Santé des femmes : l’angle mort de la médecine
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le Centre National de la Recherche Scientifique rappelle une réalité longtemps ignorée : pendant des décennies, la médecine a étudié le corps masculin comme s’il représentait l’humanité tout entière. Plongée dans une aberration scientifique.
« La femme est un homme comme les autres ». La formule de Simone de Beauvoir visait à affirmer l’égalité entre les sexes. Mais elle entérine aussi une réalité tenace : dans nos sociétés, l’homme demeure la référence implicite de l’humanité. En philosophie, cette idée est discutable. En médecine, elle est dangereuse. Aberrante même si l’on regarde comment la recherche s’est construite. Comment imaginer que durant des décennies, et encore jusqu’à récemment, la science médicale ait étudié le corps masculin comme s’il représentait toute l’humanité ? Symptômes, traitements, dosages des médicaments ont été établis principalement à partir d’études menées sur des hommes, avant d’être appliqués à l’ensemble de la population. Les femmes ont ainsi longtemps été considérées comme une variation autour de cette norme. Un cas particulier, jugé plus complexe à étudier en raison des cycles hormonaux ou des risques liés à la grossesse. Ce biais scientifique n’est pas une simple lacune académique. Il se traduit par des diagnostics tardifs, des traitements moins adaptés, des souffrances, et parfois, des vies perdues.
Une recherche longtemps construite sur un modèle masculin
Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, les femmes ont été largement sous-représentées dans les essais cliniques destinés à tester les médicaments. Or ces études constituent la base de la médecine moderne. Dans certains domaines, l’écart est particulièrement frappant. Les essais cliniques sur les traitements contre le VIH, par exemple, n’ont longtemps inclus qu’environ 19 % de femmes, alors qu’elles représentent plus d’un tiers des personnes vivant avec le virus en Europe et plus de la moitié dans le monde (1).
Cette sous-représentation limite la capacité des chercheurs à comprendre comment les traitements agissent sur l’organisme féminin. Les différences biologiques entre les sexes, hormones, métabolisme, système immunitaire ou répartition des graisses, peuvent pourtant modifier la manière dont un médicament est absorbé ou éliminé par le corps (3). En bref, un traitement testé principalement sur des hommes n’est pas forcément adapté aux femmes.
Exclure les femmes pour les « protéger »
Cette situation résulte aussi de choix historiques et scientifiques. Dans les années 1960, le scandale du thalidomide, un médicament prescrit aux femmes enceintes contre les nausées, provoque des milliers de malformations graves chez les nouveau-nés. Le Distilbène, prescrit pour prévenir les fausses couches, provoquera lui aussi de graves effets sur les enfants exposés in utero.
Ces catastrophes sanitaires marquent durablement les autorités de santé. Quelle est leur réaction ? Le renforcement de la recherche autour de ces thématiques, imagine-t-on en toute logique ? Que nenni ! C’est même tout le contraire. En 1977, la Food and Drug Administration américaine recommande d’exclure les femmes en âge de procréer des premières phases d’essais cliniques (4). L’objectif est alors de protéger les grossesses potentielles. Mais d’autres arguments sont également avancés. Les chercheurs considèrent que les femmes constituent des sujets d’étude plus « complexes », notamment en raison des variations hormonales liées au cycle menstruel, susceptibles selon eux de perturber les résultats des essais. Un comble ! Tester les médicaments sur des hommes est alors perçu comme une manière de simplifier les protocoles expérimentaux. Cette logique de simplification aura des conséquences durables : pendant des décennies, les connaissances médicales se construiront principalement à partir de données masculines.
Quand les symptômes féminins deviennent invisibles
De fait, les conséquences de ce biais scientifique se traduisent aussi dans la pratique médicale quotidienne. Les maladies cardiovasculaires en offrent un exemple particulièrement frappant. Contrairement à une idée encore répandue, elles constituent la première cause de mortalité chez les femmes dans de nombreux pays occidentaux. En France, elles provoquent près de 200 000 décès par an, dont environ 75 000 chez les femmes, soit davantage que l’ensemble des cancers féminins. Pourtant, les symptômes féminins des crises cardiaques ont longtemps été mal identifiés. Les signes « classiques » de l’infarctus, comme une douleur intense dans la poitrine irradiant dans le bras gauche, correspondent surtout aux manifestations observées chez les hommes.
Chez les femmes, l’infarctus peut se manifester autrement : fatigue extrême, essoufflement, nausées, douleurs dans le dos ou dans la mâchoire. Parce que ces symptômes sont moins spectaculaires, ils sont plus facilement minimisés ou mal interprétés. Résultat, les crises cardiaques sont souvent diagnostiquées plus tard chez les femmes, ce qui augmente les risques de complications graves. Les chiffres sont imparables : le CNRS précise qu’en France, la mortalité hospitalière s’élève à 9,6 % chez les femmes victimes d’infarctus, contre 3,9 % chez les hommes. Ce phénomène porte même un nom : le « syndrome de Yentl » (5). Décrit par la cardiologue américaine Bernadine Healy, il désigne le fait que les femmes sont parfois moins bien prises en charge que les hommes tant qu’elles ne présentent pas des symptômes considérés comme typiquement masculins.
Des médicaments moins bien adaptés aux femmes
Mêmes causes, mêmes conséquences, les traitements ne sont pas toujours adaptés. Plusieurs études ont montré que les femmes subissent davantage d’effets indésirables liés aux médicaments. Ainsi elles présenteraient près de deux fois plus de réactions indésirables médicamenteuses que les hommes. Cette différence tient en partie à des facteurs biologiques. Le métabolisme, la composition corporelle ou encore les variations hormonales peuvent modifier la manière dont un médicament agit dans l’organisme. Mais comme pendant longtemps les dosages et les effets secondaires ont été établis à partir d’études menées principalement sur des hommes, ils laissent de côté l’autre réalité biologique. Hormis la grossesse et l’allaitement, les notices de médicaments ne font d’ailleurs aucune préconisation en fonction du sexe du patient.
Des maladies féminines longtemps ignorées
Certaines pathologies touchant majoritairement les femmes ont également souffert d’un manque d’intérêt scientifique. L’endométriose en est un exemple frappant. Cette maladie chronique, qui provoque des douleurs parfois invalidantes et peut entraîner des troubles de la fertilité, concerne environ une femme sur dix. Pourtant, il faut encore souvent sept à dix ans pour obtenir un diagnostic. Les maladies auto-immunes offrent un autre exemple révélateur. Lupus, sclérose en plaques ou polyarthrite rhumatoïde touchent majoritairement les femmes : près de 80 % des patients atteints de ces maladies sont des femmes (2). Malgré cette prévalence, ces pathologies restent encore imparfaitement comprises.
Un retard scientifique aux conséquences bien réelles
Depuis une vingtaine d’années, la situation commence à évoluer. Les autorités de santé exigent désormais une meilleure représentation des femmes dans les essais cliniques et encouragent l’étude des différences biologiques entre les sexes. Mais il a fallu attendre 2025 ( !) pour que la Food and Drug Administration américaine publie des directives visant à réduire la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques portant sur les médicaments et les dispositifs médicaux.
L’Union européenne agit également dans ce sens. Lancé l’an dernier dans le cadre du programme Horizon Europe, le projet READI (Research in Europe and Diversity Inclusion) poursuit le même objectif : améliorer la représentativité des populations sous-représentées dans la recherche clinique.
Des avancées, certes, mais le retard accumulé est immense. Pendant des décennies, la médecine a prétendu soigner l’humanité tout entière en étudiant principalement le corps masculin. Reconnaître les spécificités biologiques des femmes ne relève pas d’un combat identitaire. C’est une exigence scientifique.
Une médecine qui ignore la moitié de l’humanité ne peut pas se dire universelle.
Notes
1 – Le Journal du CNRS, « Santé des femmes : le grand oubli »
2 –Le Journal du CNRS, « Ces maladies qui touchent davantage les femmes ».
3 – Alcimed, « Ending the gender gap in medical research ».
4 – Labiotech, « Women in clinical trials: Why are they still underrepresented? ».
5- Ce nom fait référence au film Yentl, dans lequel une jeune femme se fait passer pour un homme afin d’accéder à une éducation religieuse qui lui est interdite. L’analogie souligne que, dans certains cas, les femmes doivent « ressembler » aux hommes pour bénéficier des mêmes traitements médicaux.
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