Et si l’Europe avait choisi les peuples plutôt que les marchés
Le Nouveau Paradigme aime s’interroger sur ce qu’il se serait passé si d’autres décisions politiques avaient été prises. Les jeunes appellent cela un « What if » et les plus anciens une « uchronie ». Alors que la journée de l’Europe sera célébrée samedi, imaginons ce que l’Union aurait pu devenir si Maastricht n’avait pas consacré la concurrence comme horizon indépassable
L’histoire de la construction européenne est souvent racontée comme une évidence. Une succession presque naturelle de traités, d’élargissements et de compromis, guidée par une promesse simple : garantir la paix par l’interdépendance économique. Mais cette trajectoire n’avait rien d’inéluctable. À chaque étape, des bifurcations étaient possibles. Et presque systématiquement, l’Europe a choisi le marché plutôt que le politique, la concurrence plutôt que la coopération, la discipline économique plutôt que le bien-être.
Le traité de Maastricht cristallise ce choix. En fondant l’Union européenne sur la monnaie unique, la liberté des capitaux et des règles budgétaires strictes, il consacre une intégration économique sans équivalent, mais laisse en friche les dimensions sociale, environnementale et démocratique. L’Europe devient un espace de circulation, pas une communauté politique. Une économie intégrée sans véritable souveraineté collective. C’est ce déséquilibre originel, plus que l’idée européenne elle-même, qui nourrit encore aujourd’hui la défiance des peuples.
Et pourtant, cette Europe-là n’était pas la seule possible.
Quand l’Europe sociale a failli exister
Il est frappant de constater qu’au tournant des années 1970 et 1980, une autre trajectoire européenne a brièvement semblé à portée de main. Les partis sociaux-démocrates gouvernaient alors une grande partie de l’Europe de l’Ouest, soutenus par des syndicats puissants et une forte conflictualité sociale. Dans ce contexte, l’idée d’une Europe des travailleurs, protectrice et planificatrice, n’avait rien d’utopique.
Plusieurs avancées concrètes voient le jour à cette période. En 1974, un premier programme d’action sociale européen renforce le Fonds social européen et débouche sur des directives structurantes, notamment sur l’égalité entre les femmes et les hommes ou la santé et la sécurité au travail. En 1980, un projet de directive dit « Vredeling » (1) va encore plus loin : il prévoit d’accorder aux salariés un droit d’information et de consultation sur les décisions stratégiques des multinationales les concernant directement. Une telle mesure aurait contraint les grandes entreprises, y compris non européennes, à rendre des comptes aux travailleurs de leurs filiales, limitant mécaniquement les délocalisations opportunistes et les décisions purement dictées par le profit. Ce moment est décisif. Il montre que l’Europe aurait pu devenir un espace de démocratie économique transnationale. Mais cette dynamique est brutalement interrompue.
Le tournant néolibéral, un choix politique assumé
Le reflux est politique avant d’être technique. L’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979, puis de Ronald Reagan aux États-Unis en 1980, marque l’imposition d’un nouveau dogme : déréguler, privatiser, mettre en concurrence. Toute ambition sociale européenne est désormais perçue comme une entrave au marché.
En Allemagne, Helmut Kohl s’inscrit dans une logique différente mais convergente. L’euro est conçu comme une extension du mark, avec la stabilité monétaire comme boussole absolue. La discipline budgétaire devient un principe fondateur, tandis que l’harmonisation sociale et fiscale est reléguée au second plan. La priorité est donnée à la compétitivité, pas à la planification.
Les forces progressistes européennes, elles, se divisent. Les socialistes français défendent encore au début des années 1980 des idées d’autogestion et de planification européenne, tandis que la social-démocratie allemande reste attachée à une économie de marché régulée essentiellement nationale. Faute d’unité et face à un contexte idéologique défavorable, le projet d’Europe sociale se délite. L’orientation néolibérale s’impose, consacrée par Maastricht puis renforcée par des élargissements qui rendent toute harmonisation sociale encore plus complexe.
Une Europe keynésienne pour réguler le capitalisme
Dans une autre trajectoire, l’Union aurait pu assumer un rôle central de régulation du capitalisme européen. Non pour l’abolir, mais pour l’encadrer. Une Europe keynésienne aurait coordonné ses politiques budgétaires, investi massivement dans les infrastructures, protégé ses secteurs stratégiques et imposé des règles contraignantes aux acteurs économiques.
Au lieu de la concurrence fiscale et sociale, elle aurait organisé une harmonisation vers le haut : impôt minimum sur les sociétés, normes sociales communes, conditionnalité stricte des aides publiques. Les entreprises auraient bénéficié du marché unique à condition de respecter des objectifs sociaux, environnementaux et territoriaux. Les délocalisations internes, rendues possibles par les écarts de salaires et de protections, auraient été fortement limitées. Cette Europe aurait pesé sur le capitalisme mondialisé non par l’isolement, mais par la force de ses règles et de son marché (2).
Des grands projets pour transformer le quotidien
Cette Europe politique aurait aussi pris corps dans de grands chantiers communs. Un vaste plan européen de transport décarboné aurait pu voir le jour : développement massif du ferroutage, interconnexion des réseaux ferroviaires, déploiement d’un véritable maillage européen de trains à grande vitesse. Ce choix aurait permis de réduire drastiquement les émissions de CO₂, de diminuer le trafic routier, d’éviter des milliers de morts sur les routes et de recréer une industrie ferroviaire puissante à l’échelle du continent.
L’énergie aurait également pu être pensée comme un bien stratégique commun. Une planification européenne aurait permis d’investir très tôt dans les renouvelables, l’efficacité énergétique et des réseaux publics interconnectés, réduisant la dépendance au pétrole et au gaz importés. Là encore, le choix inverse a été fait : libéralisation, fragmentation, vulnérabilité accrue.
L’écologie aurait pu devenir l’un des piliers du projet européen. La politique agricole commune aurait pu être profondément réorientée pour accompagner la transition vers des agricultures respectueuses des sols, de l’eau et de la santé. Les aides auraient soutenu l’installation paysanne, les circuits courts, la relocalisation alimentaire. Nourrir sainement et localement aurait été un objectif politique central. Ce choix aurait combiné bénéfices écologiques, sanitaires et sociaux, tout en redonnant du sens à l’Europe dans la vie quotidienne des citoyens.
Le même raisonnement vaut pour la tech et le numérique. En laissant faire le marché, l’Europe a raté la révolution numérique. Elle dépend aujourd’hui massivement des infrastructures, plateformes et technologies américaines et chinoises.
Une Europe planificatrice aurait pu investir très tôt dans les logiciels, le cloud, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle. À l’image d’Airbus, elle aurait pu faire émerger des acteurs publics ou coopératifs du numérique, garants de la souveraineté, de l’emploi et des libertés publiques. Cette autonomie aurait permis de réguler réellement le numérique, au lieu de tenter tardivement d’encadrer des géants devenus hégémoniques (5).
Une Union sociale respectueuse des diversités
Contrairement à une idée répandue, une Europe plus sociale n’aurait pas écrasé les particularismes nationaux. Elle aurait au contraire mieux respecté la diversité, en donnant à chacun le sentiment d’être protégé plutôt que menacé. Un socle commun de droits sociaux (santé, éducation, salaire décent) aurait été garanti, tout en laissant chaque pays libre de les mettre en œuvre selon ses traditions et ses institutions.
C’est l’idée d’une « Union des États providence » : coordination plutôt qu’uniformisation, coopération plutôt que concurrence. Une telle Europe aurait cessé d’être perçue comme le cheval de Troie de la mondialisation libérale pour devenir un rempart contre ses excès. Les enquêtes d’opinion montrent d’ailleurs qu’une large majorité de citoyens européens attendent une UE plus sociale. Ne pas avoir répondu à cette attente a nourri la défiance, les référendums négatifs et la montée des forces eurosceptiques (3).
Enfin, cette Europe unie aurait pesé autrement sur la scène internationale. Non par une fuite en avant militariste, mais par sa capacité à défendre le multilatéralisme, à promouvoir le désarmement et à imposer des normes. Forte de son poids économique et diplomatique, elle aurait pu constituer un véritable contrepoids à l’unilatéralisme, notamment américain.
Cette Europe n’aurait pas été parfaite. Mais elle aurait offert un horizon lisible : protéger plutôt que déréguler, planifier plutôt que subir, coopérer plutôt que mettre en concurrence. Imaginer ce qu’elle aurait pu être n’est pas un exercice nostalgique. C’est une manière de rappeler que l’Europe actuelle est le produit de choix politiques. Et que d’autres choix restent possibles.
Photo du haut : Jacques Delors, alors président de la commission européenne, Bettino Craxi, président du conseil italien, Francois Mitterrand, président de la République française, Margaret Thatcher, première ministre anglaise, le chancelier allemand Helmut Kohl et le président américain Ronald Reagan réunis en 1985 à Bonn. (White House Photographic Collection)
Notes
1 – Sénat, Projet de loi relatif à l’information et à la consultation des salariés dans les entreprises et les groupes d’entreprises de dimension communautaire, ainsi qu’au développement de la négociation collective.
2 – Lire Fritz W. Scharpf, Governing in Europe: Effective and Democratic ?
Ouvrage de référence sur l’asymétrie entre intégration économique et faiblesse du politique et du social dans l’UE.
3 – Lire Maurizio Ferrera, Why we need a European Social Union. A free standing political justification.
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