Biodiversité : 10,8 milliards d’euros d’aides publiques aux effets destructeurs
Alors que les écosystèmes sont toujours plus menacés, le gouvernement continue de soutenir financièrement des activités qui contribuent à leur dégradation. Son propre ministère de la Transition écologique chiffre ces dépenses à plus de 10 milliards d’euros en 2026. Et ne prévoit de les réduire que de 16 % d’ici 2030.
La France finance la protection de la nature… tout en soutenant des activités qui participent à sa destruction. Cette contradiction est désormais chiffrée par le gouvernement lui-même. Dans un document publié ce lundi 26 octobre, le ministère de la Transition écologique recense 88 dispositifs publics dommageables à la biodiversité, pour un montant total de 10,8 milliards d’euros en 2026 (1).
Le constat intervient alors que la dégradation des écosystèmes se poursuit. Selon l’IPBES, l’organisme scientifique international de référence sur la biodiversité, environ un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction dans le monde (2). En France, l’artificialisation des sols, les pollutions et certaines pratiques agricoles fragilisent les milieux naturels. Au-delà de la disparition des espèces, ce sont aussi la fertilité des terres, la qualité de l’eau et la capacité des écosystèmes à réguler les crues ou à stocker du carbone qui sont affectées.
Des milliards pour maintenir des activités polluantes
Sur les 10,8 milliards d’euros identifiés, environ 7 milliards correspondent à des avantages fiscaux, 2 milliards à des crédits budgétaires, 1,5 milliard à des dépenses financées par des taxes affectées et 200 millions à des crédits européens. Ces soutiens prennent différentes formes, depuis les subventions directes jusqu’aux réductions d’impôts accordées à certaines activités économiques.
Les carburants, combustibles fossiles et biocarburants concentrent à eux seuls 4,6 milliards d’euros de dépenses. Parmi les dispositifs concernés figurent notamment les tarifs fiscaux réduits accordés aux carburants utilisés dans les transports, l’agriculture ou les travaux publics. En diminuant le coût de ces énergies, l’État contribue à prolonger leur utilisation, alors même qu’il s’est engagé à réduire les émissions de gaz à effet de serre et les pressions sur les écosystèmes.
Ces avantages répondent parfois à de véritables contraintes économiques. Les agriculteurs, les transporteurs ou les entreprises de travaux publics ne peuvent pas tous remplacer immédiatement leurs équipements. Mais le maintien de ces aides, sans transformation suffisante des activités concernées, entretient leur dépendance aux énergies fossiles.
Face à ce constat, le gouvernement a pourtant choisi une réduction limitée. D’ici 2030, il prévoit de diminuer les dépenses dommageables de 16 % par rapport à leur niveau de 2025, évalué à 11,2 milliards d’euros. Si cet objectif est atteint, environ 9,4 milliards d’euros subsisteraient, à périmètre constant. Un rythme modeste au regard des engagements internationaux pris lors de l’accord de Kunming-Montréal, qui prévoit, entre autres, une réduction mondiale d’au moins 500 milliards de dollars par an des incitations néfastes à la biodiversité d’ici 2030 (3).
Financer la transition plutôt que les dommages
En cas de politique plus volontariste, la suppression de ces soutiens ne pourrait toutefois se résumer à une économie budgétaire. Une partie des sommes concernées permet à des professionnels de supporter leurs coûts de production. Les retirer brutalement reviendrait à fragiliser des activités et des emplois sans nécessairement réduire leurs impacts environnementaux.
Une autre utilisation de l’argent public est pourtant envisageable. Dans l’agriculture, les avantages fiscaux sur le gazole pourraient progressivement laisser place à des aides à l’investissement, à la mutualisation des équipements et à des pratiques moins dépendantes des intrants. Dans les transports, les financements pourraient accompagner le renouvellement des flottes, le développement du fret ferroviaire et des alternatives à la route. Pour l’aménagement du territoire, la réhabilitation des friches et des bâtiments existants permettrait de limiter la consommation de nouveaux espaces naturels.
Ces transformations nécessitent du temps et des investissements. Elles supposent également de distinguer les grandes entreprises disposant de capacités financières importantes des petites structures qui ne peuvent supporter seules le coût de leur transition. L’argent public pourrait précisément servir à réduire ces inégalités et à rendre les alternatives accessibles.
L’enjeu dépasse d’ailleurs les 10,8 milliards recensés par le ministère. Dans un rapport publié en juillet 2025, l’Inspection générale des finances et l’Inspection générale de l’environnement ont examiné plus de 92 milliards d’euros d’aides publiques. Elles ont identifié 37 milliards de dispositifs méritant d’être réexaminés au regard de leurs effets sur la biodiversité, dont 20 milliards en priorité (4). Ce périmètre, plus large que celui du budget vert, montre l’ampleur des financements susceptibles d’être réorientés.
Changer les priorités de la dépense publique
La préservation de la biodiversité représente également un enjeu économique. La dégradation des sols, la disparition des zones humides ou la pollution des cours d’eau entraînent des coûts qui ne sont pas toujours supportés par les activités responsables des dommages. Ils peuvent ensuite peser sur les collectivités, les agriculteurs et l’ensemble de la société.
Prévenir ces dégradations permettrait d’éviter une partie des dépenses nécessaires à leur réparation. Encore faut-il que les politiques publiques cessent d’encourager les pratiques qui les provoquent. La fiscalité, les aides à l’investissement, la commande publique et la planification écologique offrent pourtant des moyens d’orienter progressivement les activités économiques vers des modes de production moins destructeurs.
La réduction des dépenses dommageables ne signifie donc pas une diminution du soutien public à l’économie. Elle pourrait au contraire permettre de financer sa transformation, en accompagnant les professionnels et les ménages plutôt qu’en leur imposant seuls le coût des changements nécessaires.
Alors que les restrictions budgétaires touchent de nombreux services publics et que les moyens consacrés à la restauration des écosystèmes restent insuffisants, le maintien de milliards d’euros de soutiens dommageables révèle les contradictions des choix actuels. L’État dispose pourtant d’un levier considérable : utiliser l’argent public pour préparer une économie moins dépendante de la destruction du vivant, plutôt que pour en prolonger les mécanismes.
(Photo du haut : Artificialisation des sols pour le centre commercial d’Avignon-Nord/ Photo Jean-Louis Zimmermann-CC)
Notes
(1) Ministère de la Transition écologique, 26 octobre 2026, Réduire les dépenses publiques dommageables à la biodiversité pour la préserver.
(2) IPBES, 6 mai 2019, Rapport de l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques.
(3) Convention sur la diversité biologique, 19 décembre 2022, Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, cible 18.
(4) Inspection générale des finances et Inspection générale de l’environnement et du développement durable, 18 juillet 2025, Moyens publics et pratiques dommageables à la biodiversité.
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