L’État redécouvre les limites du marché, pas encore celles de la croissance
Dans son nouveau Focus sur l’économie française à l’horizon 2035-2050, le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan acte une rupture : les marchés ne peuvent plus décider seuls de ce que nous produisons. L’État doit choisir, orienter, protéger et investir. Mais une certitude résiste à ce changement de doctrine : celle qui fait de la croissance l’horizon de la prospérité.
Il aura donc fallu des pénuries de médicaments, une pandémie, une guerre aux portes de l’Europe, la domination américaine sur le numérique et celle de la Chine sur une partie des technologies de la transition pour que l’évidence finisse par s’imposer : un pays ne peut pas abandonner aux seuls marchés le soin de décider de ce qu’il a besoin de produire.
C’est, en creux, l’un des enseignements les plus intéressants du nouveau Focus publié il y a quelques jours par le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP). Intitulé « Retrouver la capacité de produire en France et en Europe », ce document constitue l’un des chapitres du futur rapport « Comment vivrons-nous en France demain ? », élaboré sous la direction de Clément Beaune (1). Il ne s’agit donc ni d’un programme partisan ni d’un manifeste pour le retour de la planification, mais d’un travail prospectif produit au cœur de l’appareil d’État.
Et son constat est sévère. Depuis les années 2000, rappelle le rapport, l’organisation du système productif mondial a consisté à produire là où les coûts étaient les plus avantageux et à répartir les chaînes de valeur entre les continents. La France s’est progressivement spécialisée dans les services, la recherche et quelques secteurs industriels à forte valeur ajoutée, tout en devenant davantage dépendante de l’étranger pour ses approvisionnements. Dans le même temps, la Chine construisait une puissance industrielle considérable et les États-Unis prenaient une avance déterminante dans le numérique. Le PIB français par habitant, qui représentait 88 % de celui des États-Unis en 2000, n’en représentait plus qu’environ 78 % en 2022.
Quand le marché ne suffit plus
La réponse proposée par le Haut-Commissariat ressemble par bien des aspects à la réhabilitation d’une idée longtemps reléguée au second plan : celle d’un État stratège. Le rapport ne se contente pas de réclamer un environnement favorable aux entreprises. Il préconise de sécuriser les chaînes de production jugées critiques, de protéger l’industrie européenne contre certaines pratiques commerciales, d’orienter durablement l’argent public vers les technologies considérées comme stratégiques et d’accompagner les projets depuis la recherche jusqu’à leur industrialisation. La politique d’innovation elle-même devrait être repensée afin que l’État concentre ses choix sur ces priorités.
Le changement de doctrine est considérable. Pendant plusieurs décennies, la concurrence, les échanges internationaux et les décisions des entreprises ont orienté une part croissante de l’appareil productif. Produire ailleurs lorsqu’il était moins coûteux de le faire apparaissait économiquement rationnel. Le Haut-Commissariat constate aujourd’hui les conséquences de cette organisation : dépendances stratégiques, fragilisation industrielle et retard dans certaines technologies décisives.
Il est d’ailleurs révélateur que le Focus s’ouvre sur cette citation de Mario Draghi, qui a notamment dirigé la Banque centrale européenne : « À nous, donc, de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ? » Autrement dit, après avoir longtemps demandé à l’État de ne pas entraver les marchés, on lui demande désormais de reconstruire ce que ceux-ci n’avaient aucune raison de préserver.
Le dernier dogme ?
Mais ce retour spectaculaire de la puissance publique s’arrête devant une autre question : pourquoi voulons-nous produire davantage ? Le Haut-Commissariat entend « reconstruire les conditions de la prospérité » à l’horizon 2050. L’enchaînement reste largement celui qui structure les politiques économiques depuis des décennies, à savoir investir, améliorer la productivité, développer l’appareil productif et retrouver de la croissance. Le plan même du Focus est révélateur puisque l’une de ses parties s’intitule « Arbitrer à la lumière des effets sur l’investissement et la croissance ».
À l’horizon 2050, dans une économie confrontée au réchauffement climatique, à la raréfaction de certaines ressources, aux tensions sur l’eau et à l’effondrement du vivant, l’augmentation continue de la production peut-elle encore constituer l’horizon indiscutable de la politique économique ?
Le rapport est loin d’ignorer la contrainte écologique. Il appelle à accélérer l’électrification et reconnaît la nécessité de planifier de grands investissements pour adapter bâtiments, transports ou littoraux au changement climatique. Mais lorsqu’il s’agit d’arbitrer, la croissance conserve une place particulière. Le Haut-Commissariat prévient ainsi que privilégier systématiquement la protection du pouvoir d’achat au détriment de l’investissement productif reviendrait à « arbitrer contre la croissance future », avec le risque d’un décrochage économique et d’une perte de prospérité.
Le document accepte donc de remettre en discussion plusieurs certitudes de ces dernières décennies (libre-échange sans limites, retrait de l’État, dépendance aux chaînes mondiales de production) mais beaucoup moins celle qui les surplombe : la croissance demeure l’un des principaux étalons de la prospérité.
À gauche, réindustrialiser ne signifie pas forcément produire plus
Cette question traverse pourtant désormais une partie de la gauche. Et contrairement à ce que pourrait laisser penser l’opposition traditionnelle entre écologie et industrie, les principales formations de la gauche de rupture ne proposent nullement d’abandonner la production industrielle.
La France insoumise, par exemple, défend une politique de réindustrialisation, mais dans une logique différente. Dans son contre-budget pour 2026, elle propose de raisonner, notamment dans l’industrie, « en fonction des besoins écologiques de la population », tout en protégeant les secteurs stratégiques par des aides publiques conditionnées, des participations de l’État, des nationalisations ou des mesures protectionnistes (2). Une orientation prolongée en mai 2026 par le groupe LFI qui défend une planification associant électrification, sobriété et efficacité énergétique et refuse de confondre transition énergétique et addition de nouvelles consommations (3). La différence avec le Haut-Commissariat apparaît ici plus nettement : il ne s’agit pas seulement de retrouver des capacités de production et de croissance, mais d’interroger en amont les besoins auxquels cette production doit répondre.
Le Parti communiste adopte une position différente. Son projet défend une « planification du redéploiement productif » et considère qu’un pays sans industrie forte n’a pas d’avenir. Il entend renouer avec un développement des forces productives, mais en le conditionnant à la lutte contre le changement climatique et en donnant une place beaucoup plus importante à la maîtrise publique et sociale de l’appareil productif (4). Le PCF ne rompt donc pas avec une logique de développement de la production mais cherche davantage à déterminer qui la contrôle, comment elle est organisée et à quels besoins elle répond.
Les Écologistes déplacent plus franchement encore la question. Leur Convention pour une industrie soutenable, organisée en février 2026, partait de cette interrogation : « Que devons-nous produire, pour quels besoins » et selon quelles exigences sociales, écologiques et humaines ? L’objectif est de construire une doctrine industrielle conciliant justice sociale et respect des limites planétaires (5). Cette réflexion va jusqu’à remettre en cause l’horizon de la croissance matérielle : dans un texte publié en juillet 2026, les Écologistes soulignent « les limites physiques d’une croissance infinie » et défendent une économie davantage fondée sur la sobriété des ressources et la relocalisation de la production (6).
Les différences entre ces approches sont importantes. Mais elles se retrouvent avec le Haut-Commissariat sur un constat désormais difficile à contourner : laisser les marchés décider seuls de l’appareil productif, comme le souhaite notamment une majeure partie du monde économique, n’est plus une réponse suffisante. Là où elles s’en distinguent davantage, c’est sur la finalité donnée à cette reprise en main.
Produire plus, ou produire ce dont nous avons besoin ?
La question est d’autant moins théorique que le Haut-Commissariat reconnaît lui-même que la reconstruction de notre autonomie productive aura un coût. Les entreprises devront modifier leur organisation, l’État réorienter ses dépenses et les citoyens accepter des produits différents et « relativement plus chers ». Dès lors, si la collectivité doit financer cette transformation et en supporter une partie du coût, il devient difficile d’éviter la question démocratique : qui décide de ce que nous devons produire et dans quel but ?
Une petite voiture électrique fabriquée en France, un SUV électrique de deux tonnes, un train, un médicament, un jet privé ou une pompe à chaleur contribuent tous, à leur manière, à l’activité économique et au PIB. Ils n’ont pourtant ni la même utilité sociale, ni le même coût matériel, ni la même empreinte écologique. C’est peut-être là que le retour de l’État stratège devrait être poussé jusqu’à son terme. Reprendre aux marchés une partie du pouvoir de décider de ce que nous produisons constitue déjà une rupture majeure. Mais planifier l’économie du milieu du siècle ne peut probablement plus consister seulement à sélectionner les technologies et les industries qui permettront de retrouver davantage de croissance.
Il faudra aussi décider collectivement de ce que nous voulons produire davantage, de ce que nous devons produire autrement et, question plus difficile encore, de ce que nous pouvons apprendre à produire moins.
(Photo Eduard Yann – CC)
Notes
(1) Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, 7 septembre 2026, « France 2035, France 2050 – Focus Économie : retrouver la capacité de produire en France et en Europe ».
(2) La France insoumise, 2025, « Budget 2026 : pour une bifurcation écologique et sociale ! ».
(3) La France insoumise, mai 2026, « Pour l’électrification, contre le plan Macron ».
(4) Parti communiste français, 2026, « Un communisme de conquêtes » – projet de base commune du 40e Congrès du PCF.
(5) Les Écologistes, janvier 2026, « Convention pour une industrie soutenable », 2 janvier 2026. La convention pose explicitement la question : « que devons-nous produire, pour quels besoins », en intégrant les exigences sociales, écologiques et humaines.
(6) Les Écologistes, juillet 2026, « Programme écologiste 2027 : le futur est déjà là. Que serait une société écologiste ? ».
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