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Pourquoi le travail le dimanche est un non-sens social, sociétal et même économique

Présenté comme un symbole de liberté moderne, le travail dominical participe surtout à la fragmentation du temps commun, à la précarisation des salariés les plus modestes et à une fuite en avant consumériste dont les bénéfices économiques restent largement contestés.

Le dimanche n’est pas un jour comme les autres. Pendant longtemps, les sociétés européennes ont considéré qu’un temps collectif de pause était indispensable à l’équilibre humain, familial et démocratique. Non pas seulement pour des raisons religieuses, mais parce qu’une société a besoin de moments où chacun peut simultanément se retrouver, se reposer, voir ses proches, participer à la vie associative, culturelle ou citoyenne.

Depuis plusieurs décennies pourtant, ce principe recule progressivement. En France, les dérogations au repos dominical se multiplient au nom de la compétitivité, de la « modernité » ou encore de la liberté du consommateur. Les grandes enseignes plaident pour davantage d’ouvertures. Les gouvernements successifs assouplissent les règles. Le travail du dimanche est désormais présenté comme un simple ajustement économique, presque inévitable face au commerce en ligne et aux nouvelles habitudes de consommation.

Derrière ce discours se cache pourtant une réalité beaucoup moins reluisante. Car le travail dominical concerne d’abord les salariés les plus précaires, désorganise la vie familiale et sociale, accentue les inégalités et produit des effets économiques bien plus faibles que ceux promis par ses défenseurs. Quant à l’argument du « volontariat », il repose souvent sur une fiction juridique éloignée du rapport de force réel dans l’entreprise.

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Le paradoxe est même plus profond encore. Alors que les sociétés occidentales s’interrogent sur la crise du lien social, l’épuisement psychologique, l’isolement ou l’explosion des troubles liés au stress, elles continuent de fragiliser l’un des derniers temps collectifs partagés.

Les salariés les plus modestes en première ligne

Le travail dominical ne touche pas l’ensemble de la population de manière égale. En pratique, il concerne surtout les catégories populaires et les emplois peu qualifiés. Selon les données de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail, les employés du commerce, de la grande distribution, de la logistique, de la restauration, de l’hôtellerie ou encore des services à la personne figurent parmi les professions les plus exposées au travail du dimanche (1). Les cadres supérieurs, les professions intellectuelles ou les dirigeants disposent au contraire beaucoup plus souvent de week-ends préservés.

Cette réalité révèle une fracture sociale rarement assumée dans le débat public. Une partie de la population conserve du temps libre commun pendant qu’une autre assure le fonctionnement permanent de la société de consommation. L’ouverture dominicale repose donc essentiellement sur le temps des autres. Celui des caissières, des employés de rayon, des agents de sécurité, des préparateurs de commandes ou des vendeurs souvent payés à des niveaux proches du salaire minimum.

L’argument selon lequel le travail dominical constituerait un « choix » permettant d’améliorer ses revenus mérite également d’être nuancé. Les majorations salariales existent dans certains secteurs, mais elles sont loin d’être universelles et ont même été réduites dans plusieurs dispositifs dérogatoires récents. Surtout, le fameux « volontariat » apparaît souvent très théorique.

Un volontariat juridiquement affiché mais socialement contraint

Les défenseurs du travail dominical insistent pourtant régulièrement sur un point : personne ne serait obligé de travailler le dimanche. Dans les textes, certaines protections existent effectivement. Des accords prévoient parfois le volontariat des salariés et la possibilité de refuser. Mais la réalité du monde du travail est beaucoup plus ambiguë.

Dans de nombreux secteurs marqués par la précarité, les contrats courts, le temps partiel subi ou les faibles perspectives d’évolution, le refus du travail dominical peut devenir difficilement soutenable. Un salarié qui refuse systématiquement les créneaux du dimanche peut craindre d’être moins bien considéré, de voir ses horaires réduits, ses possibilités d’évolution limitées ou son contrat non renouvelé.

La sociologue Dominique Méda rappelait déjà que le consentement dans l’entreprise ne peut jamais être analysé indépendamment du rapport de subordination salariale (2). Juridiquement volontaire, le travail dominical peut ainsi devenir socialement contraint. Cette contrainte est d’autant plus forte que les salariés concernés disposent souvent d’un faible pouvoir de négociation. Le « choix » existe alors surtout sur le papier.

Une étude de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail souligne d’ailleurs que les horaires atypiques, notamment le travail du week-end, sont plus fréquents parmi les salariés les moins qualifiés et les plus exposés à l’insécurité professionnelle (3). Autrement dit, le travail dominical ne constitue pas seulement une organisation différente du temps. Il révèle aussi un déséquilibre de pouvoir.

Le dimanche, un temps commun qui disparaît

Les partisans des ouvertures dominicales présentent souvent le dimanche comme une simple journée supplémentaire de consommation. Mais réduire cette journée à une variable économique revient à oublier sa fonction sociale. Le sociologue allemand Hartmut Rosa explique que les sociétés contemporaines souffrent d’une accélération permanente du temps et d’une désynchronisation croissante des rythmes de vie (4). 

Chacun travaille à des horaires différents, consomme à des moments différents et vit dans un agenda fragmenté. Le dimanche commun constitue précisément l’un des derniers repères collectifs encore largement partagés. Lorsque ce temps disparaît progressivement, ce sont les possibilités mêmes de vie sociale qui s’érodent. Les repas familiaux deviennent plus difficiles à organiser. Les activités associatives perdent des bénévoles. Les rencontres amicales se compliquent. Les parents travaillant le dimanche disposent de moins de temps avec leurs enfants. Une étude publiée dans le Journal of Marriage and Family évoque même une augmentation des difficultés d’organisation familiale (5). En France, l’Observatoire des inégalités souligne également que les horaires décalés touchent davantage les catégories populaires, accentuant les écarts de qualité de vie entre milieux sociaux (6). Le problème n’est donc pas uniquement le nombre d’heures travaillées. C’est la destruction progressive du temps commun.

Quand le centre commercial devient une activité dominicale

L’évolution du dimanche accompagne aussi une transformation culturelle plus large. Dans une société marquée par la montée du consumérisme, le shopping est progressivement devenu une activité de loisir à part entière. Les grands centres commerciaux cherchent d’ailleurs explicitement à se présenter comme des lieux de promenade, de détente ou de divertissement.

Il n’est plus rare de voir des familles passer une partie importante de leur dimanche dans des galeries marchandes climatisées, parfois faute d’alternatives accessibles, de lieux publics attractifs ou simplement d’autres rythmes collectifs. Cette évolution pose une question fondamentale : voulons-nous réellement que la consommation devienne l’activité centrale du temps libre ?

Car derrière l’ouverture dominicale se dessine un modèle de société dans lequel chaque moment disponible doit potentiellement être transformé en temps marchand. Le philosophe Bernard Stiegler décrivait cette dynamique comme une extension permanente de la logique consumériste à l’ensemble de la vie quotidienne (7). Le temps libre lui-même devient un marché. Le dimanche perd alors progressivement son statut de respiration collective pour devenir une simple opportunité commerciale.

Une efficacité économique largement contestée

L’argument principal avancé pour justifier le travail dominical reste toutefois économique. Les partisans des ouvertures estiment qu’elles permettraient de stimuler la consommation, de créer de l’emploi et d’augmenter la croissance. Le problème est que les études disponibles nuancent fortement cette promesse.

De nombreux travaux montrent que l’ouverture dominicale produit surtout un déplacement de la consommation plutôt qu’une augmentation globale significative des dépenses. Autrement dit, les ménages n’achètent pas nécessairement davantage. Ils répartissent simplement leurs achats sur une plage horaire plus large.

Un rapport d’Oxford Economics prouvait dès 2015 au Royaume-Uni que les gains macroéconomiques des extensions d’horaires commerciales restaient limités et souvent surestimés (8). En France, plusieurs rapports parlementaires ont également souligné l’absence de consensus sur les créations nettes d’emplois liées au travail dominical (9).

Certaines grandes enseignes peuvent effectivement capter davantage de clientèle grâce aux ouvertures dominicales. Mais cela peut aussi fragiliser les petits commerces incapables d’assumer des coûts supplémentaires de personnel. Le résultat peut donc être moins une création d’activité qu’un transfert économique au profit des structures les plus puissantes. Le phénomène contribue aussi à accentuer la concentration commerciale autour des grandes zones marchandes périphériques.

Le mythe de la concurrence avec Internet

Autre justification fréquemment avancée : face au commerce en ligne accessible 24 heures sur 24, les magasins physiques devraient pouvoir ouvrir davantage pour rester compétitifs. L’argument semble intuitif mais il comporte plusieurs limites. D’abord parce qu’Internet ne dort jamais précisément parce qu’il repose déjà sur une logistique mondialisée extrêmement intensive, souvent critiquée pour ses effets sociaux et environnementaux. Répondre à cette dérive par une extension permanente des horaires physiques revient à importer encore davantage les logiques d’hyperdisponibilité.

Ensuite parce que la concurrence du e-commerce ne se résume pas à une question d’horaires d’ouverture. Les géants du numérique dominent surtout grâce à leurs prix, à leur puissance logistique, à l’optimisation fiscale, à leurs capacités technologiques et à leur position monopolistique. Faire travailler davantage les salariés le dimanche ne modifie quasiment rien à ces déséquilibres structurels.

Enfin, plusieurs recherches montrent que les consommateurs attachés aux commerces physiques recherchent aussi autre chose qu’une disponibilité permanente : du conseil, de la proximité, de la qualité de service ou un lien humain. La fuite vers le « toujours ouvert » risque au contraire d’aggraver l’épuisement des salariés sans résoudre les difficultés profondes du commerce traditionnel.

Une aberration écologique silencieuse

Le débat sur le travail dominical est rarement abordé sous l’angle écologique. Pourtant, multiplier les ouvertures commerciales signifie davantage d’éclairage, de chauffage, de climatisation, de transports et de consommation énergétique. Cela encourage aussi un modèle économique fondé sur la stimulation permanente de l’achat et l’accélération des flux de consommation.

À l’heure où les gouvernements appellent officiellement à la sobriété énergétique et à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’extension continue des horaires commerciaux apparaît profondément contradictoire. Le dimanche sans activité commerciale massive peut au contraire constituer une forme de ralentissement collectif bénéfique socialement et écologiquement. La question posée dépasse donc largement l’organisation des magasins. Elle concerne notre rapport au temps, à la consommation et aux limites matérielles.

Défendre le dimanche, ce n’est pas défendre le passé

Les défenseurs du repos dominical sont parfois caricaturés comme des nostalgiques hostiles à la modernité. Pourtant, la véritable question est peut-être inverse. Une société moderne doit-elle vraiment organiser la disponibilité permanente des individus au service de la consommation ?

Le philosophe André Gorz expliquait déjà en 1988 que le progrès ne pouvait pas être réduit à l’extension infinie du marché mais devait aussi permettre de reconquérir du temps libre réellement partagé (10). Le dimanche commun représente précisément cela : une limite collective imposée à la logique marchande.

Il ne s’agit évidemment pas de supprimer toutes les activités dominicales. Certains secteurs essentiels nécessitent une continuité de service. La santé, les transports, la sécurité ou certaines activités culturelles répondent à des besoins sociaux réels. Il y a aussi ceux qui ne peuvent pas faire autrement, notamment dans l’agriculture ou l’élevage.

Mais ouvrir toujours davantage de commerces pour transformer le dimanche en journée commerciale ordinaire relève d’une autre logique. Celle d’une société où tout moment doit devenir exploitable économiquement. À court terme, cette évolution peut sembler pratique ou rentable pour certaines entreprises.

À long terme, elle fragilise pourtant ce qui fait encore tenir une société ensemble : des temps communs, des liens humains et la possibilité d’échapper, au moins quelques heures, à l’obligation permanente de produire et de consommer.

(Photos DR et Jean-Louis Zimmerman – CC)

Notes :
1 – Dares, 2025, Le travail le dimanche.
2 – Lire Dominique Méda, « Le Travail », PUF.
3 – Eurofound, « Working time patterns for sustainable work ».
4 – Lire Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps », La Découverte.
5 -Lyn Craig and Judith E. Brown, « Weekend Work and Leisure Time With Family and Friends: Who Misses Out? » travaux publiés dans le Journal of Marriage and Family.
6 – Observatoire des inégalités, Horaires de travail : la France flexible des peu qualifiés.
7 – Bernard Stiegler, « Prendre soin. De la jeunesse et des générations », Flammarion.
8 – Oxford Economics, Economic impact of deregulating Sunday trading.
9 – Assemblée nationale, Travaux de la mission d’information sur la semaine de quatre jours.
10 – Lire André Gorz, « Métamorphoses du travail ».

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