École publique : les plus favorisés peuvent partir, les autres restent
Les difficultés du public poussent certaines familles vers le privé, sans que sa supériorité pédagogique soit établie. Cette séparation sociale invite à revoir les financements accordés aux établissements sous contrat pour donner la priorité à l’école commune.
À Nantes, Clémence Remy a choisi de retirer ses deux filles de l’école publique. Installée dans la ville depuis 2020, elle ne met pas en cause la qualité des enseignants. Ce sont les « grèves répétées, parfois annoncées au dernier moment », et les « difficultés d’organisation » qui l’ont conduite à chercher une autre solution. Elle verse désormais 191 euros par mois et par enfant pour leur scolarisation dans le privé, tout en reconnaissant que cette possibilité n’est pas accessible à tous.
Ce témoignage ouvre l’enquête publiée ce vendredi 9 octobre par Reuters. L’agence décrit un enseignement public fragilisé et le recours au privé de familles disposant des moyens nécessaires. Virginie Durin, présidente de l’Association des parents d’élèves de l’enseignement libre (Apel), souligne que certains parents consentent des sacrifices financiers, mais reconnaît une concentration croissante d’élèves favorisés dans certains quartiers (1).La décision de cette mère peut s’entendre, mais révèle aussi la limite d’une réponse individuelle à la crise scolaire : payer pour changer d’établissement reste hors de portée de la plupart des familles. Pour leurs enfants, la continuité des apprentissages dépend entièrement du rétablissement du service public.
Une école fragilisée, des élèves inégalement protégés
En 2024-2025, près d’une heure d’enseignement sur dix n’a pas été assurée dans les établissements publics du second degré. La Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), le service statistique du ministère de l’Éducation nationale, évalue cette perte à 9,8 % : 7,5 points résultent du non-remplacement des enseignants absents et 2,3 points des périodes de fermeture totale des établissements, principalement en raison de jours fériés, de ponts, de conditions météorologiques exceptionnelles, de mouvements sociaux ou de problèmes de sécurité et de fonctionnement des locaux. Il faut donc distinguer les cours sans remplaçant des jours où l’établissement entier était fermé (2).
Dans les 10 % d’établissements les plus affectés, plus de 15 % des heures prévues ont été perdues. La DEPP relève peu d’écarts selon l’origine sociale des élèves, même si les collèges en éducation prioritaire perdent davantage d’heures. Une même absence ne laisse cependant pas chaque élève aussi démuni : les possibilités d’aide familiale ou de soutien payant sont très différentes.
Le privé recrute davantage parmi les familles favorisées
Les données disponibles ne permettent pas de mesurer un départ massif provoqué par les mobilisations récentes. Elles décrivent une évolution plus ancienne : le privé sous contrat s’est embourgeoisé, alors que sa part dans les effectifs scolaires progressait peu entre 2011 et 2021.
Selon la Cour des comptes, les élèves de familles très favorisées représentaient 26,4 % de ses effectifs en 2000, contre 40,2 % en 2021. Cette année-là, les élèves favorisés ou très favorisés constituaient 55,4 % des effectifs du privé sous contrat, contre 32,3 % dans le public (3).
La DEPP confirme que les écarts sociaux entre collèges publics et privés se creusent. À l’échelle nationale, la ségrégation entre collèges reste pourtant relativement stable. Cette stabilité masque toutefois des évolutions différentes selon les secteurs et les territoires (4). Le phénomène s’explique donc moins par une forte progression du privé que par l’écart social croissant entre les élèves scolarisés dans le privé et ceux scolarisés dans le public.
Cette différence de recrutement interdit de prendre les résultats aux examens pour une preuve de supériorité pédagogique. La Cour des comptes rappelait que les recherches disponibles ne permettaient pas d’établir une plus-value du privé sous contrat supérieure ou inférieure à celle du public. Choisir le privé ne garantit ni un meilleur enseignement ni la réussite d’un enfant.
La responsabilité particulière du public
L’école publique connaît aussi les inégalités entre quartiers, les stratégies d’évitement et la concentration des difficultés dans certains établissements. Elle est loin de tenir partout sa promesse. Mais elle reste la seule école commune, gratuite et laïque, dont l’accès ne dépend pas des revenus des parents (5).
C’est dans cette vocation que réside son caractère égalitaire : garantir à chaque enfant une scolarité, sans faire du paiement une condition d’accès. Cette responsabilité impose de corriger ses défaillances. Une politique qui laisserait les familles chercher seules une solution consacrerait l’inégalité des recours.
Le privé sous contrat participe au service public de l’éducation, mais dans des conditions différentes. Comme le souligne la Cour des comptes, les établissements publics doivent accueillir les élèves de leur secteur, tandis que les établissements privés disposent d’une latitude dans le choix des inscriptions. Cette différence doit compter dans l’attribution des moyens.
Réorienter l’argent public
La collectivité finance largement le privé sous contrat. L’État rémunère ses enseignants et les collectivités contribuent à son fonctionnement ; les classes concernées doivent notamment respecter les programmes nationaux et les obligations du contrat (6). La Cour des comptes évaluait les crédits de l’État consacrés à ce secteur à 8 milliards d’euros en 2022.
Le maintien de ces financements ne devrait pas échapper au débat lorsque l’école publique peine à assurer les cours. Des engagements de mixité plus contraignants, une révision des dotations et une réorientation progressive de crédits vers le public peuvent être envisagés. Ils traduiraient une priorité : renforcer l’école chargée d’accueillir tous les enfants.
Une telle réforme demanderait un chiffrage précis. Les crédits du privé financent aujourd’hui des scolarités ; leur réduction pourrait entraîner des besoins supplémentaires de places, de personnels et de bâtiments dans le public. Il faudrait organiser cette transition, sans présenter les sommes concernées comme une économie immédiatement disponible.
La liberté des familles ne dispense pas l’État de ses obligations. Son rôle est d’assurer une école publique assez solide pour que personne ne soit contraint de payer afin d’obtenir une scolarité régulière. L’école commune ne peut devenir celle où l’on reste faute de pouvoir partir.
(Photo CC)
Notes
(1) Gabriel Stargardter et Leigh Thomas, Reuters, 9 octobre 2026, « Wealthy French quit failing state schools squeezed by pensions and austerity ».
(2) DEPP, avril 2026, « La part du temps d’enseignement non assuré dans les établissements publics du second degré en 2024-2025 ».
(3) Cour des comptes, juin 2023, « L’enseignement privé sous contrat ».
(4) DEPP, mai 2024, « Évolution de la mixité sociale des collèges ».
(5) Ministère de l’Éducation nationale, « Les grands principes du système éducatif ».
(6) Ministère de l’Éducation nationale, « Les établissements d’enseignement scolaire privés ».
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