IA au service du fossile : la nouvelle alliance climaticide
TotalEnergies va investir plus de 100 millions d’euros avec Mistral pour mettre l’intelligence artificielle au service de l’exploration pétrolière et gazière. Une alliance entre une technologie de demain et l’énergie d’hier qui pose une question simple : à quoi voulons-nous que serve le progrès ?
C’est l’une des technologies les plus avancées du moment. Elle va désormais servir à chercher du pétrole et du gaz. TotalEnergies et Mistral ont annoncé ce 15 septembre un partenariat de trois ans, représentant plus de 100 millions d’euros d’investissement, pour développer des modèles d’intelligence artificielle capables d’aider les géologues du groupe pétrolier à explorer et exploiter les réservoirs d’hydrocarbures (1).
L’objectif est très concret. TotalEnergies possède près d’un siècle de connaissances et une masse considérable de données accumulées sur le sous-sol. L’IA doit permettre de les analyser, de croiser des informations géologiques et techniques et de générer différents scénarios. Pour quoi faire ? Le communiqué des deux entreprises ne laisse guère de place au doute : développer de nouvelles « opportunités d’exploration », mais aussi optimiser et prolonger la durée de vie des projets existants. Autrement dit : mieux chercher le pétrole et le gaz, mieux les exploiter et, lorsque c’est possible, plus longtemps.
Patrick Pouyanné l’assume parfaitement : « L’exploration et l’ingénierie des réservoirs figurent parmi les domaines où l’intelligence artificielle peut créer le plus de valeur pour nos activités », explique le PDG de TotalEnergies. Arthur Mensch, cofondateur et patron de Mistral, voit pour sa part dans ce projet la démonstration de la capacité de ses modèles à accompagner « des processus industriels complexes » et à s’adapter aux « challenges scientifiques et énergétiques les plus exigeants ».
L’IA pour trouver ce qu’il faudrait laisser sous terre
Le rapprochement pourrait n’être qu’une nouvelle application industrielle de l’intelligence artificielle. Il est aussi révélateur de notre rapport au progrès technique. L’Agence internationale de l’énergie estime que, dans une trajectoire permettant d’atteindre la neutralité carbone mondiale en 2050, aucun nouveau projet pétrolier ou gazier conventionnel à long délai de développement n’est nécessaire. Dans son scénario actualisé, la consommation mondiale de pétrole passe d’environ 100 millions de barils par jour en 2022 à 77 millions en 2030, puis 24 millions en 2050 (2).
Cela ne signifie pas que nous pouvons fermer demain tous les puits de pétrole. Même les scénarios climatiques les plus ambitieux prévoient encore une consommation d’hydrocarbures pendant plusieurs décennies. Mais il existe une différence entre satisfaire cette demande pendant qu’elle décroît et investir aujourd’hui pour découvrir de nouvelles ressources.
Or l’IA peut précisément repousser certaines limites. Si elle permet de détecter des gisements plus difficiles à trouver, de réduire les coûts ou de prolonger la durée de vie d’un réservoir, elle rend plus intéressante économiquement la poursuite de son exploitation. La technologie censée symboliser le monde de demain peut ainsi contribuer à prolonger celui dont nous devons sortir.
Quand l’innovation ne détruit plus l’ancien monde
Voilà qui donne un éclairage assez savoureux aux théories de Philippe Aghion, un homme qui a très fortement influencé la politique économique d’Emmanuel Macron. Le prix Nobel d’économie 2025 a notamment récompensé ses travaux sur la « destruction créatrice », cette idée héritée de Joseph Schumpeter selon laquelle de nouvelles technologies remplacent progressivement les anciennes et alimentent ainsi l’innovation et la croissance.
L’accord entre Mistral et TotalEnergies en montre presque l’image inversée : une technologie nouvelle peut parfaitement rendre une industrie ancienne encore plus performante. Ce serait toutefois caricaturer Aghion que d’en conclure que toute innovation constitue à ses yeux un progrès par nature. Ses travaux sur la transition écologique insistent au contraire sur la nécessité d’orienter l’innovation vers les technologies propres, notamment grâce au prix du carbone, aux subventions et à la politique industrielle (3).
Et c’est précisément là que cet accord devient intéressant. L’innovation n’a pas de destination naturelle. Une intelligence artificielle peut optimiser un réseau électrique, prévoir la production d’un parc éolien ou travailler sur le stockage de l’électricité. Elle peut aussi analyser des données sismiques pour trouver du pétrole. Le marché, lui, ne choisit pas entre ces usages en fonction de leur intérêt pour le climat. Il privilégie ceux qui créent de la valeur.
Une puissance de calcul considérable
L’accord avec Mistral n’arrive d’ailleurs pas seul. En mai, TotalEnergies annonçait déjà plus de 100 millions d’euros d’investissement dans Pangea 5, son futur supercalculateur installé à Pau. Six fois plus puissant que son prédécesseur, il doit notamment améliorer l’imagerie du sous-sol, accélérer l’exploration et développer de nouvelles applications d’intelligence artificielle (4). Le groupe aura donc annoncé en quelques mois investir plus de 200 millions d’euros dans le supercalcul et l’IA, avec parmi les usages revendiqués l’amélioration de ses activités pétrolières et gazières.
Le paradoxe va assez loin. Pangea 5 sera plus efficace énergétiquement que les générations précédentes et sa chaleur résiduelle doit même servir à chauffer des bâtiments. On pourra donc disposer d’un supercalculateur plus sobre pour rechercher plus efficacement des hydrocarbures. C’est toute l’ambiguïté d’une transition qui s’attache parfois davantage à rendre les outils moins polluants qu’à interroger ce qu’ils permettent de faire.
Réduire les émissions nécessaires à l’extraction d’un baril reste bien sûr préférable. Mais l’essentiel des émissions liées au pétrole intervient lorsqu’il est finalement brûlé. Produire plus efficacement un combustible fossile ne supprime pas le problème posé par son utilisation.
La souveraineté, mais pour faire quoi ?
TotalEnergies et Mistral mettent aussi en avant un autre argument : la souveraineté technologique. Le groupe pétrolier pourra disposer de modèles adaptés à ses besoins tout en conservant la maîtrise de données industrielles particulièrement sensibles. Patrick Pouyanné y voit le développement d’un « écosystème digital européen performant », tandis qu’Arthur Mensch souligne l’importance pour les grands groupes de disposer d’une IA « personnalisable » respectant leur propriété intellectuelle.
Il existe évidemment de bonnes raisons pour que l’Europe développe ses propres technologies et ne dépende pas exclusivement des entreprises américaines ou chinoises. Mais une IA européenne n’est pas, par nature, une IA écologique. Le fait que l’algorithme soit français ne change rien au CO₂ libéré par le pétrole qu’il aura contribué à découvrir. C’est ici que le sujet cesse d’être seulement celui de TotalEnergies ou de Mistral. Une société confrontée au dérèglement climatique peut-elle continuer à considérer toute innovation comme souhaitable dès lors qu’elle crée de la valeur ?
Choisir à quoi sert le progrès
Le problème n’est donc pas l’intelligence artificielle elle-même. Il est de savoir qui décide de ses usages. Nous entrons dans une période où l’IA promet des gains de productivité considérables. Elle permettra d’analyser des masses de données jusqu’ici impossibles à traiter et d’améliorer l’efficacité de nombreuses activités. Mais rien ne garantit que cette puissance sera spontanément consacrée aux problèmes que nous avons collectivement intérêt à résoudre.
Elle ira d’abord là où les investissements l’emmèneront. Si rechercher plus efficacement du pétrole crée de la valeur, une entreprise pétrolière utilisera l’IA dans ce but. Ce n’est pas une anomalie du marché. C’est son fonctionnement. Voilà pourquoi la transition écologique ne peut reposer sur le seul espoir que l’innovation finira par nous sauver. Encore faut-il décider quelles innovations nous voulons financer, encourager et développer, mais aussi quels usages nous voulons limiter. Cela suppose des investissements publics, des normes et une politique industrielle capable d’orienter réellement le progrès technique.
Sans cela, nous pourrons disposer d’intelligences artificielles toujours plus puissantes, de supercalculateurs toujours plus sobres et d’algorithmes toujours plus sophistiqués pour accomplir avec une efficacité extraordinaire ce que nous faisions déjà hier. Seulement plus vite.
(Photo CC)
Notes
(1) TotalEnergies, 15 septembre 2026, « TotalEnergies annonce un partenariat avec Mistral en vue de développer des modèles de frontière d’intelligence artificielle dédiés à l’exploration et à l’ingénierie des réservoirs »
(2) Agence internationale de l’énergie, 2023, « Net Zero Roadmap: A Global Pathway to Keep the 1.5 °C Goal in Reach »
(3) Collège de France, « Mettre l’innovation au service de la transition énergétique »
(4) TotalEnergies, 6 mai 2026, « TotalEnergies développe Pangea 5, un supercalculateur nouvelle génération »
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