140 milliards d’économies du RN : faux et dangereux
Marine Le Pen promet d’énormes économies à l’horizon 2032. Immigration, agences de l’État, fraude fiscale, retraites : les milliards s’additionnent rapidement. Mais certaines recettes restent à démontrer et surtout, une économie dans le budget de l’État peut devenir une dépense beaucoup plus importante pour le pays.
Cent quarante milliards d’euros. Le chiffre donne l’impression que la France disposerait d’une immense réserve de dépenses inutiles dans laquelle il suffirait de puiser. Marine Le Pen en a fait, ce lundi 6 octobre lors d’une conférence de presse, l’un des piliers de son programme économique pour 2027. Elle promet de mettre en œuvre un plan massif d’économies progressives jusqu’en 2032, tout en finançant des baisses d’impôts et de nouvelles dépenses.
Mais que signifie réellement « économiser » 140 milliards ? Supprimer une dépense du budget de l’État ne fait pas nécessairement disparaître son coût. Celui-ci peut réapparaître ailleurs : dans les comptes des ménages ou des entreprises, dans une baisse de l’activité et des recettes fiscales ou, quelques années plus tard, dans les dépenses publiques. C’est ce que le chiffrage du Rassemblement national laisse largement de côté.
Immigration : compter les dépenses, oublier les recettes
C’est l’un des plus gros montants avancés par Marine Le Pen : 15 milliards d’euros dès la première année, puis 29 milliards en année pleine grâce à sa politique migratoire et à la « priorité nationale ». Premier problème : le détail permettant de reconstituer ces 29 milliards n’a pas été rendu public. Dans son contre-budget pour 2026, présenté un an plus tôt, le RN chiffrait à 11,9 milliards les économies directement liées à l’immigration. Elles provenaient notamment de restrictions sur les prestations sociales, de la transformation de l’aide médicale de l’État, des étudiants étrangers ou encore de mesures concernant les étrangers sans emploi. Le passage de 11,9 à 29 milliards reste donc à expliquer (1).
Mais il existe une difficulté plus fondamentale. Pour mesurer ce que coûte l’immigration, il ne suffit pas d’additionner les dépenses dont bénéficient les étrangers. Il faut également comptabiliser ce qu’ils produisent, consomment et versent en cotisations et en impôts. La France compte plus de deux millions de travailleurs étrangers. Les immigrés sont particulièrement présents dans le bâtiment, la restauration, le nettoyage, la sécurité, l’aide à domicile et certains métiers du soin, précisément dans des secteurs où les difficultés de recrutement sont déjà importantes. L’immigration concerne également les emplois qualifiés : parmi les immigrés arrivés en France en 2023 et travaillant début 2024, 35 % occupaient un emploi de cadre (2).
Cela ne signifie pas que ces travailleurs quitteraient tous la France avec l’application de la priorité nationale. Mais réduire leurs droits et rendre leur installation plus difficile peut rendre le pays moins attractif pour une main-d’œuvre dont certains secteurs ont besoin. Une entreprise qui manque de salariés produit moins, un restaurant réduit ses horaires, une société du bâtiment réalise moins de chantiers. Moins d’emplois et d’activité, ce sont aussi moins de cotisations, moins d’impôts et moins de consommation. Les 29 milliards affichés par le RN ne peuvent donc être considérés comme une économie nette pour la France sans mesurer aussi ces effets.
Agences de l’État : supprimer les dépenses et ce qui va avec
Deuxième gisement : la « disparition de la quasi-totalité des agences d’État ». Le RN envisage parallèlement des dizaines de milliers de postes non remplacés dans ces organismes et présente leur suppression comme une source majeure d’économies. Une commission d’enquête du Sénat a pourtant étudié précisément la question en 2025. Son constat est éclairant : une réduction de 8 % des dépenses de personnel et de fonctionnement pourrait théoriquement dégager 2,2 milliards d’euros, mais elle ne pourrait pas se faire « à missions constantes ». En préservant les missions et en concentrant l’effort sur les fonctions support, l’économie estimée tombe à environ 540 millions d’euros (3). Pour trouver plusieurs milliards, il faut donc supprimer davantage que des structures administratives : il faut réduire ce qu’elles font.
Dans le domaine environnemental, les conséquences seraient très concrètes. L’Office français de la biodiversité réalise environ 140 000 contrôles et 6 000 enquêtes judiciaires chaque année : pollutions, atteintes à l’eau et aux milieux naturels, chasse, pêche ou braconnage. L’Ademe produit de l’expertise, finance de la recherche et accompagne entreprises et collectivités dans la transition énergétique, les déchets, le bâtiment ou l’adaptation climatique (4). Moins de contrôle, d’expertise et de prévention peut permettre d’économiser aujourd’hui, mais cela peut aussi coûter beaucoup plus cher demain.
L’été 2026 vient d’en fournir une illustration. Une mission de la commission des finances de l’Assemblée nationale présentée le 5 octobre estime à « au moins 16 milliards d’euros » le coût des canicules, de la sécheresse et des incendies de cet été. Ce chiffre doit être pris avec prudence : ses auteurs reconnaissent des incertitudes méthodologiques, notamment sur les pertes agricoles et un risque de double compte. Mais certains montants sont mieux établis : environ 3 milliards d’euros de perte d’activité et au moins 2,5 milliards de dépenses publiques supplémentaires. La même mission estime entre 10 et 13,6 milliards d’euros les dépenses publiques nécessaires pour mieux adapter la France dès 2027 à des événements comparables (5).
La mécanique est assez simple. Une étude sur la ressource en eau, un contrôle environnemental, l’adaptation d’une école aux fortes chaleurs ou l’accompagnement d’une commune coûtent immédiatement de l’argent. La catastrophe qu’ils peuvent contribuer à éviter n’apparaît, elle, dans aucun budget. Lorsqu’elle survient, la dépense revient sous forme d’aides agricoles, de dépenses de santé, d’interventions des secours, de reconstruction, de pertes de production ou d’indemnisations. Supprimer la dépense ne supprime donc pas le risque qu’elle permettait de prévenir.
Fraude à la TVA : 26 milliards sortis du chapeau
Marine Le Pen compte également récupérer environ 26 milliards d’euros grâce à la lutte contre la fraude à la TVA, notamment en modifiant son mode de perception. Le montant pose un problème assez simple : la Commission européenne estime l’ensemble de l’écart de conformité à la TVA en France à 12,1 milliards d’euros en 2023, soit moins de la moitié du chiffre avancé par le RN. Et même ces 12,1 milliards ne sont pas entièrement constitués de fraude. Ils comprennent également des erreurs, des insolvabilités, des omissions et d’autres formes de non-paiement (6).
Surtout, constater qu’une somme manque ne signifie pas que l’État peut la récupérer intégralement. Un commerçant qui estime perdre chaque année 10 000 euros à cause des vols, des factures impayées et des marchandises détruites peut renforcer ses contrôles et réduire ses pertes. Il ne peut pas inscrire automatiquement 10 000 euros de recettes supplémentaires dans son budget. La lutte contre la fraude fiscale peut rapporter de l’argent, mais une recette espérée n’est pas une économie et le montant théoriquement perdu n’est pas le montant réellement récupérable. Les 26 milliards devront donc être sérieusement documentés avant de pouvoir être considérés comme acquis.
Retraites : les économies d’abord, le mode d’emploi plus tard
Marine Le Pen annonce ensuite entre 15 et 20 milliards d’euros d’économies à terme sur les retraites, tout en maintenant son projet de ramener l’âge légal à 62 ans et en promettant un « véritable pilier de capitalisation ». Pour l’instant, les modalités de ce système n’ont pas été présentées. Impossible donc de savoir comment ces 15 à 20 milliards seraient obtenus et qui les financerait.
Mais la capitalisation pose une question qu’il faudra résoudre : tout le monde ne dispose pas de la même capacité à mettre de l’argent de côté. Selon l’Insee, les 20 % des ménages les plus aisés épargnent en moyenne 27 % de leur revenu disponible net. Pour les 20 % les plus modestes, le taux d’épargne nette est négatif, à –29 % (7). Un système donnant davantage de place à l’épargne individuelle doit donc prévoir d’importants mécanismes de compensation s’il veut éviter que les écarts de revenus se transforment en écarts de pensions.
Il existe également un enjeu économique. Les ménages modestes consomment une part beaucoup plus importante de leurs revenus que les plus aisés. Réduire leur revenu disponible peut donc peser davantage sur la consommation, donc sur l’activité des entreprises et finalement sur les recettes fiscales. Hormis le fait de voir le Medef et les fonds de pension se frotter les mains à l’avance, annoncer dès aujourd’hui 15 à 20 milliards d’euros d’économies sans présenter le dispositif qui doit les produire laisse laisse donc une partie essentielle de l’équation sans réponse.
Europe : comme s’il suffisait de ne plus payer
Le RN espère enfin économiser environ 9 milliards d’euros en réduisant fortement la contribution française au budget de l’Union européenne. Mais cette contribution n’est pas un abonnement dont la France pourrait décider seule de réduire le montant. Le système européen des ressources propres résulte de règles décidées par les États membres. Obtenir une baisse substantielle supposerait donc une négociation européenne ou une remise en cause des engagements français (8).
Le calcul ne peut pas non plus porter uniquement sur ce que la France verse. Une partie du budget européen revient en France à travers la politique agricole commune, les fonds régionaux, la recherche ou différents programmes d’investissement. Pour connaître l’économie réelle, il faudrait donc calculer ce que la France verserait en moins, mais également les financements européens qu’elle risquerait de perdre. Là encore, enlever une ligne de dépense ne suffit pas à calculer une économie.
La facture qu’on ne met pas dans le tableau
C’est finalement le problème posé par les 140 milliards annoncés par Marine Le Pen. Ils additionnent des choses très différentes : de véritables réductions de dépenses, des recettes supplémentaires espérées, des économies dont le détail n’est pas encore publié et d’autres qui nécessiteraient des transformations juridiques ou politiques majeures. Mais surtout, le calcul laisse largement de côté ce que ces économies peuvent provoquer ailleurs.
Il est possible de réduire certaines dépenses publiques. Encore faut-il regarder ce que l’on supprime avec elles. Économiser sur la prévention pour payer ensuite les dégâts n’est pas une économie. Réduire les dépenses liées aux travailleurs étrangers, en plus d’instituer une honteuse discrimination d’État, ne permet pas de calculer un gain net sans mesurer ce qu’ils apportent à l’économie. Présenter comme recette la totalité d’une fraude supposée ne garantit pas qu’elle sera récupérée. Et annoncer des milliards d’économies sur les retraites avant même d’avoir présenté le système qui doit les produire relève encore de l’objectif, pas du résultat. Un budget peut faire disparaître une dépense, il ne peut pas faire disparaître le besoin auquel elle répondait.
(Photo : Jérémy-Günther-Heinz Jähnick / Wikimedia Commons — GNU FDL 1.2)
Notes
(1) Rassemblement national, octobre 2025, Contre-budget 2026.
(2) Dares, 2021, Les métiers des immigrés.
(3) Sénat, juillet 2025, Commission d’enquête sur les agences, opérateurs et organismes consultatifs de l’État.
(4) Office français de la biodiversité, 2026, Police de l’environnement ; Ademe, 2026, Nos missions et expertises.
(5) Assemblée nationale, 5 octobre 2026, Mission flash sur le coût de la canicule : présentation d’une communication en conclusion des travaux.
(6) Commission européenne, 2025, VAT Gap in the EU.
(7) Insee, 17 décembre 2024, Revenu, consommation et épargne par catégorie de ménages en 2022.
(8) Commission européenne, 2026, Législation relative au budget de l’Union européenne.
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