Crise énergétique : pour Macron l’urgence climatique passe après
Face à la hausse des prix de l’énergie, la France demande à Bruxelles de reporter des règles destinées à réduire les émissions de méthane liées aux hydrocarbures importés.
Le gaz européen valait encore autour de 27 euros le mégawattheure au début de l’année. Il approche désormais les 80 euros, tandis que le pétrole a franchi les 100 dollars le baril dans le contexte de la crise au Moyen-Orient. Pour essayer de limiter le coût de cette crise au maximum, Emmanuel Macron vient d’écrire à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour réclamer une intervention sur les prix de l’énergie (1).
Parmi les mesures demandées par Paris figure le report d’un an de nouvelles obligations concernant les émissions de méthane liées au pétrole et au gaz importés. La France souhaite également assouplir certaines règles techniques imposées aux raffineries et les limites d’incorporation des biocarburants afin d’augmenter les volumes disponibles. Selon l’Élysée, l’ensemble de ces assouplissements permettrait de dégager quelques dizaines de milliers de barils supplémentaires par jour. Un volume à mettre en comparaison avec les quelque 1,5 million de barils consommés quotidiennement en France (1). Mais un volume visiblement suffisant pour mettre à mal une réglementation climatique importante adoptée il y a deux ans.
Une réglementation déjà assouplie
Le méthane est beaucoup moins présent que le CO2 dans le débat public, mais son rôle dans le réchauffement est majeur. Principal composant du gaz naturel, il peut s’échapper lors de l’extraction, du traitement ou du transport des hydrocarbures. Réduire rapidement ces fuites constitue donc l’un des leviers les plus efficaces pour ralentir le réchauffement à court terme. C’est notamment pour agir sur les émissions produites hors de ses frontières que l’Union européenne a adopté en 2024 son règlement sur le méthane. L’Europe importe l’essentiel du pétrole et du gaz qu’elle consomme et une grande partie de l’empreinte climatique de ces hydrocarbures se situe donc chez ses fournisseurs.
À partir de 2027, les importateurs devront démontrer que les producteurs avec lesquels ils concluent de nouveaux contrats disposent de systèmes de mesure, de déclaration et de vérification des émissions comparables aux exigences européennes. Le dispositif doit ensuite se renforcer progressivement jusqu’en 2030.
Mais son application a déjà été aménagée. En juillet dernier, la Commission européenne a recommandé aux États membres de ne pas sanctionner, sauf violation délibérée, certains manquements des importateurs en 2027, 2028 et 2029. Elle invoquait notamment les risques que ces nouvelles contraintes pourraient faire peser sur la sécurité d’approvisionnement (2). Deux mois plus tard, Paris demande de repousser d’un an l’entrée en vigueur des premières obligations. Il semble donc que l’urgence climatique… peut attendre.
Combien coûte réellement la norme ?
Les inquiétudes sur l’approvisionnement ne sont pas sans fondement. De nouvelles exigences de mesure et de certification peuvent écarter temporairement certains fournisseurs ou compliquer la conclusion de contrats. Dans un marché déjà soumis à de fortes tensions géopolitiques, le risque mérite d’être pris au sérieux. Mais la responsabilité de cette réglementation dans les prix payés par les consommateurs est beaucoup moins évidente.
Une étude de Wood Mackenzie réalisée pour Concawe, qui représente l’industrie européenne du raffinage, a cherché à mesurer les conséquences du règlement. Les auteurs ont simulé une application progressive, laissant davantage de temps aux fournisseurs pour se mettre en conformité et évitant ainsi d’exclure brutalement du marché européen les hydrocarbures ne répondant pas encore aux nouvelles exigences. Dans ce scénario, l’impact estimé sur les prix de l’essence et du gazole est de l’ordre de 1 % par rapport à une situation sans réglementation. Les conséquences pourraient être plus importantes sur le marché du gaz, beaucoup plus dépendant de la disponibilité des fournisseurs (3).
À l’inverse, le coût des fuites de méthane est loin d’être incompressible. Selon l’Agence internationale de l’énergie, environ 70 % des émissions de méthane provenant des énergies fossiles pourraient être évitées avec des technologies déjà disponibles. Plus de 35 millions de tonnes pourraient même l’être sans coût net, puisque le gaz récupéré peut ensuite être commercialisé. La hausse des prix énergétiques améliore encore la rentabilité de ces opérations (4). Le paradoxe est difficile à ignorer : plus le gaz devient cher, plus récupérer celui qui s’échappe dans l’atmosphère devient rentable. Mais plus il devient cher, plus les règles destinées à limiter ces fuites sont contestées.
Une politique climatique à l’épreuve des crises
L’épisode dépasse largement le seul méthane. Il intervient alors que les normes environnementales européennes sont de plus en plus souvent réexaminées au nom de la compétitivité, de la simplification ou, désormais, de la sécurité énergétique.
A ce titre, le règlement sur le méthane offre un cas particulièrement éclairant. Au nom de la crise énergétique, les politiques justifient ces adaptations lorsque l’approvisionnement est réellement menacé. Mais ils ouvrent aussi une brèche : celle qui consiste à considérer les normes climatiques comme des contraintes disponibles lorsque les prix montent, avant même d’avoir établi ce que leur suppression ou leur report changera réellement à la facture des consommateurs.
À force de repousser les contraintes environnementales lorsque leur application devient difficile, l’Europe feint de conserver des objectifs climatiques ambitieux sur le papier tout en renonçant progressivement aux instruments destinés à les atteindre.
(Photo Raimond Spekking / CC BY-SA 4.0)
Notes
(1) AFP – Connaissance des Énergies, 22 septembre 2026, « Macron demande à Bruxelles d’assouplir les règles sur carburants et méthane ».
(2) Commission européenne, 20 juillet 2026, « Recommandation sur l’application des sanctions prévues par le règlement concernant la réduction des émissions de méthane dans le secteur de l’énergie au regard des obligations incombant aux importateurs ».
(3) Wood Mackenzie, 2026, « EU Methane Emissions Regulation: analysis of market impacts ».
(4) Agence internationale de l’énergie, 2026, « Global Methane Tracker 2026 – Key findings ».
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