Augmentation générale des salaires : et si c’était possible ?
Relancer la consommation, réorienter les aides publiques, réduire le coût de l’énergie et financer l’investissement : une hausse générale des salaires pourrait aussi devenir un moteur de l’économie française.
Une hausse du SMIC mettra « les entreprises dans la nasse ». Le patron du Medef, Patrick Martin, interrogé sur Franceinfo le 23 octobre dernier, voit d’un très mauvais œil la potentielle revalorisation du SMIC à laquelle réfléchit l’exécutif pour répondre à la colère sociale. « Au motif d’acheter la paix sociale dans la rue, on va créer la pagaille dans les entreprises. On va prendre le risque de supprimer 200 000 emplois », n’hésite-t-il pas à avancer lorsqu’on évoque une éventuelle revalorisation du salaire minimum de… 15 euros par mois (1). Son avertissement porte toutefois aussi sur d’autres mesures envisagées dans le budget de la Sécurité sociale.
Cette réaction illustre la manière dont le débat salarial est régulièrement abordé en France. Augmenter les rémunérations menacerait la compétitivité, fragiliserait les entreprises et détruirait des emplois. Mais ce raisonnement laisse de côté une partie de l’équation. Les salaires ne sont pas seulement un coût pour les employeurs. Ils constituent aussi le principal revenu de millions de ménages, alimentent la consommation et participent au financement de la protection sociale.
Et si une augmentation générale des salaires pouvait, au contraire, contribuer à relancer l’économie ? À condition de revoir la répartition des richesses, de réorienter les aides publiques, de réduire le coût de l’énergie et de mobiliser le crédit bancaire au service de l’investissement, cette hypothèse mérite d’être examinée.
Pour en mesurer la portée, prenons un scénario concret, proche des propositions défendues par le PCF et La France insoumise : un SMIC porté à 1 700 euros net et une augmentation de 5 % des autres salaires. Quels seraient les coûts d’une telle politique, mais aussi ses retombées économiques et les moyens de la financer ?
Des dizaines de milliards qui retourneraient dans l’économie
Selon les données de l’Urssaf, la masse salariale brute du secteur privé représentait environ 740 milliards d’euros en 2025 (2). Ce montant comprend les salaires, mais aussi les primes et les treizièmes mois soumis à cotisations sociales. Une augmentation générale de 5 % représenterait donc, à titre indicatif, quelque 37 milliards d’euros bruts supplémentaires par an. Ce chiffre reste une estimation, car toutes les primes n’augmenteraient pas nécessairement dans les mêmes proportions. Et le passage du SMIC à 1 700 euros net entraînerait une hausse plus importante pour les salariés concernés.
En tenant compte des cotisations patronales et des autres coûts liés à l’emploi, la facture pourrait atteindre, à titre indicatif, 48 à 53 milliards d’euros pour les entreprises. Une partie de cette somme reviendrait aux organismes sociaux sous forme de cotisations, tandis que les salariés disposeraient de revenus supplémentaires pour consommer. Cette hausse des rémunérations pourrait ainsi soutenir l’activité économique et contribuer au financement de la protection sociale.
L’effet pourrait être particulièrement sensible pour les ménages modestes, qui consacrent une part importante de leurs revenus à la consommation. Selon l’Insee, les 20 % des ménages les plus modestes n’épargnent pas, tandis que les 20 % les plus aisés mettaient de côté 27 % de leur revenu disponible (3). Augmenter les bas salaires revient donc à distribuer du pouvoir d’achat à des ménages susceptibles d’en dépenser rapidement une grande partie.
Cette consommation supplémentaire pourrait soutenir le chiffre d’affaires des entreprises, stimuler la production et favoriser l’emploi. C’est le principe du multiplicateur économique : une dépense initiale engendre d’autres revenus, qui alimentent à leur tour l’activité. Son ampleur dépend cependant de nombreux facteurs, notamment de la part des produits importés, de l’épargne et de la capacité des entreprises françaises à répondre à la demande.
Le coût pour les entreprises, mais aussi pour l’État
La principale difficulté réside dans la répartition de l’effort. Toutes les entreprises ne disposent pas des mêmes moyens. Une grande société dégageant des bénéfices importants peut parfois absorber une augmentation salariale en réduisant ses marges ou ses distributions de dividendes aux actionnaires. Une petite entreprise de restauration, de nettoyage ou de services, dont les marges sont faibles, pourrait en revanche rencontrer de véritables difficultés.
Une hausse générale des salaires peut aussi entraîner des augmentations de prix, une réduction de certains investissements ou un ralentissement des embauches. Ces risques varient selon les secteurs et les conditions économiques. Ils ne peuvent être écartés, mais ils ne doivent pas non plus masquer les effets positifs possibles d’une demande plus soutenue.
La France compte aussi près de 5,9 millions d’agents dans ses trois fonctions publiques, d’État, territoriale et hospitalière. Selon l’Insee, les administrations publiques ont consacré 370 milliards d’euros à la rémunération de leurs salariés en 2025, cotisations employeurs comprises (4). Une augmentation du Smic de 15 % et de de 5 % des autres salaires représenterait donc, à titre indicatif, plus de 18,5 milliards d’euros de dépenses supplémentaires par an, réparties entre l’État, les collectivités territoriales et les organismes publics, notamment hospitaliers.
Cette dépense devrait être financée, entre autres pour éviter que les collectivités territoriales et les établissements hospitaliers soient contraints de réduire leurs investissements ou leurs services. Mais les rémunérations publiques supplémentaires participeraient, elles aussi, à l’activité économique et aux recettes fiscales.
Et si l’on utilisait autrement les aides publiques aux entreprises ?
C’est ici qu’une autre politique économique pourrait changer les termes du débat. En juillet 2025, une commission d’enquête sénatoriale, présidée par le sénateur LR Olivier Rietmann et dont le communiste Fabien Gay était rapporteur, a mis en lumière l’ampleur et l’opacité des aides publiques aux entreprises. Selon ses travaux, elles représentaient au moins 211 milliards d’euros en 2023, en additionnant subventions, avantages fiscaux, interventions financières et allègements de cotisations sociales.
Ce montant ne constitue pas une réserve de 211 milliards immédiatement disponible. Certaines aides soutiennent l’investissement, la recherche ou l’emploi et leur suppression pourrait avoir des conséquences économiques. Mais la commission a recensé plus de 2 200 dispositifs, sans qu’existe un système suffisamment complet permettant d’identifier leurs bénéficiaires et d’en évaluer les résultats. Elle recommande une meilleure transparence, des évaluations régulières et des contreparties plus exigeantes (5).
Ces constats ouvrent une perspective : plutôt que de consacrer indistinctement des dizaines de milliards d’euros à réduire le coût du travail, pourquoi ne pas réorienter une partie de ces ressources vers l’augmentation des rémunérations ? Les petites et moyennes entreprises pourraient bénéficier d’aides ciblées pour accompagner les revalorisations salariales, calculées en fonction de leur taille, de leur rentabilité et de leurs capacités financières.
Pour les grands groupes, la logique serait différente. Les allègements généraux de cotisations pourraient être progressivement réduits, tandis que les aides publiques seraient davantage réservées aux investissements présentant une utilité sociale et environnementale démontrable. Augmentation des salaires, maintien de l’emploi, formation, réduction des émissions polluantes ou amélioration des conditions de travail deviendraient des critères d’attribution et de maintien des financements.
Il ne s’agirait pas d’interdire toute aide aux grandes entreprises, en particulier lorsqu’elles réalisent des investissements industriels indispensables. Mais de faire dépendre davantage l’argent public de résultats vérifiables, avec des obligations de remboursement lorsque les engagements ne sont pas respectés. Une telle réforme devrait naturellement être progressive. Les allègements de cotisations soutiennent aussi l’emploi et leur suppression brutale pourrait fragiliser certaines activités. Il faudrait également empêcher les grands groupes de reporter leurs coûts supplémentaires sur leurs sous-traitants, souvent des PME.
Baisser le coût de l’énergie et reprendre la maîtrise du crédit
Augmenter les salaires ne suffirait cependant pas à transformer durablement l’économie française. Pour que cette politique produise pleinement ses effets, il faudrait aussi agir sur les autres coûts supportés par les entreprises et leur donner les moyens d’investir. Deux leviers seraient primordiaux : l’énergie et le financement bancaire.
Le prix de l’énergie pèse directement sur les coûts de production, particulièrement dans l’industrie, l’agriculture, les transports et certaines activités artisanales. Une politique visant à réduire les factures d’électricité et de gaz pourrait donc dégager des marges de manœuvre pour augmenter les rémunérations sans répercuter intégralement leur coût sur les prix. Elle bénéficierait également aux ménages, dont le pouvoir d’achat progresserait sans augmentation supplémentaire des salaires.
La France dispose, avec son parc nucléaire et ses capacités hydroélectriques, d’atouts importants pour produire une électricité relativement peu carbonée. Mais le prix payé par les consommateurs dépend aussi des règles de marché, des contrats d’approvisionnement, des réseaux et de la fiscalité. Une politique énergétique davantage orientée vers le service public pourrait chercher à garantir des tarifs stables et prévisibles, en lien avec les coûts de production et les investissements nécessaires. Cela supposerait de revoir les mécanismes de fixation des prix et les modalités de financement du système électrique, sans négliger les contraintes européennes ni les besoins de modernisation des infrastructures.
L’autre levier serait le crédit. Une entreprise qui doit simultanément augmenter les salaires, moderniser ses équipements et réduire sa consommation énergétique peut difficilement financer tous ces efforts sur ses seules ressources. Or les conditions d’accès au financement dépendent des taux d’intérêt, des garanties exigées et des critères de rentabilité retenus par les banques.
La constitution d’un véritable pôle public bancaire, associant les capacités de Bpifrance, de la Caisse des dépôts et d’établissements bancaires sous contrôle public, permettrait d’orienter davantage le crédit vers les besoins de l’économie réelle. Des prêts à long terme, à taux préférentiels et conditionnés à des engagements précis pourraient soutenir les entreprises qui investissent dans la production, l’emploi, la formation et la transformation écologique.
L’enjeu serait de réduire le poids des charges financières tout en favorisant des investissements capables d’améliorer la productivité. Une entreprise qui consomme moins d’énergie, dispose d’équipements plus performants et peut emprunter à des conditions favorables possède davantage de possibilités pour augmenter les salaires.
Ce pôle public pourrait contribuer à la réindustrialisation. Car une hausse générale des salaires entraînerait une augmentation de la consommation dont une partie profiterait aux importations si la production française ne pouvait répondre à la demande. Orienter le crédit vers le développement des capacités industrielles, les filières stratégiques et les circuits de production nationaux permettrait de renforcer les retombées économiques de cette relance.
Une telle politique nécessiterait évidemment des financements, une gouvernance transparente et une évaluation rigoureuse des investissements. Des tarifs énergétiques artificiellement bas ou des crédits accordés sans discernement pourraient engendrer des coûts publics importants. Mais l’objectif serait précisément de substituer à une logique de soutien indifférencié aux entreprises une stratégie d’investissement de long terme, fondée sur des besoins économiques, sociaux et environnementaux identifiés.
La hausse générale des salaires prendrait alors une autre dimension. Elle ne reposerait plus seulement sur une redistribution des profits ou une augmentation de la dépense publique, mais sur une transformation des conditions de production et de financement de l’économie.
Cette augmentation ne serait ni gratuite ni dépourvue de difficultés. Mais elle pourrait s’inscrire dans une politique économique cohérente, associant une autre répartition des richesses, une réorientation des aides publiques, une baisse du coût de l’énergie et un financement de l’investissement moins dépendant des exigences de rentabilité à court terme.
(Photo du haut signée FreCha – CC)
Notes
(1) – France Info, 23 octobre 2026, « Une hausse du Smic mettra les entreprises dans la nasse », alerte le Medef.
(2) – Urssaf, septembre 2026, « Masse salariale du secteur privé, France entière »
(3) – Insee, novembre 2024, « Consommation et épargne par catégories de ménages en 2022 ».
(4) – Sénat, juillet 2025, « Transparence et évaluation des aides publiques aux entreprises : une attente démocratique, un gage d’efficacité économique ».
(5) – Sénat, juillet 2025, « Les 26 recommandations de la commission d’enquête ».
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