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Illustration Restos du coeur
Politique Social

Après le loyer, il ne reste plus assez pour vivre

Temps de lecture : 9 minutes

Dans une étude publiée le 5 octobre, les données des Restos du Cœur décrivent des ménages dont les ressources sont largement absorbées par le logement. Revaloriser les minima sociaux et contenir les loyers permettrait de leur laisser davantage pour vivre et de réduire leur dépendance à l’aide alimentaire.

Un Français sur dix. Près de sept millions de personnes pourraient avoir besoin de recourir à une association pour se nourrir dans les dix prochaines années. Pour parvenir à cette estimation, cinq économistes ont analysé les parcours de plus de 5,5 millions de personnes accueillies au moins une fois aux Restos du Cœur entre 2018 et 2025. Au fil des années, les distributions voient passer bien plus de monde que les chiffres annuels ne le laissent imaginer. Sur cette période, le nombre de personnes qui se sont tournées vers les Restos a augmenté de 37 % (1). Les ménages se renouvellent : certains viennent quelques mois, d’autres plusieurs années. La durée moyenne d’un passage dans l’association est de dix-huit mois.

Pour les personnes en âge de travailler dans la population étudiée, les prestations sociales constituent la principale source de revenus. Ces ménages bénéficient donc déjà de la solidarité publique, mais doivent encore demander à une association de les aider à se nourrir. Le logement absorbe une grande partie de leurs ressources. Le coût du logement représente en moyenne 45 % des revenus des locataires du privé. Après le loyer et les charges, le reste à vivre tourne autour de 300 euros par mois pour un adulte seul et à peine 480 euros pour une mère avec deux enfants. Soit 10 à 15 euros par jour pour nourrir tout le foyer, se déplacer et payer les factures courantes (1).

Ces données indiquent deux leviers pour faire reculer la pauvreté : augmenter les ressources des ménages et réduire le coût du logement. Elles interrogent aussi ce que garantit notre protection sociale lorsque les prestations versées laissent encore trop peu pour manger.

La pauvreté dure davantage

En France métropolitaine, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté en 2024, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Ce chiffre ne comprend pas les personnes sans domicile, pourtant parmi les plus précaires. La pauvreté s’installe aussi plus durablement : entre 2021 et 2024, 7,2 % de la population suivie est restée sous ce seuil durant les quatre années, contre 4,3 % entre 2008 et 2011 (2). Les données des Restos mettent en lumière d’autres réalités. Les personnes présentes depuis longtemps ont moins de chances de quitter le dispositif. Un départ ne permet toutefois pas, à lui seul, de savoir si le ménage a retrouvé une sécurité matérielle. Les chercheurs recommandent donc un soutien précoce.

L’étude souligne également une difficulté pour les politiques publiques : lorsque le chômage ou les loyers augmentent dans un territoire, davantage de personnes basculent dans la grande pauvreté. En revanche, une amélioration ultérieure de la situation économique locale ne suffit pas nécessairement à les en faire sortir. Pour les personnes déjà accueillies, les auteurs préconisent un accompagnement adapté à leur situation. Garantir des ressources suffisantes et un logement stable donnerait une base à cet accompagnement. Chercher un emploi, se soigner ou organiser la garde d’un enfant demande aussi de pouvoir payer les dépenses du quotidien.

Relever les revenus avec un objectif précis

Les prestations sociales augmentent les revenus des ménages les plus modestes. Mais, même cumulées, elles peuvent laisser leurs bénéficiaires loin du seuil de pauvreté. Dans un cas calculé par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) pour janvier 2025, une personne seule, sans ressources et locataire du privé dispose de 873 euros mensuels de prestations, revenu de solidarité active (RSA) et aide au logement compris. Dans les hypothèses retenues, cette somme doit encore servir à payer le loyer (3). Ce budget donne une mesure concrète du manque. Quand une allocation augmente seulement au rythme des prix, elle permet d’acheter autant qu’avant. Si elle était déjà insuffisante pour vivre, elle le reste.

Une politique plus sociale pourrait organiser une hausse des minima par étapes, sur plusieurs années, supérieure à l’inflation. Son objectif serait de rapprocher progressivement les ressources des ménages du seuil de pauvreté, en tenant compte de tous leurs revenus, de leurs prestations et de leur situation familiale. Une personne seule, un couple ou une mère avec deux enfants n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes droits.

Cette démarche demande de regarder ce qui reste réellement disponible. La revalorisation d’une prestation peut modifier le montant d’une autre : les règles doivent être examinées ensemble pour que l’augmentation améliore effectivement le budget du ménage. Le succès se mesurerait à la baisse des privations et des impayés, autant qu’au nombre de personnes passant au-dessus du seuil de pauvreté.

Encore faut-il bénéficier des droits auxquels on peut prétendre. Selon une étude de la Drees publiée en mai 2026, plus d’un tiers des foyers qui pouvaient bénéficier du RSA ne le touchaient pas au dernier trimestre de 2021. Ces chiffres précèdent les réformes récentes, mais montrent qu’une part importante des foyers concernés restait en dehors du dispositif (4). Développer l’ouverture automatique des droits, lorsque les administrations disposent des informations nécessaires, réduirait les démarches. Mais une erreur dans un traitement automatisé peut aussi bloquer un droit ou entraîner une suspension injustifiée du versement. Un accueil physique doit rester disponible pour corriger un dossier ou traiter un changement de situation. Pour un ménage sans économies, plusieurs semaines sans paiement peuvent suffire à provoquer des impayés. La revalorisation représente une dépense supplémentaire. Une contribution accrue des revenus et des patrimoines les plus élevés permettrait de répartir cet effort selon les moyens de chacun. 

Agir aussi sur le prix du logement

Augmenter les revenus aide moins si, dans le même temps, le logement coûte davantage. L’encadrement des loyers peut limiter cette pression : à Paris, une étude de l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur) estime que les loyers des annonces étudiées étaient en moyenne inférieurs de 5 % à ce qu’ils auraient été sans encadrement entre juillet 2019 et juin 2025 (5). Pérenniser cette régulation et l’étendre dans les territoires où le logement pèse le plus permettrait de protéger une partie du budget des locataires. Mais, comme nous l’avons montré dans notre article consacré aux dépassements de loyers, fixer un plafond ne suffit pas. Son respect demande des contrôles, des recours accessibles et la restitution des sommes indûment versées.

L’encadrement doit s’accompagner d’un financement public garanti sur plusieurs années pour construire et acquérir des logements sociaux à loyers abordables. Leur fonction est directement liée à la lutte contre la pauvreté : permettre aux ménages de se loger à un prix compatible avec leurs ressources, dans des territoires où ils peuvent travailler et accéder aux services. Les chercheurs des Restos estiment qu’une hausse de 10 % du nombre de logements sociaux par habitant est associée, dans leur modèle, à une réduction d’environ 8 % du sans-abrisme. Le terme comprend ici les personnes vivant à la rue, mais aussi celles sans logement personnel accueillies dans des structures d’hébergement. Ce résultat soutient le rôle de prévention du logement social ; il ne garantit pas le même effet pour chaque programme de construction.

Le logement social doit aussi rester accessible à ceux qui en ont le plus besoin. Dans l’échantillon des Restos, ses locataires consacrent encore en moyenne 40 % de leurs revenus au loyer. Produire davantage de logements ne dispense donc pas de regarder leur prix, les charges et les ressources des occupants. La construction demande des terrains et du temps ; l’acquisition de logements existants peut compléter cet effort. Pendant ce travail, les allocations logement restent nécessaires pour les familles qui doivent régler leur loyer aujourd’hui.

Cette question prend une dimension particulière avec le projet de budget pour 2027 présenté par le gouvernement le 1er octobre. Les aides personnelles au logement ne seraient pas revalorisées au 1erjanvier, alors qu’elles le sont normalement pour tenir compte de l’inflation. La prime d’activité serait elle aussi gelée, tandis que le barème des allocations familiales serait modifié afin de maintenir leur coût global au niveau de 2026. Le RSA, l’allocation aux adultes handicapés, l’allocation de solidarité aux personnes âgées et l’allocation de solidarité spécifique resteraient en revanche indexés sur l’inflation (6). Pour les ménages dont le logement absorbe déjà une part considérable des ressources, le gel des aides au logement signifie cependant que leur montant resterait stable alors que les loyers pourraient continuer à augmenter. Le projet de budget prévoit ainsi une économie de 101 millions d’euros sur ces prestations (7).

Relever les revenus et rendre le logement abordable forment une même politique. Les associations continueront de répondre à l’urgence. La solidarité publique doit permettre à davantage de familles de couvrir leurs besoins essentiels, sans attendre des Restos du Cœur qu’ils complètent leur budget pour manger.

(Photo @Pascal Vila 2025)

Notes
 (1) Christophe Bruneel-Zupanc, Alexandre Gaillard, Christian Hellwig, Philipp Wangner et Nicolas Werquin, 5 octobre 2026, « L’extrême pauvreté dans les pays riches : Analyse empirique sur données françaises ».
 (2) Insee, 9 juillet 2026, « L’essentiel sur… la pauvreté » ; 1er octobre 2026, « En quinze ans, des épisodes de pauvreté monétaire plus durables ».
 (3) Drees, décembre 2025, « Minima sociaux et prestations de solidarité — Ménages aux revenus modestes et redistribution — Édition 2025 ».
 (4) Drees, 6 mai 2026, « Non-recours au RSA : plus d’un tiers des foyers éligibles ne le percevaient pas fin 2021 ».
 (5) Apur, avril 2026, « Impact de l’encadrement des loyers à Paris en 2025 — Troisième année d’évaluation ».
 (6) Le Monde, 1er octobre 2026, « Ce que contient le projet de budget 2027 ».
 (7) Le Monde, 1er octobre 2026, « Budget 2027 : le logement relativement préservé, mais les APL gelées ».

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