Trump : qui peut encore lui dire non ?
Des enfants arrêtés sur le chemin de l’école, des citoyens poursuivis pour avoir surveillé la police de l’immigration, des milliers de fonctionnaires licenciés, des agences publiques démantelées : depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump bouleverse les institutions américaines.
Dossier LNP – Spécial Trump à l’épreuve des « Midterms » (2/3)
Elizabeth Zuna Caisaguano avait 10 ans. Ce matin-là, dans le Minnesota, elle accompagnait sa mère vers l’arrêt du bus scolaire lorsqu’elles ont été interceptées par des agents fédéraux de l’immigration. La fillette a cru qu’ils allaient la conduire à l’école. Elle a même rassuré son père au téléphone. Mais Elizabeth n’est jamais arrivée en classe. Avec sa mère, elle a été envoyée dans un centre de rétention au Texas, à près de 2 000 kilomètres de chez elle. Il aura fallu presque un mois pour qu’elles retrouvent leur liberté (1).
Quelle menace une enfant de 10 ans peut-elle bien représenter pour les États-Unis ? Elle met en tout cas en évidence une politique migratoire qui, au nom de l’application de la loi, conduit à des situations difficilement conciliables avec le respect de la dignité humaine.
Mais l’offensive engagée par Donald Trump depuis janvier 2025 ne se limite pas à l’immigration. Elle touche la fonction publique, la justice, la recherche, les universités et les médias. À chaque fois, la Maison-Blanche revendique son droit de gouverner. À chaque fois, une interrogation : un président élu peut-il utiliser tous les moyens de l’État pour imposer sa volonté ?
Musk et Trump, la tronçonneuse contre les services publics
L’image a fait le tour du monde. En février 2025, Elon Musk brandit une tronçonneuse devant une assemblée de conservateurs américains. L’engin vient de lui être offert par le président argentin Javier Milei, qui en avait fait le symbole de sa politique d’austérité et de démantèlement de l’État. Le milliardaire, devenu le visage du Department of Government Efficiency (DOGE), reprend ainsi à son compte la méthode de son allié argentin. Donald Trump lui a confié une mission : tailler dans les dépenses fédérales et supprimer ce que son administration considère comme des gaspillages (2).
La méthode est plus que brutale. Licenciements, contrats annulés, financements suspendus, services réorganisés à marche forcée. Des agents découvrent que leur poste disparaît, parfois par un simple mail, sans comprendre sur quels critères la décision a été prise. Les tribunaux sont rapidement saisis.

L’USAID, l’agence américaine d’aide internationale, figure parmi les premières victimes. Elle finançait des programmes de santé, d’alimentation, de développement et d’assistance humanitaire dans de nombreux pays. L’administration a supprimé l’essentiel de ses activités et licencié la quasi-totalité de ses employés.
En République démocratique du Congo, des salariés de l’USAID ont raconté avoir été abandonnés au milieu de violences, alors que leur agence, paralysée par les décisions venues des États-Unis, n’était plus en mesure de les aider à évacuer. Certains ont dû fuir en laissant leurs affaires derrière eux (3).
Et pour quelles économies ? En mai 2025, Reuters a examiné les chiffres du Trésor américain. Les dépenses des agences ciblées avaient diminué d’environ 19 milliards de dollars par rapport à l’année précédente, soit à peine 0,5 % des dépenses fédérales. Dans le même temps, les dépenses totales de l’État avaient augmenté d’environ 250 milliards. Les centaines de milliards d’économies revendiquées par le DOGE étaient, pour une large part, difficiles à vérifier (4).
Cette offensive traduit aussi une conception de l’État : réduire les administrations jugées encombrantes, affaiblir les organismes dont les missions déplaisent au pouvoir et renforcer l’autorité présidentielle sur ceux qui restent.
La fonction publique mise au pas
Engagée dès janvier 2025, la réforme de la fonction publique fédérale a franchi une nouvelle étape en juin 2026, lorsque Trump a modifié le statut d’environ 8 000 hauts fonctionnaires fédéraux. Ces agents, jusque-là protégés par des garanties professionnelles, peuvent désormais être licenciés plus facilement (5). Le gouvernement affirme vouloir disposer d’une administration capable d’appliquer les décisions du président élu. L’argument mérite d’être entendu : aucun fonctionnaire n’est censé substituer ses préférences politiques aux décisions légales du gouvernement.
Mais qu’arrive-t-il lorsqu’un responsable sanitaire contredit la Maison-Blanche sur les risques d’un médicament ? Lorsqu’un scientifique alerte sur les conséquences d’une décision environnementale ? Ou lorsqu’un agent estime qu’un ordre contrevient à la loi ?
Les protections de la fonction publique servent précisément à éviter que la carrière d’un agent dépende de sa docilité politique. Les affaiblir, c’est prendre le risque que les avertissements disparaissent avant même d’avoir été formulés. Le résultat recherché n’est pas de remplacer chaque fonctionnaire par un partisan. Il peut suffire que chacun comprenne ce qu’il vaut mieux ne pas dire.
L’ICE et ceux qui refusent de détourner le regard
Dans les villes américaines, la politique d’immigration a provoqué une réaction inattendue : des habitants ordinaires se sont organisés pour surveiller les interventions de l’ICE, l’agence fédérale chargée notamment des arrestations et des expulsions.
Ils observent les véhicules, préviennent leurs voisins, filment les opérations. Certains accompagnent les familles menacées ou tentent d’empêcher que des arrestations passent inaperçues. Tous ne partagent pas les mêmes convictions politiques mais ils refusent de rester indifférents à ce qui se déroule devant chez eux (6).
Cette mobilisation citoyenne a aussi viré au drame. Le 7 janvier 2026, Renee Good, une Américaine de 37 ans, mère de trois enfants, a été abattue dans sa voiture par un agent de l’ICE à Minneapolis. Dix-sept jours plus tard, Alex Pretti, infirmier de 37 ans dans un hôpital pour anciens combattants, a été tué par des agents de la police fédérale des frontières alors qu’il filmait une intervention et semblait vouloir protéger une femme bousculée par les forces de l’ordre. Les autorités ont immédiatement invoqué la légitime défense, présentant les deux victimes comme des agresseurs. Mais les vidéos des événements ont sérieusement contredit leurs versions (7).

La réaction de l’administration Trump a ajouté à l’indignation. Après la mort d’Alex Pretti, la ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem, et le conseiller présidentiel Stephen Miller l’ont présenté comme un « terroriste intérieur », sans apporter de preuve. Donald Trump a lui-même diffusé une photographie de son arme, pourtant portée légalement. Face aux vidéos contredisant les premières déclarations officielles et à la vague de protestations, le président a fini par qualifier sa mort d’incident « très regrettable » et par réclamer une enquête. Mais la Maison-Blanche a aussi accusé les dirigeants démocrates du Minnesota d’avoir encouragé les habitants à surveiller et à confronter les agents fédéraux. Autrement dit, plutôt que de s’interroger uniquement sur l’usage de la force, l’administration a mis en cause ceux qui tentaient de documenter ses interventions (8).
L’administration soutient que ces interventions sont nécessaires pour protéger ses agents. Observer une opération de police ne donne évidemment pas le droit d’agresser des fonctionnaires ou d’empêcher physiquement une arrestation. Mais à partir de quel moment le simple fait d’observer et de documenter l’action des autorités devient-il une infraction ?
La politique migratoire de Trump a également ouvert un affrontement majeur avec la justice. En février 2026, Reuters recensait plus de 4 400 décisions de juges fédéraux concluant à des détentions illégales par l’ICE depuis octobre 2025. L’agence comptait alors quelque 68 000 personnes détenues, soit une augmentation de 75 % depuis le retour du président (9).
Le 23 octobre, une cour d’appel fédérale a toutefois donné raison au gouvernement en estimant que la Constitution ne garantissait pas, dans les circonstances examinées, un droit à une audience de libération sous caution. La bataille judiciaire est donc loin d’être terminée (10). Pendant ce temps, les familles attendent. Pour elles, ces débats ne sont pas abstraits : ils décident de la possibilité de rentrer chez soi, de retrouver ses enfants ou de conserver son emploi.
Même les juges peinent à se faire entendre
L’affaire Kilmar Abrego Garcia a montré jusqu’où pouvaient aller ces tensions. Cet homme vivant dans le Maryland a été expulsé vers le Salvador en mars 2025, alors qu’une décision judiciaire le protégeait contre un renvoi dans ce pays. L’administration a reconnu une erreur administrative.
La Cour suprême a confirmé que le gouvernement devait faciliter sa libération et son retour aux États-Unis. Pourtant, il a fallu attendre juin pour qu’il revienne sur le territoire américain, où il a ensuite fait face à des poursuites pénales distinctes qu’il conteste (11).

Une décision de justice peut donc être favorable à un justiciable sans mettre immédiatement fin aux conséquences d’une mesure administrative. Il ne faut pas confondre le droit de faire appel avec le refus d’exécuter une ordonnance judiciaire. Mais ces affaires montrent les difficultés que rencontrent les tribunaux lorsqu’ils doivent contrôler une administration décidée à défendre jusqu’au bout son interprétation des pouvoirs présidentiels. Le problème tient aussi au temps. Un juge peut finalement annuler une décision. Il ne rendra pas les semaines de détention, les emplois perdus ou les familles séparées.
Des militaires face aux manifestants
L’administration Trump ne s’est pas contentée de renforcer l’ICE. En juin 2025, elle a envoyé quelque 4 000 membres de la Garde nationale et 700 Marines à Los Angeles, après des manifestations contre les opérations migratoires. La Maison-Blanche invoquait la protection des agents fédéraux et le maintien de l’ordre. Le gouverneur de Californie contestait une intervention décidée sans son accord. Le 23 octobre 2026, une cour d’appel fédérale a jugé que le déploiement de la Garde nationale californienne avait dépassé les pouvoirs légaux du président (12).

L’intervention de militaires face à des manifestants opposés à la politique migratoire du gouvernement marque une nouvelle étape dans l’utilisation des forces fédérales pour répondre à la contestation intérieure. Les États-Unis disposent de règles destinées à limiter l’utilisation de l’armée dans les missions ordinaires de police. Elles existent pour une raison : éviter que la puissance militaire de l’État soit utilisée comme une réponse habituelle à la contestation intérieure.
Universités, avocats, médias : contester peut coûter cher
L’administration dispose d’autres armes que les forces de l’ordre. Elle peut supprimer des subventions, remettre en cause des contrats ou compliquer l’activité d’organisations qui lui résistent.
En 2025, l’administration Trump a gelé plus de deux milliards de dollars de financements fédéraux destinés à Harvard. À l’origine du conflit, les mobilisations étudiantes dénonçant les massacres menés par Israël à Gaza, que la Maison-Blanche accusait d’avoir favorisé l’antisémitisme sur le campus. Mais les exigences gouvernementales allaient beaucoup plus loin : restrictions des manifestations, remise en cause des programmes de diversité, contrôle des recrutements et ingérence dans la gouvernance universitaire.
L’université a contesté les mesures devant les tribunaux, estimant que la Maison-Blanche cherchait à lui imposer des changements dans son fonctionnement. Une juge fédérale a considéré les suppressions de financements comme illégales. Le contentieux se poursuivait en appel en octobre 2026 (13).
Des cabinets d’avocats ont aussi été visés par des décrets présidentiels, notamment parce qu’ils avaient représenté des adversaires de Trump ou employé des juristes impliqués dans des enquêtes le concernant. Plusieurs ont obtenu gain de cause devant les tribunaux. D’autres ont préféré négocier avec la Maison-Blanche (14). Le message envoyé au monde juridique est préoccupant : défendre certains clients pourrait exposer un cabinet à des représailles économiques.
Les médias ne sont pas épargnés. En septembre 2026, CNN, MS NOW et Politico ont contesté le retrait de leurs accréditations à la Maison-Blanche. Un juge fédéral a ordonné leur rétablissement provisoire, avant de prolonger cette mesure en octobre, considérant que les critères utilisés pour justifier les exclusions étaient trop vagues (15). La pression ne passe donc pas par la censure directe. Menacer l’accès à l’information, les financements ou les autorisations administratives peut suffire à modifier les comportements.
Même la science doit plaire au président
La recherche scientifique n’échappe pas à cette logique. En septembre 2026, des chercheurs ont engagé une action judiciaire contre les National Institutes of Health, le principal organisme fédéral de financement de la recherche biomédicale.
Ils accusent l’agence d’utiliser une liste de 235 mots-clés pour identifier et écarter des projets portant notamment sur le genre, la diversité ou le changement climatique (16). Ces accusations restent à établir judiciairement. Mais elles illustrent une inquiétude bien réelle, celle de voir les financements scientifiques dépendre de plus en plus de critères idéologiques.
La Cour suprême a aussi renforcé la présidence
Le problème ne se résume pas à une opposition entre Trump et des institutions qui chercheraient toutes à le freiner. Le 1er juillet 2024, la Cour suprême a rendu une décision historique reconnaissant aux anciens présidents une immunité pénale absolue pour certains actes relevant de leurs pouvoirs constitutionnels exclusifs et une présomption d’immunité pour leurs autres actes officiels. Les actes privés ne bénéficient pas de cette protection (17).
La majorité des juges a estimé qu’un président devait pouvoir exercer ses fonctions sans craindre des poursuites pénales permanentes après son départ. Les magistrats dissidents ont dénoncé le risque d’une protection excessive face aux abus de pouvoir.
La plus haute juridiction du pays avait donc déjà renforcé certaines protections attachées à la fonction présidentielle lorsque Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche avec sa conception particulièrement étendue du pouvoir exécutif.
Une démocratie ne peut pas vivre uniquement de recours judiciaires
Il serait inexact d’affirmer que Donald Trump a fait disparaître les contre-pouvoirs américains. Des juges ont suspendu ses décisions. Des États ont contesté ses déploiements militaires. Des universités, des avocats et des associations continuent de lui résister. Et des citoyens ordinaires prennent parfois des risques pour défendre des personnes qu’ils ne connaissent même pas.
Mais combien de temps et d’argent faut-il pour obtenir gain de cause ? Combien de vies peuvent être bouleversées avant qu’un tribunal intervienne ? Et que reste-t-il d’un service public lorsqu’une décision de justice reconnaît son importance après son démantèlement ?
Même lorsqu’une mesure est finalement annulée, elle peut avoir déjà produit les effets recherchés. Des fonctionnaires se taisent, des institutions hésitent à contester, des chercheurs perdent leurs financements, des familles sont séparées.
Donald Trump a été élu pour appliquer un programme. Mais être élu ne signifie pas disposer d’un droit illimité sur l’administration, la justice ou les libertés individuelles. Une démocratie ne se mesure pas seulement à la possibilité de choisir ses dirigeants. Elle se mesure aussi à la liberté de leur résister.
Et lorsque des citoyens doivent risquer une arrestation pour simplement surveiller ce que fait la police dans leur quartier, la question n’est plus seulement de savoir qui peut dire non au président. Elle est de savoir ce qu’il en coûte désormais de le faire.
À suivre : Dans le troisième et dernier volet de notre enquête, nous examinerons une autre menace pour la démocratie américaine : Donald Trump et son administration accepteraient-ils une défaite électorale ?
(Photo du haut signée Gage Skidmore from Surprise, AZ, United States of America – CC)
Notes
(1) CNN, 6 février 2026, She thought ICE agents were taking her to school. The 10-year-old ended up 1,200 miles away at a detention facility.
(2) Reuters, 21 février 2025, Elon Musk wields chainsaw at conservative gathering, a gift from Argentina’s Milei.
(3) Associated Press, février 2025, USAID staffers describe colleagues abandoned in violence in Congo as DOGE ends assistance programs.
(4) Reuters, 30 mai 2025, Musk said he was chainsawing government spending. It was more like a trim.
(5) Maison-Blanche, 3 juin 2026, Implementing Schedule Policy/Career in the Excepted Service.
(6) Reuters, 10 février 2026, ICE is cracking down on people who follow them in their cars.
(7) Reuters, 27 janvier 2026, Evidence contradicts Trump immigration officials’ accounts of violent encounters.
(8) ABC News, 28 janvier 2026, Officials ‘evaluating’ why federal agents in Minneapolis ‘may not have been following’ protocol: Stephen Miller. Reuters, 27 janvier 2026, Trump says Alex Pretti should not have carried gun that was allowed under Minnesota law.
(9) Reuters, 14 février 2026, Courts have ruled 4,400 times that ICE jailed people illegally. It hasn’t stopped.
(10) Reuters, 23 octobre 2026, Detained migrants have no constitutional right to bond hearings, US court rules.
(11) Cour suprême des États-Unis, 10 avril 2025, Noem v. Abrego Garcia.
(12) Los Angeles Times, 23 octobre 2026, 9th Circuit blocks path for Trump to again deploy National Guard without state approval.
(13) Reuters, 5 octobre 2026, US appeals court weighs Trump’s block on Harvard research funding.
(14) Reuters, 6 mars 2026, Trump administration seeks to revive executive orders targeting law firms.
(15) Reuters, 14 octobre 2026, Judge extends White House access for CNN, MS NOW, Politico amid legal fight.
(16) Reuters, 16 septembre 2026, Scientists challenge US NIH grant screening as unconstitutional.
(17) Cour suprême des États-Unis, 1er juillet 2024, Trump v. United States.
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