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Lycéens en colère
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Jeunesse, lève-toi 

Temps de lecture : 6 minutes

La moitié de la semaine à accuser la jeunesse d’être irresponsable et l’autre à affirmer que les seniors sont des poids financiers. Le gouvernement a au moins le mérite de la clarté : il assume de ne pas respecter davantage ses jeunes citoyens que les plus anciens. Ni l’avenir. Ni le passé.

Prenez l’école. Elle se dégrade depuis des dizaines d’années et les comparaisons internationales ne cessent de le confirmer. Or, une occasion historique se présente à nous : il y a de moins en moins d’élèves et donc la possibilité de mieux les accompagner. 161 000 cette année, près de 1,7 million d’ici 2035. Dans un pays soucieux de voir sa jeunesse s’émanciper, on pourrait presque y voir une bonne nouvelle. Des classes moins remplies. Davantage de temps pour ceux qui décrochent. Des professeurs qui peuvent à nouveau enseigner plutôt que tenter de maintenir la tête de tout le monde hors de l’eau. On pourrait même profiter de cette respiration démographique pour investir massivement dans des bâtiments scolaires qui vont devoir affronter des étés à 40 degrés et davantage. Bref, préparer l’avenir.

Mais non, pas raisonnable aux yeux de nos gouvernants. Nous préférons continuer à faire grandir nos enfants dans une école qui frise parfois l’insalubrité et où les inégalités sociales déterminent encore largement les parcours. Et ce, avant de les envoyer dans cette merveille de sérénité qu’est devenue l’orientation post-bac. Parcoursup n’a pas créé les inégalités françaises, mais, quand il ne les amplifie pas, il en offre chaque année un remarquable résumé : tous les jeunes sont théoriquement libres d’aller où ils veulent, mais certains sont socialement beaucoup mieux armés que les autres pour y parvenir.

Pendant ce temps, leurs familles se paupérisent, se demandent comment payer le logement, l’alimentation ou les études. La planète chauffe, les catastrophes climatiques deviennent le décor ordinaire de leur avenir et l’État leur explique qu’il aimerait bien faire davantage mais que, voyez-vous, il y a la dette. La dette est pratique. Elle a remplacé le projet politique. Elle permet de démontrer à une génération entière que tout ce qui pourrait améliorer demain coûte malheureusement trop cher aujourd’hui.

Et lorsque cette jeunesse finit par exploser, la réponse est limpide. La police d’abord. La recherche d’un responsable politique ensuite. Côté ministères, si l’on peut expliquer que tout cela est plus ou moins la faute de LFI, la journée est réussie.

Devant nos lycées, sur nos campus, la violence n’est pas excusable. Mais elle devient chaque jour plus compréhensible. Il y a cinq décennies, la crise économique avait poussé le mouvement punk à mettre en texte et en musique le « No future ». Le néolibéralisme l’a depuis institutionnalisé. Et quand, par simple instinct de survie, les nouvelles générations en viennent à exprimer leur mal-être, la société passe en mode autodéfense. Car un jeune en colère fait peur. Renaud, en d’autres temps, avait les mots justes :

« Ils se souviennent, au mois de mai
D’un sang qui coula rouge et noir
D’une révolution manquée
Qui faillit renverser l’Histoire

« J’me souviens surtout d’ces moutons
Effrayés par la Liberté
S’en allant voter par millions
Pour l’ordre et la sécurité »

C’est un fait, les sociétés malades ne deviennent pas nécessairement plus généreuses. Elles se replient même souvent sur elles-mêmes. Celui qui a peur pour son emploi se méfie de celui qui pourrait le lui prendre. Celui qui ne trouve plus de logement regarde avec colère celui à qui l’on en donne un. Celui dont la vie va mal cherche tout simplement un coupable.

Voilà le monde, le spectacle que nous offrons à nos enfants.

Alors peut-être que nos jeunes chercheront des réponses auprès des anciens. Après tout, c’est aussi à cela que servent les générations précédentes : transmettre une histoire, rappeler que ce qui existe aujourd’hui n’a pas toujours été et que ce qui paraît immuable peut changer.

Mais ils risquent de trouver des retraités tout aussi amers. Depuis des mois, on leur martèle qu’ils coûtent trop cher, qu’ils ont eu la chance de connaître une époque formidable et qu’il serait désormais assez légitime qu’ils rendent un peu l’argent. Le gouvernement vient ainsi de proposer que les pensions supérieures à 1 260 euros par mois ne soient plus entièrement revalorisées avec l’inflation.

1 260 euros… À ce niveau-là, manifestement, on entre désormais chez les privilégiés. Pendant que la richesse continue de se concentrer tout en haut, il fallait bien finir par découvrir le véritable problème de l’économie française : le retraité à 1 300 euros qui abuse du système. 

Le plus fascinant dans ce marasme est de voir ceux qui nous gouvernent défendre avec autant d’ardeur un ordre économique dont ils ne sont pas les véritables propriétaires. Ils pensent sûrement appartenir au même monde, à la même classe que ceux dont ils protègent les intérêts. Ils n’en sont que les gestionnaires provisoires, les serviteurs appliqués. En résumé, les idiots utiles d’un système qui les remplacera sans état d’âme dès qu’ils auront cessé de l’alimenter.

Pour le reste de la société, le mécanisme est encore différent. Il ne tient pas à une quelconque servilité naturelle des masses, pas plus qu’à la bêtise. Il tient à la peur. Celle de perdre son emploi, de ne plus pouvoir payer son loyer. La peur que ses enfants vivent moins bien que soi. La peur de tomber malade dans un pays où se soigner devient plus compliqué. La peur de vieillir pauvre. 

C’est ainsi que naît la servitude volontaire : pas dans le confort, mais dans le déclassement. Quand les gens vont mal, leur réflexe premier n’est pas de se muer en révolutionnaires. Ils cherchent d’abord à protéger ce qui leur reste. Ils se replient, se méfient, réclament de l’ordre et remercient les puissants qui leur laissent des miettes. Parfois contre leurs propres intérêts. Puis souvent. Puis tout le temps.

Et ceux qui savent exploiter cette peur n’ont plus qu’à désigner les responsables. L’étranger. Le pauvre. Le chômeur. Le jeune qui casse. Le retraité qui coûte trop cher. Toujours quelqu’un de plus proche, de plus faible, de plus visible que ceux qui fixent réellement les règles du jeu.

Notre société actuelle ? C’est une jeunesse à laquelle nous laissons peu d’espoir, des anciens auxquels nous avons retiré progressivement leur tranquillité, leur vie sociale et économique. Et entre les deux, c’est devenu de la survie.

Un pays qui ne respecte plus son passé et ne croit plus en son avenir n’a qu’une seule question à se poser : ne doit-il pas tout changer du présent ? Il reste maintenant à espérer que la jeunesse saura transformer sa colère en perspectives. Changer demain ce que nous avons laissé pourrir hier et que nous entretenons aujourd’hui. Un autre chanteur, Damien Saez, l’avait dit avec des mots simples : « Jeunesse, lève-toi ».

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