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Privatisation du ciel : après la Terre, la course au profit gagne l’espace

Alors que Paris accueille un sommet international sur l’avenir de l’espace, des dizaines de milliers de satellites sont annoncés en orbite. Derrière la révolution technologique se joue une question éminemment politique : entreprises et grandes puissances peuvent-elles continuer à se partager l’orbite comme si elle leur appartenait ?

Ils devaient être parmi les invités les plus attendus. SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, et Blue Origin, celle de Jeff Bezos, ne seront finalement pas au Grand Palais, à Paris, où s’ouvre ce mercredi 9 septembre le premier Sommet international sur l’espace. L’administration Trump a fait pression sur plusieurs entreprises américaines pour qu’elles renoncent à participer à cette rencontre organisée par la France. Pas d’interdiction formelle : la Maison-Blanche leur a simplement fait comprendre que leur présence pourrait être interprétée comme un soutien à certaines orientations européennes auxquelles Washington s’oppose. SpaceX et Blue Origin ont annulé leur venue, tout comme Stoke Space et Starcloud. Plusieurs annonces communes entre entreprises européennes et américaines ont également été abandonnées (1).

L’épisode pourrait passer pour une péripétie diplomatique supplémentaire dans les relations compliquées entre les États-Unis et l’Europe. Il est pourtant révélateur de ce qui se joue  à quelques centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes. Pendant deux jours, quelque 2 000 participants venus d’environ 120 pays doivent discuter à Paris de coopération, de trafic spatial ou encore d’accès aux fréquences orbitales. Aucune décision contraignante n’est attendue. Mais pendant que les États discutent de la manière d’organiser l’espace, les entreprises, elles, l’occupent déjà.

La nouvelle ruée vers le ciel

Plus de 14 000 satellites tournent aujourd’hui autour de la Terre, selon l’Observatoire européen austral (ESO), contre quelques milliers seulement avant 2019. Une grande partie appartient à Starlink, la constellation de SpaceX destinée à fournir un accès à Internet depuis l’espace. Mais Elon Musk est loin d’être seul. Amazon déploie sa propre constellation, désormais baptisée Leo. La Chine développe Guowang et Qianfan. L’Europe prépare IRIS².

Animation de la NASA sur les satellites Starlink.

Et ce pourrait n’être qu’un début. Une étude publiée cet été par l’ESO a recensé les projets actuellement envisagés : ils représentent, sur le papier, plus de 1,7 million de satellites (2). Tous ne seront évidemment pas lancés. Le chiffre donne néanmoins une idée de l’appétit suscité par la basse orbite terrestre.

La révolution technologique est incontestable et ses bénéfices bien réels. Ces satellites permettent de connecter des régions isolées, d’observer le climat, de faciliter la navigation, les secours ou les communications en situation de catastrophe. La guerre en Ukraine a également démontré leur importance stratégique et militaire. Mais une question étrangement simple semble avoir été laissée de côté : combien de satellites pouvons-nous envoyer autour de la Terre ?

L’Agence spatiale européenne le dit désormais sans détour : « l’environnement orbital terrestre est une ressource finie ». En juillet 2026, environ 46 650 objets étaient régulièrement suivis par les réseaux de surveillance, tandis que 16 000 satellites étaient encore en fonctionnement (3). Et ce que nous voyons n’est qu’une fraction du problème. L’ESA estime à plus d’un million le nombre de débris de plus d’un centimètre susceptibles de provoquer des dégâts considérables en cas de collision. Dans certaines zones de basse orbite, la densité des satellites actifs atteint désormais le même ordre de grandeur que celle des débris dangereux. Et même si l’humanité cessait demain tout nouveau lancement, leur nombre continuerait d’augmenter sous l’effet des collisions et des fragmentations. À terme, certaines orbites pourraient devenir difficilement utilisables.

Une pollution qui ne reste pas dans l’espace

Il serait d’ailleurs trompeur d’imaginer que ce qui se passe là-haut n’a aucune conséquence ici-bas. Les satellites placés en basse orbite ne sont pas éternels. Ils finissent par redescendre et se consument en grande partie dans l’atmosphère. L’ESA constate déjà que des satellites ou des éléments de fusées intacts y rentrent en moyenne plus de trois fois par jour. Les chercheurs commencent seulement à mesurer les conséquences de cette multiplication des rentrées atmosphériques, notamment les particules métalliques qu’elles libèrent. Les effets exacts sur la chimie de la haute atmosphère et la couche d’ozone restent discutés. Mais l’expérience est déjà engagée à grande échelle avant même que toutes ses conséquences soient connues.

Animation de la NASA sur les satellites et les débris qui sont en orbite.

Il existe une autre pollution, immédiatement visible par les astronomes. Les traînées des satellites traversent les observations des télescopes et leur multiplication augmente artificiellement la luminosité du ciel nocturne. L’étude publiée par l’ESO en juillet estime qu’au-delà d’environ 100 000 satellites même peu lumineux, la capacité des télescopes modernes à observer le ciel serait sérieusement compromise. Or les projets recensés dépassent très largement ce seuil. Voilà donc l’un des biens communs les plus anciens de l’humanité, le ciel nocturne, progressivement transformé sans que personne n’ait décidé collectivement qu’il pouvait l’être. Au point que nos enfants et petits-enfants pourraient ne plus connaître aussi facilement une expérience pourtant élémentaire : lever les yeux et contempler une immensité préservée de toute trace de notre activité.

La concurrence la bonne orbite

Mais l’affaire révèle également une contradiction économique peu interrogée. Pour fournir un accès Internet satellitaire, SpaceX construit son réseau. Amazon construit le sien. La Chine développe les siens. L’Europe veut disposer du sien afin de ne dépendre ni des Américains ni des Chinois. Chacun possède d’excellentes raisons économiques ou stratégiques de vouloir disposer de sa propre infrastructure. Le résultat collectif est pourtant étrange : pour proposer des services comparables, plusieurs acteurs envoient chacun des milliers de machines autour de la même planète.

satellite starlink
Plus de 10 000 satellites Starlink sont en orbite. (Photo CC 4.0)

Nous connaissons déjà cette logique sur Terre. Dans les télécommunications, la concurrence a longtemps conduit plusieurs opérateurs à déployer parallèlement antennes, équipements et réseaux, avant que leur mutualisation ne progresse. Dans l’espace, cette duplication prend une tout autre dimension : les infrastructures occupent une ressource physique limitée, augmentent le trafic orbital et finissent, pour les satellites de basse orbite, par retourner dans notre atmosphère.

On pourrait imaginer exactement l’inverse : certaines infrastructures spatiales considérées comme des biens communs, dimensionnées selon les besoins et mutualisées, auxquelles différents opérateurs pourraient accéder. Une forme de service public international de l’espace plutôt qu’une juxtaposition de propriétés privées et nationales. L’idée paraît aujourd’hui presque utopique. Elle l’est peut-être moins que celle consistant à imaginer que plusieurs dizaines de milliers de satellites pourront indéfiniment cohabiter sans qu’une autorité commune décide qui peut occuper quoi.

Quand la finance découvre l’espace

Cette course à l’occupation de l’espace est d’autant plus difficile à ralentir qu’elle est désormais alimentée par une gigantesque machine financière. L’introduction en Bourse de SpaceX, en juin dernier, a permis à l’entreprise de lever près de 86 milliards de dollars, pour une valorisation initiale avoisinant 1 700 milliards. Des investisseurs institutionnels et des fonds de pension avaient déjà misé sur l’entreprise lorsqu’elle était encore privée : les quelque 220 millions de dollars investis par le fonds de retraite des enseignants de l’Ontario à partir de 2019 valaient ainsi plusieurs milliards après son entrée en Bourse (4).

L’espace n’est donc plus seulement une frontière technologique : il est devenu une promesse de rendement. Et plus les capitaux affluent, plus la pression devient forte pour multiplier les lancements, occuper les orbites et inventer de nouveaux usages susceptibles de justifier ces valorisations. Une mécanique bien connue sur Terre : une fois les investissements engagés et les profits futurs intégrés aux cours de Bourse, limiter l’exploitation d’une ressource devient politiquement et économiquement beaucoup plus difficile.

Les premiers arrivés seront-ils les propriétaires ?

Car l’espace n’est pas une zone de non-droit. Le traité de l’espace, adopté sous l’égide des Nations unies et entré en vigueur en 1967, constitue encore aujourd’hui le socle du droit spatial international. Il affirme notamment que l’exploration de l’espace doit bénéficier à tous les pays, interdit son appropriation nationale et rend les États responsables des activités spatiales menées sous leur juridiction, y compris par des acteurs privés (5). L’Union internationale des télécommunications organise de son côté l’utilisation des fréquences et des ressources orbitales associées.

Mais il n’existe toujours pas d’autorité mondiale capable d’examiner un projet de constellation dans son ensemble et de décider s’il est acceptable au regard de son utilité, de son empreinte environnementale, de l’encombrement orbital ou de l’existence d’infrastructures permettant déjà de rendre le même service.

C’est pourtant vers cette gouvernance qu’il faudrait désormais avancer. Une organisation internationale placée sous l’égide des Nations unies pourrait délivrer les autorisations d’occupation des orbites selon des règles identiques pour tous. Elle pourrait imposer des études d’impact, limiter le nombre de satellites, fixer des obligations de fin de vie, organiser leur retrait et favoriser la mutualisation lorsque plusieurs réseaux remplissent les mêmes fonctions. Surtout, elle permettrait d’affirmer un principe qui devrait aller de soi : la capacité à occuper l’espace ne peut être proportionnelle à la puissance économique d’une entreprise ou d’un État.

Ne pas reproduire là-haut ce que nous avons fait ici-bas

C’est peut-être finalement le paradoxe de ce sommet de Paris. Au moment même où près de 120 pays tentent de discuter de règles communes, la première puissance spatiale mondiale fait pression sur certaines de ses entreprises pour qu’elles ne viennent pas. La compétition est lancée. États-Unis, Chine et Europe raisonnent en termes de souveraineté, de parts de marché, de capacités de lancement et de retard technologique à combler. Chacun accélère parce que les autres accélèrent.

C’est précisément ainsi que les logiques collectives deviennent incontrôlables. Pendant deux siècles, nous avons exploité les sols, les océans, les forêts et l’atmosphère en les considérant comme des ressources disponibles, avant de découvrir leur fragilité et de tenter, souvent trop tard, d’en organiser la protection. L’espace nous offre une occasion rarissime de ne pas recommencer. Encore faudrait-il accepter une idée qui semble décidément difficile à imposer à notre époque : tout ce qui est technologiquement accessible et économiquement exploitable n’a pas nécessairement vocation à devenir un marché.

(Image du haut signée Eurpéan Space Agency, CC 3.0)

Notes
 (1) Reuters, 3 septembre 2026, « White House pressures US space firms to skip Paris space summit, sources say ».
 (2) Observatoire européen austral (ESO), 1er juillet 2026, « “Beyond the limit”: one million satellites and mirrors in space pose grave threat to the night sky ».
 (3) Agence spatiale européenne (ESA), juillet 2026, « Space Environment Statistics » ; ESA, 1er avril 2025, « ESA Space Environment Report 2025 ».
 (4) Reuters, 16 juillet 2026, « Space startup funding holds near record highs as SpaceX IPO draws new investors » ; Benefits and Pensions Monitor, 2026, « What the SpaceX IPO means for Maple Eight pension strategy ».
 (5) Nations unies, 1967, « Treaty on Principles Governing the Activities of States in the Exploration and Use of Outer Space, including the Moon and Other Celestial Bodies ». Le « traité de l’espace » constitue le texte fondateur du droit spatial international. Il pose notamment les principes de libre exploration, de non-appropriation de l’espace et de responsabilité des États pour les activités spatiales nationales.

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