La « simplification » va finir par nous coûter très cher
Climat, eau, sols, santé : les normes ont un coût immédiatement visible. Les dégâts qu’elles permettent d’éviter beaucoup moins. À force de vouloir alléger les premières, la collectivité risque de devoir payer très cher les seconds.
Ursula von der Leyen a annoncé ce mercredi 16 septembre devant le Parlement européen la création d’une« alliance européenne pour l’assurance climatique ». La présidente de la Commission européenne part d’un constat inquiétant : seulement 25 % environ des dégâts provoquées par les catastrophes en Europe sont aujourd’hui couvertes par l’assurance privée. Lorsqu’ils deviennent trop importants, les budgets nationaux jouent les assureurs en dernier ressort (1).
Mieux assurer est certes nécessaire. Mais au moment même où l’Europe cherche comment financer les conséquences du dérèglement climatique, un autre mot domine son agenda : « simplification ». Et celle-ci concerne aussi des réglementations destinées à protéger l’environnement. Mais combien économise-t-on réellement lorsqu’on allège une norme environnementale ?
Un milliard d’euros économisé… mais sur quoi ?
La Commission européenne veut réduire d’ici à 2029 les charges administratives d’au moins 25 % pour l’ensemble des entreprises et de 35 % pour les PME. Elle évalue les économies attendues à 37,5 milliards d’euros. Depuis 2025, les textes « omnibus » se succèdent pour réviser simultanément des pans entiers de la réglementation européenne (2).
L’environnement n’y échappe pas. Présenté en décembre 2025, l’« omnibus VIII » concerne notamment les émissions industrielles, l’économie circulaire et les évaluations environnementales. La Commission chiffre le gain à environ un milliard d’euros, dont 890 millions d’économies administratives annuelles. Bruxelles assure que ces simplifications ne remettront pas en cause les objectifs de protection de l’environnement et de la santé.Toute simplification ne signifie pas une déréglementation : supprimer un formulaire en double ou une procédure inutilement longue ne pollue pas une rivière. La question devient plus délicate lorsque l’on touche aux autorisations, aux études d’impact, aux contrôles ou aux dérogations. Ces procédures n’ont pas toutes été inventées par goût de la bureaucratie. Certaines servent précisément à empêcher qu’un dommage ne se produise.
La France suit le même mouvement. La loi de novembre 2025 sur la simplification du droit de l’urbanisme et du logement entend accélérer les projets de construction et d’aménagement, faciliter l’évolution des documents d’urbanisme et étendre certaines possibilités de dérogation. Un nouveau projet de loi portant simplification des normes applicables aux collectivités territoriales, adopté par le Sénat en juin 2026, poursuit actuellement son parcours parlementaire (3).
Ce que coûte une norme se voit. Ce qu’elle évite, non
C’est là que se trouve le piège. Une règle qui interdit de construire sur une parcelle, impose une étude environnementale ou oblige une entreprise à mieux traiter ses rejets a un coût immédiatement identifiable : délai, investissement, terrain inutilisable, travaux supplémentaires. Lorsqu’on supprime cette contrainte, l’économie apparaît aussitôt.
Mais comment prendre en compte la maison qui ne sera pas inondée dans quinze ans, la nappe phréatique qui n’aura pas besoin d’être dépolluée ou la maladie qui ne surviendra pas ? Le bénéfice de la prévention réside précisément dans ce qui n’arrive pas. La règle apparaît donc comme une dépense quand le dommage évité reste invisible. Jusqu’au jour où il survient.
Le changement climatique illustre parfaitement cette mécanique. Construire dans une zone exposée, artificialiser des sols capables d’absorber une partie des précipitations ou insuffisamment adapter les bâtiments aux températures futures peut réduire les contraintes aujourd’hui. Le risque, lui, ne disparaît pas.
Lorsqu’une inondation survient, il faut indemniser les habitants des logements, réparer les routes, reconstruire les équipements publics, aider les entreprises. Assureurs, propriétaires, collectivités et État se partagent alors une facture qui aurait parfois pu être réduite en amont. La question du coût de l’assurance climatique se pose déjà en France, à mesure que l’augmentation des sinistres renchérit les contrats et fait craindre que certains territoires deviennent progressivement difficiles à assurer. L’annonce européenne prend alors un sens particulier. Assurer davantage permettra de mieux répartir les pertes. Cela ne les empêchera pas.
Dépolluer coûte parfois dix fois plus cher que prévenir
Le cas des PFAS permet d’élargir le raisonnement bien au-delà du climat. Ces substances extrêmement persistantes se retrouvent désormais dans l’eau, les sols, l’alimentation et les organismes humains. Une étude publiée en janvier par la Commission européenne estime que, si les niveaux actuels de pollution se poursuivent, les coûts liés aux PFAS pourraient atteindre environ 440 milliards d’euros d’ici à 2050.
Par ailleurs, une réduction des émissions à la source permettrait d’éviter environ 110 milliards d’euros de coûts. À l’inverse, si l’on attend que les PFAS soient largement dispersés dans l’environnement avant d’agir, il faudrait notamment traiter une grande quantité d’eau contaminée. Dans ce scénario, le coût total pourrait dépasser 1 000 milliards d’euros (4). Empêcher le polluant d’arriver dans l’environnement impose des contraintes à ceux qui le produisent ou l’utilisent. Le traitement de millions de mètres cubes d’eau après sa dispersion fait basculer la facture vers les producteurs d’eau potable, puis vers les usagers et la collectivité.
La même logique vaut pour les terres. Entre 60 et 70 % des sols européens sont aujourd’hui considérés comme dégradés. Érosion, contamination, tassement, perte de matière organique ou artificialisation représenteraient déjà plus de 50 milliards d’euros de coûts annuels dans l’Union (5). Un sol préservé retient l’eau, stocke du carbone, produit de la nourriture et contribue au fonctionnement des écosystèmes. Sa valeur apparaît souvent lorsqu’il a perdu ces fonctions.
Elle vaut enfin pour la santé. La pollution atmosphérique reste, selon l’Agence européenne, le premier risque environnemental pour les populations en Europe. Son coût économique pour les États membres a été estimé à environ 600 milliards d’euros par an, en intégrant notamment ses conséquences sanitaires (6).
Une économie pour les uns, une facture pour les autres
Voilà ce que le débat sur la « simplification » laisse trop souvent de côté. Il existe de mauvaises normes, redondantes ou inutiles, dont la disparition peut rendre l’action publique plus efficace. Mais lorsqu’une règle empêche une pollution, protège un sol, impose l’évaluation des conséquences d’un projet ou limite l’exposition à un risque naturel, son bilan ne peut pas être réduit au coût qu’elle impose à celui qui doit la respecter. Car le bénéficiaire de l’économie et celui qui supportera éventuellement le dommage ne sont pas nécessairement les mêmes.
Une entreprise économise une mise aux normes, mais la collectivité peut devoir dépolluer. Un projet immobilier est facilité, les assureurs et les pouvoirs publics peuvent indemniser plus tard. Un polluant est moins encadré et une partie de ses conséquences peut finir dans les dépenses de santé. C’est moins une suppression du coût qu’un déplacement de la facture, du présent vers l’avenir et souvent du privé vers le collectif.
Les chiffres cités ici ne peuvent pas être additionnés ni directement comparés aux 890 millions d’euros d’économies administratives annoncées par Bruxelles. Les mesures de simplification ne sont pas responsables de l’ensemble des dommages causés par les PFAS, la pollution atmosphérique ou la dégradation des sols. Ces ordres de grandeur montrent en revanche ce que les protections environnementales cherchent à éviter. C’est pourquoi la « chasse aux normes » mérite mieux qu’un décompte des formulaires supprimés et des délais raccourcis. Pour déterminer si une simplification constitue réellement une économie, il faudrait inscrire en face de son bénéfice immédiat le coût environnemental et sanitaire qu’elle est susceptible de produire.
L’Europe commence à chercher comment assurer les dégâts climatiques. Elle finance la dépollution de l’eau, soigne les conséquences de la pollution de l’air et tente de restaurer des écosystèmes dégradés. Dans le même temps, la réduction des « contraintes » est devenue un objectif politique en soi. Il faudrait peut-être commencer par changer de comptabilité. Une protection environnementale n’est pas seulement une contrainte dont on peut calculer le prix. Elle est aussi une dépense future que l’on cherche à éviter. Et à force de vouloir économiser sur les règles aujourd’hui, nous pourrions surtout faire exploser la facture demain. Qu’elle soit humaine, environnementale ou tout simplement financière.
(Photo Pierre-Alain Dorange – CC)
Notes
(1) Commission européenne, 16 septembre 2026, 2026 State of the Union Address by President von der Leyen
(2) Commission européenne, 2026, Simplification
(3) Sénat, mise à jour du 16 septembre 2026, Simplification des normes applicables aux collectivités territoriales
(4) Commission européenne, 29 janvier 2026, New study confirms huge and growing costs of PFAS pollution
(5) Commission européenne, 5 décembre 2025, First EU law on soil set to enter into force
(6) Agence européenne pour l’environnement, 2026, Air quality status in Europe 2026
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