Préférence nationale : quand l’idéologie se heurte à l’économie
Réserver davantage aux Français peut sembler simple. Mais cela ne crée ni logements, ni travailleurs, ni richesses supplémentaires. Et cela pourrait même devenir un risque pour l’économie.
Ce dimanche 13 septembre, à Hénin-Beaumont, Marine Le Pen a choisi le logement pour remettre au premier plan l’un des marqueurs historiques de l’extrême droite : la « priorité nationale ». Dans un pays où des millions de personnes peinent à se loger, la candidate à l’élection présidentielle entend notamment donner la priorité aux Français pour l’accès au logement social. Elle promet parallèlement d’abroger la loi SRU, de revenir sur le « zéro artificialisation nette » et de s’attaquer aux contraintes liées au diagnostic de performance énergétique (DPE). (1)
La proposition possède la redoutable efficacité politique des raisonnements simples. Lorsqu’un bien est rare, il suffit de décider qui doit passer en premier. Mais elle évite une question autrement plus embarrassante : pourquoi ce bien est-il devenu si rare ? La préférence nationale ne construit pas un logement, ne forme pas une infirmière, ne crée pas une place en crèche et ne finance pas une retraite supplémentaire. Elle organise autrement l’accès à une ressource insuffisante. Elle transforme un problème de politique publique en concurrence entre populations.
Partager la pénurie plutôt que la combattre
Prenons le logement. Les immigrés sont effectivement surreprésentés dans le parc social. Selon l’enquête Ined-Insee portant sur 2019-2020, 35 % des immigrés âgés de 18 à 59 ans vivent dans un logement social, contre 11 % des personnes sans ascendance migratoire directe ou ultramarine et 16 % de l’ensemble de la population. Mais l’Insee souligne que cette présence plus importante s’explique largement par leurs revenus plus faibles et leur âge plus jeune, deux facteurs qui jouent sur l’accès au logement social. (2)
La préférence nationale change la logique : à niveau de ressources et de difficultés comparable, la nationalité deviendrait un critère supplémentaire de classement. Mais que produit économiquement la mesure ? Si cent ménages ont besoin d’un logement et que cinquante sont disponibles, donner la priorité à certains laisse toujours cinquante ménages sans logement. La pénurie n’a pas diminué d’une unité. On a simplement changé l’identité de ceux qui la subissent. Voilà le premier tour de passe-passe économique de la préférence nationale : faire passer une politique d’attribution pour une politique de production.
La contradiction est d’autant plus frappante que Marine Le Pen propose simultanément d’abroger la loi SRU, dont le principe est précisément d’imposer un minimum de logements sociaux à certaines communes. On peut discuter de son efficacité ou de ses modalités. Mais répondre à la pénurie en donnant la priorité aux Français tout en supprimant un dispositif destiné à accroître et mieux répartir le parc social relève de deux logiques opposées.
Égaux pour cotiser, différents pour recevoir
La contradiction devient plus profonde lorsque la préférence nationale est étendue aux prestations sociales. Un étranger qui travaille légalement en France participe aux finances collectives. Il acquitte la TVA lorsqu’il consomme, des impôts selon sa situation et des cotisations sociales sur son salaire. Son employeur verse également les contributions correspondantes. Il contribue donc, comme les autres travailleurs, au financement de la protection sociale et des services publics.
Toutes les prestations ne reposent pas sur le même principe : retraite et assurance-chômage correspondent largement à des droits acquis par l’activité et les cotisations, une sorte de salaire différé, tandis que le RSA ou certaines aides relèvent de la solidarité nationale. Mais c’est précisément ce qui rend la préférence nationale économiquement étrange : elle instaure une distinction entre des populations qui participent à la même économie. L’égalité lorsqu’il faut contribuer, la préférence lorsqu’il faut redistribuer. L’OCDE constate d’ailleurs que, dans les 25 pays qu’elle a étudiés, les immigrés versent davantage sous forme d’impôts et de cotisations que les dépenses consacrées à leur protection sociale, leur santé et leur éducation. Une fois l’ensemble des dépenses publiques comptabilisées, leur contribution nette peut être positive ou négative selon les pays, mais elle reste généralement comprise entre -1 % et +1 % du PIB. (3)
Pour la France, les travaux du CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) aboutissent à une conclusion comparable : sur plus de trente ans, la contribution nette des immigrés aux finances publiques a oscillé entre environ -0,5 % et +0,05 % du PIB. Surtout, les chercheurs concluent que l’immigration n’a jamais déterminé l’ampleur du déficit budgétaire primaire français (4). Cela ne signifie pas que l’immigration serait une manne financière mais que les données disponibles ne permettent pas d’en faire une cause majeure du déséquilibre de nos finances publiques.
La France manque pourtant de travailleurs
Il existe alors une deuxième contradiction. La France peut décider de réduire fortement l’immigration. Mais elle doit alors accepter les conséquences économiques d’une population active moins abondante, notamment dans les secteurs où les recrutements sont déjà difficiles. La Dares (Direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques) constatait encore en février 2026 que six métiers sur dix étaient en tension forte ou très forte en 2024, notamment dans le bâtiment, la mécanique, le travail des métaux, la maintenance et la santé. Les travailleurs immigrés sont justement très présents dans plusieurs activités confrontées à des conditions difficiles ou à des problèmes de recrutement : bâtiment, restauration, sécurité, services aux particuliers et métiers du soin(5). La préférence nationale adresse alors un message singulier : nous avons besoin de votre travail, mais votre nationalité vous placera derrière les autres pour accéder à une partie de la solidarité collective.
Pour les emplois les moins attractifs, la France risque de rendre encore plus difficile le recrutement des travailleurs dont elle a besoin. Pour les plus qualifiés, la concurrence est internationale : médecins, chercheurs, ingénieurs ou informaticiens peuvent choisir leur pays d’installation. Leur annoncer qu’ils seront fiscalement des résidents comme les autres mais socialement des résidents de second rang constitue un curieux argument d’attractivité.
Et demain, qui financera les retraites ?
Reste une question rarement associée au débat sur la préférence nationale : la démographie. Les projections publiées par l’Insee en juin 2026 sont pourtant éclairantes. Dans son scénario central, la France compterait 65,9 millions d’habitants en 2070. Le nombre des moins de 45 ans diminuerait de 8,9 millions tandis que celui des 65 ans ou plus augmenterait de 5,8 millions. Jusqu’en 2037, la croissance de la population serait désormais entièrement due au solde migratoire, le solde naturel étant devenu négatif (6).
Cela ne signifie pas que l’immigration pourrait régler à elle seule le financement des retraites. Les immigrés vieillissent eux aussi. Mais une économie confrontée au vieillissement a besoin d’actifs. Or la population immigrée est davantage concentrée aux âges d’activité : en 2025, 51,5 % des immigrés ont entre 25 et 54 ans. La question économiquement rationnelle devrait donc être de savoir comment augmenter leur taux d’emploi, leurs qualifications et leurs salaires afin d’accroître leur contribution à la richesse nationale et aux finances publiques. La préférence nationale prend le problème à l’envers : elle commence par déterminer quels droits pourraient leur être retirés.
Donner un visage à la pénurie
Reste le droit. Une préférence fondée explicitement sur la nationalité se heurterait, selon son étendue et les étrangers concernés (hors espace Schengen ou pas), aux principes constitutionnels français, au droit européen et aux engagements internationaux de la France. Le RN le sait et a longtemps associé son projet à une révision constitutionnelle. Mais ce débat juridique risque presque de masquer l’essentiel. Même débarrassée, par hypothèse, de tous ces obstacles, la préférence nationale ne résoudrait aucun des problèmes qu’elle prétend affronter. Elle possède en revanche une vertu politique considérable pour le RN : elle donne un visage à la pénurie.
Si un Français attend un logement social, la question n’est plus seulement de savoir pourquoi la France n’en construit pas suffisamment, mais pourquoi un étranger pourrait l’obtenir avant lui. Si les services publics se dégradent, le débat peut se déplacer de leur financement vers ceux qui seraient supposés trop en bénéficier. Si les prestations sont insuffisantes, il devient possible de discuter moins de leur niveau que de l’identité de ceux qui devraient y avoir droit.
C’est sans doute là que réside la véritable efficacité de la préférence nationale. Non pas économique, mais politique. Elle ne règle pas la pénurie : elle désigne ceux qui devront en payer le prix.
(Photo Jérémy-Günther-Heinz Jähnick – CC)
Notes
(1) Le Parisien, 13 septembre 2026, « Préférence nationale, abrogation de la loi SRU et des normes sur le logement : Marine Le Pen pose les fondations de sa campagne ».
(2) Insee, 2023, « Conditions de logement – Immigrés et descendants d’immigrés en France ».
(3) OCDE, 2021, « Impact budgétaire de l’immigration dans les pays de l’OCDE depuis le milieu des années 2000 ».
(4) CEPII, 2018, « L’impact sur les finances publiques de 30 ans d’immigration en France ».
(5) Dares, février 2026, « Les tensions sur le marché du travail en 2024 ».
(6) Insee, juin 2026, « Projections de population à l’horizon 2070 ».
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