. Ce sont des acteurs privés qui prennent le relais. Les applications influencent déjà les comportements d’achat. Yuka, par exemple, évalue les produits alimentaires et cosmétiques, et revendique aujourd’hui plus de 80 millions d’utilisateurs dans le monde et affirme qu’un Français sur trois y est inscrit (3). Les centrales d’achat, les distributeurs et les applications privées occupent ainsi progressivement une partie du terrain laissé vacant par les institutions européennes.
Un enjeu de santé publique
Le sujet dépasse pourtant largement les stratégies commerciales des enseignes. Une pétition lancée par l’association de consommateurs Consommation, Logement et Cadre de Vie (CLCV) réclame aujourd’hui que le Nutri-Score devienne obligatoire (4). Elle a déjà recueilli près de 57 000 signatures et reçu le soutien de l’Académie nationale de médecine, de 45 sociétés savantes et de 33 associations de santé et de consommateurs, parmi lesquelles la Société française de pédiatrie, la Ligue contre le cancer ou encore le Réseau Action Climat.
Les signataires défendent un outil de prévention dans un contexte sanitaire de plus en plus préoccupant. En France, près d’un adulte sur deux est en situation de surpoids ou d’obésité, tandis que le diabète touche plus de 4 millions de personnes (5). Les maladies cardiovasculaires restent, elles, la deuxième cause de mortalité dans le pays (6).
Pour les défenseurs du dispositif, laisser l’information nutritionnelle au bon vouloir des industriels revient à traiter un enjeu majeur de santé publique comme une simple variable commerciale. Une norme publique peut être contestée, modifiée ou débattue. Elle reste néanmoins produite dans un cadre politique identifiable et s’appuie sur des données scientifiques. Les standards privés répondent d’abord à des intérêts économiques, à des stratégies commerciales ou à des rapports de force industriels.
Le débat autour du Nutri-Score dépasse donc largement l’apposition d’un simple logo sur des emballages. Sans règle commune imposée par les pouvoirs publics, les consommateurs restent exposés à des produits dont les effets délétères sur la santé sont pourtant largement documentés.
(Photo CC)
Notes
(1) Commission européenne, stratégie « Farm to Fork »
(2) Le Monde, « Nutri-Score : trois questions pour tout comprendre à la nouvelle version », mars 2025.
(3) Yuka, chiffres d’utilisation et impact de l’application.
(4) CLCV, « Rendons le Nutri-Score obligatoire ».
(5) Inserm, données sur le surpoids, l’obésité et le diabète en France.
(6) Santé publique France, chiffres sur les maladies cardiovasculaires.
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