Environnement

Chevaux de Przewalski en troupeau
Environnement

L’alliance du sabot et de la forêt : quand le vivant remplace la machine face aux mégafeux

Du retour de chevaux de Przewalski en Catalogne au déploiement de brigades caprines, l’éco-pâturage dessine une alternative écologique et sociale aux logiques comptables de la gestion des espaces naturels.

Dans les paysages montagneux de Catalogne, le silence des grands espaces est désormais rompu par le piétinement de chevaux que la péninsule Ibérique n’avait plus abrités à l’état sauvage depuis des millénaires. Des chevaux de Przewalski vivent aujourd’hui en semi-liberté dans la réserve nationale de chasse de Boumort, où leur comportement alimentaire fait l’objet d’observations scientifiques (1). Face à la multiplication des incendies favorisés par le dérèglement climatique, cette réintroduction ne relève pas seulement de la nostalgie. Elle participe d’une rupture philosophique et politique : faire davantage confiance aux dynamiques naturelles pour entretenir les territoires, plutôt que de s’en remettre exclusivement aux interventions mécaniques.

La « dent animale » contre la poudrière végétale

Le mécanisme de cette défense écologique est simple. En l’absence de pâturage ou d’autres formes de gestion, les sous-bois peuvent accumuler une quantité importante de végétation sèche et de biomasse combustible, qui favorise la propagation des flammes à la moindre étincelle. En broutant, en se déplaçant et en piétinant les sols, les herbivores contribuent à maintenir des zones ouvertes et à réduire la continuité de la végétation. Ils ne constituent toutefois ni des pompiers à quatre pattes ni une solution autonome au risque d’incendie. Leur effet dépend de la densité des troupeaux, de la période de pâturage, des espèces végétales présentes, de la sécheresse et de l’organisation du débroussaillement. Le pâturage peut donc compléter les travaux forestiers et les dispositifs de prévention, mais il ne les remplace pas intégralement.

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Cette approche présente néanmoins un intérêt particulier dans les secteurs difficiles d’accès. Là où les engins mécaniques peuvent être coûteux ou susceptibles d’endommager les sols, des troupeaux conduits ou surveillés peuvent atteindre des sites inaccessibles et réduire une partie de la végétation combustible tout en maintenant une structure paysagère plus hétérogène.

L’épreuve du terrain : ce que dit la science

Loin d’être une simple intuition écologiste, cette stratégie fait désormais l’objet d’observations scientifiques. Une étude interdisciplinaire dirigée par l’Université autonome de Barcelone et l’Université de Lleida, avec la participation de plusieurs partenaires scientifiques et gestionnaires, a analysé les stratégies alimentaires de chevaux soumis à différentes conditions de pâturage (2).

Les chercheurs ont notamment étudié des chevaux de Przewalski vivant en semi-liberté dans la réserve de Boumort, ainsi que des chevaux pottoka et des chevaux croisés. Les résultats montrent que les chevaux adaptent leur régime à l’environnement et à la pression de pâturage. Les races rustiques peuvent d’abord consommer des graminées fines et inflammables, puis se tourner vers certaines plantes ligneuses lorsque les ressources herbacées diminuent. Cette plasticité alimentaire leur confère un potentiel intéressant pour réduire une partie de la charge combustible et maintenir des espaces ouverts. Elle ne permet toutefois pas d’affirmer que la présence des chevaux provoque, à elle seule, un effondrement de la fréquence ou de l’intensité des incendies. L’étude mesure surtout le comportement alimentaire et les effets possibles du pâturage sur la végétation ; elle appelle des recherches de plus long terme pour évaluer directement la réduction du risque d’incendie (2).

Des brigades caprines aux bovins de la vallée de la Côa

Cette stratégie ne se limite pas aux chevaux et se décline avec d’autres alliés, particulièrement adaptés aux reliefs escarpés. En Californie, comme dans plusieurs régions du sud de la France et de l’Europe méditerranéenne, des troupeaux de chèvres et de moutons sont mobilisés par des municipalités, des associations ou des gestionnaires forestiers pour entretenir des zones présentant un risque élevé d’incendie. Là où les machines peuvent difficilement accéder sans dégrader les sols ou engager des coûts élevés, la chèvre peut intervenir de manière sélective. Elle consomme notamment des herbes, des ronces et certaines jeunes pousses ligneuses. Son action ne produit pas un débroussaillement uniforme, mais elle peut contribuer à réduire la continuité du combustible et à ouvrir des passages dans la végétation.

Chèvre en montagne

Plus à l’ouest, dans la vallée de la Grande Côa au Portugal, Rewilding Europe mène une expérience de pâturage naturel dans la réserve de Faia Brava. Des chevaux Garrano et des bovins de type Tauros y sont utilisés pour restaurer des paysages plus ouverts et plus diversifiés (4). Selon Rewilding Europe, le pâturage des grands herbivores a contribué à limiter les effets de l’incendie qui a touché la région en 2017. Ce retour d’expérience doit cependant être présenté avec prudence : il ne constitue pas, à lui seul, une démonstration scientifique permettant d’attribuer aux troupeaux l’absence ou la limitation d’un incendie.

Recréer des paysages en mosaïque

La prise de conscience dépasse désormais les initiatives locales pour devenir un enjeu de coopération territoriale. Dans les Pyrénées, le projet transfrontalier Pastorali associe la France, l’Espagne et l’Andorre afin de renforcer le pastoralisme environnemental et d’améliorer l’adaptation de cette activité aux effets du changement climatique. Le projet est prévu pour la période 2026-2029 (3). L’objectif est à la fois écologique, agricole et territorial : restaurer une présence pastorale dans des secteurs où l’abandon des terres a favorisé la fermeture des milieux et l’accumulation de biomasse. En faisant pâturer les animaux dans des zones stratégiques, les gestionnaires cherchent à recréer des paysages en mosaïque, composés de forêts, de prairies, de landes et de clairières.

Cette hétérogénéité peut ralentir la propagation d’un incendie et faciliter l’intervention des pompiers. Elle ne constitue pas une protection absolue : dans des conditions météorologiques extrêmes, les flammes peuvent franchir des espaces pâturés. Mais elle participe à une stratégie préventive plus large, fondée sur la réduction de la continuité végétale plutôt que sur la seule intervention au moment du sinistre.

Le coût de l’abandon : réparer la fracture sociale des campagnes

Le véritable point de bascule de cette crise est aussi social. Dans de nombreuses régions rurales européennes, l’exode, la diminution de l’élevage extensif et la disparition progressive des activités agricoles ont contribué à la fermeture des paysages. Des espaces autrefois entretenus par le pâturage se sont transformés en friches plus continues et plus vulnérables aux incendies.

Le retrait des services publics, la fermeture des services de proximité et l’absence de perspectives économiques ont également fragilisé les métiers qui assuraient autrefois l’entretien quotidien des territoires. Réintroduire des herbivores ou replacer le berger au centre de la gestion des espaces naturels permet aussi de soutenir une économie locale, de maintenir des emplois ruraux et de redonner une valeur d’usage à des terres négligées. Cette convergence des initiatives européennes invite à reconsidérer nos politiques publiques de gestion du territoire. Les technologies de détection, les moyens aériens et les interventions mécaniques restent indispensables à la prévention et à la lutte contre les incendies. Mais ils ne peuvent compenser seuls l’abandon des paysages et la disparition des activités pastorales.

Financer l’entretien des espaces par le vivant peut constituer une solution complémentaire, à condition d’être organisé, évalué et adapté aux milieux concernés. Face au péril du feu, la véritable modernité ne réside peut-être pas dans la multiplication des moyens d’extinction, mais dans le retour d’un équilibre écologique et social où chaque espèce, et chaque métier, retrouve une fonction dans la protection des territoires.

(Photos Justine Levray et DR – CC)

Notes
 (1) La Relève et La Peste, 2025, « Pour la première fois depuis 10 000 ans, des chevaux sauvages parcourent à nouveau l’Espagne » et Universitat Autònoma de Barcelona, « Els cavalls, possibles aliats en la prevenció d’incendis forestals », 18 septembre 2025.
 (2) Gort-Esteve, A., Bartolomé Filella, J., Molinero, X. R. et al., 2025, « Dietary strategies of feral and domestic horses under varying grazing pressures: insights for Mediterranean forest management », Agroforestry Systems.
 (3) Observatoire pyrénéen du changement climatique, 2026, « Un nouveau projet transfrontalier encourage le pastoralisme environnemental dans les Pyrénées afin de prévenir les incendies et de mieux adapter cette activité aux effets du changement climatique ».
 (4) Rewilding Europe, 2020, « Rewilding – the natural way to minimise wildfire risk ».

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