Politique

Personne rentrant dans une agence de France Travail
Politique Social

France Travail : la machine à radier s’emballe pour éviter la remontée du chômage

Le gouvernement s’est félicité mardi d’une baisse du chômage. De bons chiffres obtenus au prix d’un durcissement des contrôles et de la multiplication des radiations. Derrière l’objectif affiché de « plein emploi », c’est une autre logique qui s’impose : celle d’un service public de l’emploi de plus en plus tourné vers l’exclusion administrative.

Bonne nouvelle, le chômage a baissé de 2,4%, au premier trimestre 2026 par rapport au 4e trimestre 2025. Il y aurait donc 58 000 demandeurs d’emploi de moins inscrits à France Travail, a ainsi annoncé la Dares, le service statistique du ministère du Travail. Mais attention, il est question ici uniquement des demandeurs d’emploi de catégorie A, ceux qui sont sans aucune activité. Des résultats à mettre en perspective avec la tendance annuelle qui est de moins de 0,2% pour cette catégorie. Des chiffres qui cachent surtout une réalité bien peu réjouissante, celle d’un service public de l’emploi transformé en machine à exclure. 

Newsletter LNP

Chaque samedi, rejoignez celles et ceux qui veulent réfléchir au-delà de l’actualité.

🎁 Cadeau : notre guide « Les 10 idées reçues qui nous empêchent de penser l’époque ».

Rendez-vous dans votre boîte mail pour confirmer votre inscription (vérifiez vos spams si vous ne trouvez rien).

Au quatrième trimestre 2025, l’Insee confirmait une remontée du chômage à 7,9 %, avec 56 000 demandeurs d’emploi supplémentaires (1). Une évolution nette, qui aurait pu appeler à un renforcement de l’accompagnement. Or, c’est l’inverse qui s’est produit. Chaque mois, environ 55 000 personnes sont radiées des listes de France Travail, soit près de 10 % des sorties totales (2). Une coïncidence ? Difficile à croire. Car dans le même temps, le gouvernement fixe un cap clair, celui de faire 1,5 million de contrôles d’ici 2027 (3). Pour atteindre cet objectif, les effectifs dédiés ont été renforcés, atteignant 900 « conseillers contrôleurs » fin 2025 (4). La stratégie est claire et redoutablement efficace : faire baisser les statistiques en accélérant les sorties administratives.

Une politique de sanctions assumée

Le tournant est d’ailleurs totalement assumé. Il passe notamment par le décret du 30 mai 2025, qui durcit le régime des sanctions. Le syndicat UNSA a même saisi le Conseil d’État sur le sujet, dénonçant un dispositif « injuste et disproportionné » (5). Selon lui, la logique a changé : il ne s’agit plus d’accompagner, mais de contraindre. La CGT France Travail va encore plus loin en réclamant l’abrogation pure et simple de la « loi Plein emploi » et du « décret sanction », et en dénonçant une politique incohérente qui consiste à renforcer les contrôles tout en supprimant 515 postes dans l’opérateur public en 2026, ce qui a d’ailleurs donné lieu à une pétition intersyndicale. (6 et 7).

« Nous refusons toute suppression de poste et exigeons d’avoir les moyens pour exercer nos missions au service des usagers, et non pour devenir les agents d’une police de la misère », écrit le syndicat (5). Le mot est lâché : police. Il traduit un malaise profond au sein même de l’institution.

L’algorithme contre l’humain

Ce malaise s’explique aussi par la transformation des pratiques. Le contrôle devient automatisé, standardisé, déconnecté des situations individuelles. Aujourd’hui, 62 % des radiations sont liées à une simple « non-réponse à convocation » (2). Un oubli, un courrier non reçu, un rendez-vous manqué : autant de situations banales qui peuvent désormais entraîner une exclusion. Ce chiffre dit tout. Il ne s’agit plus de fraude ou de refus d’emploi, mais de gestion administrative.

La CFDT, pourtant plus modérée, conteste elle aussi cette évolution. Le syndicat critique la trajectoire financière imposée à l’assurance chômage et rappelle que le régime serait excédentaire sans les ponctions répétées de l’État (8). Là encore, la logique budgétaire semble primer sur l’objectif social.

Déplacer la pauvreté plutôt que la combattre

Derrière chaque radiation, il y a des conséquences bien réelles pour les familles. Trois mois après leur sortie des listes, 28 % des radiés basculent vers le RSA (2). Autrement dit, on ne réduit pas le chômage : on déplace la précarité, d’un dispositif à un autre, d’une ligne budgétaire à une autre, sans résoudre le problème de fond. Cette mécanique comptable a un coût humain. Elle fragilise des personnes déjà vulnérables, tout en donnant l’illusion d’une amélioration. Il s’agit aussi d’un « transfert de charges déguisé » et très peu compensé du budget de l’État vers celui des départements, une manière de réduire le déficit public en le faisant porter par d’autres.

À force de vouloir corriger les chiffres plutôt que la réalité, on finit par confondre politique de l’emploi et gestion statistique. Le constat est clair : transformer le service public en outil de contrôle, c’est renoncer à son rôle premier, celui d’accompagner, d’émanciper et de sécuriser les parcours.


Du service public à la logique de contrôle : comment l’emploi est devenu une politique de gestion

De Sarkozy à France Travail, retour sur un basculement idéologique

Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui avec France Travail, il faut remonter près de vingt ans en arrière. Car la transformation actuelle n’est pas une rupture, mais l’aboutissement d’une trajectoire politique. Avant 2009, deux institutions coexistaient : l’ANPE, chargée de l’accompagnement des demandeurs d’emploi, et les Assedic, responsables de leur indemnisation. Deux structures, deux logiques, deux interlocuteurs.

La fusion intervient sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Officiellement, il s’agit de simplifier les démarches et d’améliorer le suivi, un objectif consensuel qui masque en réalité une réforme bien plus profonde. La création de Pôle emploi en 2008 s’inscrit dans un projet plus large : transformer l’État selon des principes inspirés du management privé. La logique change. Le service public n’est plus seulement là pour accompagner, mais pour produire des résultats mesurables, avec des objectifs chiffrés, de la performance et de la rationalisation.

Dans le même temps, une autre idée s’impose progressivement : celle selon laquelle le chômage ne serait pas uniquement un problème économique, mais aussi un problème individuel. Il ne s’agirait plus seulement de créer des emplois, mais d’inciter, voire contraindre, les chômeurs à en trouver.

Une efficacité contestée

Ce basculement se traduit concrètement par un durcissement des règles. Contrôles accrus, obligations renforcées, sanctions en cas de manquement. Le demandeur d’emploi devient un « acteur » qu’il faut mobiliser, surveiller et évaluer. Cette logique, dite d’« activation », s’inspire de modèles étrangers, notamment anglo-saxons, et repose sur une idée simple : plus on met de pression, plus le retour à l’emploi sera rapide. Mais les résultats sont contestés, car si ces politiques peuvent accélérer certaines reprises d’activité, elles s’accompagnent souvent d’une précarisation accrue.

Les études sont globalement convergentes : ces réformes n’ont pas d’impact significatif sur le niveau global du chômage. Celui-ci dépend avant tout de facteurs macroéconomiques comme la croissance, l’investissement ou les politiques industrielles. En revanche, ces réformes modifient profondément la manière dont le chômage est géré. Elles peuvent faire baisser les chiffres, non pas en créant des emplois, mais en multipliant les sorties administratives.

Avec France Travail, lancé en 2024, l’État pousse encore plus loin cette logique. Coordination renforcée, suivi généralisé, objectifs de plein emploi. Sur le papier, l’ambition est forte. Dans les faits, le risque est d’accentuer encore la pression sur les plus fragiles. Car la tension demeure entre accompagner ou contrôler, aider ou sanctionner, considérer le chômage comme un problème collectif ou comme une responsabilité individuelle. Aujourd’hui, le curseur semble pencher nettement du côté du contrôle.

(Photo DR)

Notes
 1 – Insee, « Le taux de chômage remonte à 7,9 % fin 2025 »
 2 – Vie-publique.fr, « Demandeurs d’emploi : que deviennent les radiés de France Travail ? ».
 3 – Communiqué de presse Direction générale de France Travail.
 4 – Le Monde, 24 avril 2025, « France Travail intensifie encore le contrôle des demandeurs d’emploi »
 5 – UNSA, septembre 2025, « Nouveau barème de sanctions : l’UNSA saisit le Conseil d’État » 
 6 et 7 – CGT, « Loi Plein Emploi : La CGT France Travail s oppose au nouveau décret sanctions » et « Non aux suppressions de postes à France Travail ».
 6 – CFDT, « La CFDT conteste devant le Conseil d’Etat le bien fondé d’une réforme de l’assurance chômage »

Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.

Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts, Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.

Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.

Je fais un don pour LNP

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back To Top