Pas d’impôts en plus, mais gare à notre pouvoir d’achat
Il faut reconnaître au gouvernement français un talent remarquable : celui de faire payer les Français sans jamais augmenter leurs impôts. Sébastien Lecornu est convaincu qu’il réussira ce nouveau tour de magie pour le budget 2027. Il entend trouver 54 milliards d’euros pour limiter la dépense publique mais promis, juré : notre feuille d’imposition restera inchangée. Voilà qui devrait nous rassurer (1).
Votre retraite augmente moins vite que les prix ? Ce n’est pas un impôt, c’est une économie. Votre point d’indice reste gelé pendant que votre plein, vos courses et votre assurance augmentent ? Toujours pas un impôt. Votre APL ne suit plus l’inflation ? Une économie encore. Vos indemnités d’arrêt maladie sont davantage fiscalisées ? Un effort. Les services publics auxquels vous aviez accès se réduisent ? De la maîtrise de la dépense.
En revanche, demander davantage à quelqu’un qui gagne 200 000 euros par an, là, attention : ce serait « augmenter les impôts ». Pourquoi, lorsqu’il faut trouver 54 milliards, augmenter la contribution des revenus les plus élevés est-il présenté comme une « hausse d’impôts », alors qu’une pension qui perd 2 % de pouvoir d’achat est présentée comme une « économie » ?
L’impôt sur le revenu possède pourtant une qualité essentielle : il est progressif. Il serait possible d’ajouter une tranche pour les très hauts revenus ou d’augmenter le taux de la dernière sans demander un euro supplémentaire à l’immense majorité des Français. Et contrairement à une idée encore largement répandue, passer dans une tranche supérieure ne signifie pas que tout votre revenu est imposé à ce nouveau taux. Seule la partie qui dépasse le seuil l’est.
À l’inverse, une pension ou une allocation qui progresse moins vite que les prix fait perdre du pouvoir d’achat à celui qui la reçoit. Ce n’est juridiquement ni fiscalement un impôt, évidemment. Mais avec 2 % d’inflation et une pension gelée, on peut acheter 2 % de moins. L’État appelle cela une économie. Le retraité appelle cela s’appauvrir.
Même chose avec les impôts indirects et les taxes sur la consommation. Le milliardaire et le smicard paient la même TVA sur leurs achats, mais le second consacre l’essentiel de son revenu à consommer quand le premier peut en épargner une part considérable. Certains prélèvements demandent donc davantage à ceux qui peuvent davantage contribuer quand d’autres pèsent proportionnellement plus lourd sur ceux qui dépensent presque tout ce qu’ils gagnent.
Il faut pourtant trouver de l’argent, nous dit-on. Un peu moins de 6 milliards doivent être économisés sur les retraites, environ 2 milliards sur les arrêts maladie, tandis que le point d’indice des fonctionnaires restera gelé. Le ministère du Travail devra trouver 2,5 milliards et les collectivités et les autres ministères devront également participer.
Les très grandes entreprises aussi, naturellement. Enfin, un peu moins.
Le gouvernement prévoit de ramener à environ 5 milliards d’euros le rendement de leur contribution exceptionnelle, contre près de 8 milliards actuellement. Plusieurs milliards de recettes en moins au moment même où l’on cherche désespérément des rentrées. Il faut probablement avoir fait de très grandes études d’économie pour saisir toute la subtilité du raisonnement.
Nous ne parlons pourtant pas exactement de la boulangerie du coin. Cette contribution concerne les groupes réalisant au moins 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires en France. Pour donner un ordre de grandeur, les seules entreprises du CAC 40 ont versé 72,8 milliards d’euros de dividendes en numéraire en 2025. Avec les rachats d’actions, ce sont 107,5 milliards qui ont été rendus aux actionnaires (2).
Alors bien sûr, notre gouvernement n’est pas franchement marxiste et toucher aux dividendes est à ses yeux un sacrilège, une véritable « confiscation ». Mais entre cette « confiscation » et la diminution d’une contribution exceptionnelle, il existe peut-être une petite marge de réflexion. On pourrait aussi créer une tranche supplémentaire d’impôt sur les très hauts revenus, renforcer la contribution des patrimoines les plus importants, revoir certaines niches fiscales ou la fiscalité des très grandes successions et consacrer davantage de moyens à la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales.
Cela ne produira pas miraculeusement 54 milliards. Mais le chiffre mérite lui-même d’être expliqué : le gouvernement ne prévoit pas de retirer 54 milliards aux dépenses actuelles. Environ 40 milliards correspondent à des dépenses qui auraient naturellement augmenté en 2027 (retraites, santé, charge de la dette notamment) et que le gouvernement veut contenir. L’effort réellement supplémentaire par rapport à 2026 représente une petite quinzaine de milliards. La vraie question n’est donc pas seulement de savoir combien trouver, mais auprès de qui.
Et puisqu’on cherche de l’argent, il faudra bien ouvrir un jour un autre dossier : celui de tout ce que la puissance publique a vendu ou abandonné au privé au fil des décennies. Participations dans les sociétés d’autoroutes, entreprises énergétiques, actifs industriels, services publics dont l’exploitation, comme celle de l’eau dans de nombreuses collectivités, a été déléguée… Mais combien avons-nous encaissé en vendant et combien de revenus avons-nous abandonnés depuis ? Il y a quelque chose d’assez aberrant à vendre ce qui rapporte, puis à découvrir quelques années plus tard que l’on manque d’argent. Pareil du côté des entreprises. Alors que le chiffre de 211 milliards d’aides est admis depuis une enquête sénatoriale, il n’y a toujours pas de plan pour interroger ces subventions de l’ État et, surtout, les conditionner à un mieux-être social ou environnemental.
Les finances publiques françaises sont suffisamment dégradées pour que leur redressement soit nécessaire. Le débat est dans la manière d’y parvenir et dans la répartition de l’effort. Pourquoi quelques milliards supplémentaires demandés aux revenus les plus élevés seraient-ils une dangereuse hausse d’impôts quand quelques milliards retirés aux retraités, aux fonctionnaires ou aux bénéficiaires de prestations seraient simplement de la bonne gestion ?
Nous avons fini par construire une langue budgétaire assez merveilleuse : demander davantage à ceux qui possèdent beaucoup s’appelle « augmenter les impôts ». Demander un peu plus à ceux qui possèdent moins s’appelle « faire des économies ».
Promis, vos impôts n’augmenteront pas. Mais regardez quand même votre compte en banque.
Notes
(1) Source : Le Monde, 17 septembre 2026, « Budget 2027 : le déficit dérape, Sébastien Lecornu repousse d’un an le redressement des comptes ».
(2) Source : La Lettre Vernimmen, janvier 2026, « Dividendes et rachats d’actions au sein du CAC 40 en 2025 ».
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