Hôpital, urgences : la facture va augmenter pour les malades
En augmentant plusieurs restes à charge, le budget 2026 de la Sécurité sociale entend contenir le déficit de l’assurance maladie. Mais derrière ces mesures techniques se joue un choix politique : faut-il faire porter l’effort sur les patients ou sur les revenus ?
Une hospitalisation décidée dans l’urgence ou un passage aux urgences en pleine nuit : en 2026, ces situations, pourtant ordinaires, coûteront un peu plus cher. Ces hausses ont été annoncées par le gouvernement dans le cadre du budget de la Sécurité sociale pour 2026, au nom du redressement des comptes publics (1).
Concrètement, le forfait journalier hospitalier passera de 20 à 23 euros par jour, et de 15 à 17 euros en psychiatrie. Le forfait patient urgences atteindra 23 euros. La participation forfaitaire pour les actes lourds s’élèvera à 32 euros, contre 24 aujourd’hui. À cela s’ajoute une hausse du tarif national journalier de prestation, qui sert au calcul de la part restant à la charge du patient lors d’une hospitalisation. Son application rétroactive au 1er janvier signifie que la hausse concernera des séjours déjà effectués depuis le début de l’année, avec un ajustement ultérieur des facturations.
Au total, ces mesures doivent permettre de dégager environ 400 millions d’euros d’économies pour la branche maladie en 2026. Présentée comme un ajustement budgétaire, la décision touche pourtant à un point plus sensible : la manière dont la protection sociale est financée et la répartition concrète de l’effort.
Un déficit réel, des choix assumés
Certes, la Sécurité sociale demeure déficitaire. En 2024, le déficit global atteignait environ 15 milliards d’euros, dont près de 14 milliards pour la seule branche maladie. Le vieillissement de la population, l’augmentation des maladies chroniques et le coût des innovations médicales exercent une pression durable sur les comptes publics. Garantir la soutenabilité du système est indispensable. Mais au-delà du montant à économiser, c’est le principe retenu pour y parvenir qui fait débat.
En augmentant les forfaits hospitaliers et les participations, le gouvernement choisit de faire contribuer davantage celles et ceux qui recourent aux soins. Le financement repose ainsi un peu plus sur la maladie elle-même, et un peu moins sur la capacité contributive liée aux revenus. Ce déplacement, discret dans les textes, produit des effets très concrets pour les ménages concernés.
Les mutuelles, entre protection et transfert de charge
Pour la majorité des Français, ces hausses seront absorbées par leur complémentaire santé. À la sortie de l’hôpital, la différence ne sera pas toujours visible. Pourtant, le coût ne disparaît pas ; il se retrouve dans les cotisations. Or celles-ci ne sont pas progressives. Elles varient selon l’âge, le niveau de garanties et le profil de risque, mais pas selon le revenu. Un retraité peut consacrer plus de 100 euros par mois à sa complémentaire. Une augmentation supplémentaire pèsera donc proportionnellement plus lourd sur une pension modeste que sur un revenu élevé.
Le financement public de l’assurance maladie repose historiquement sur une logique de solidarité nationale. Le recours accru aux complémentaires renforce une logique assurantielle, où chacun paie en fonction de son contrat et de son profil. À mesure que ce mouvement s’installe, l’équilibre initial se transforme sans que cela fasse toujours l’objet d’un débat explicite.
Ceux qui n’ont pas de filet
Environ 2,5 millions de personnes ne disposent d’aucune complémentaire santé. Parmi les ménages les plus modestes, près de 12 % ne sont pas couverts. Pour elles, la hausse est immédiate. Trois euros supplémentaires par jour d’hospitalisation, 8 euros pour un acte lourd : ces montants se règlent directement. Pour un patient atteint d’une affection de longue durée, hospitalisé plusieurs fois dans l’année, la somme devient plus sensible et peut peser dans un budget déjà contraint.
Lorsque les finances sont serrées, ces dépenses supplémentaires peuvent conduire à différer un rendez-vous, à repousser un examen ou à renoncer à un soin jugé trop coûteux. Les enquêtes de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques et de l’IRDES (2) indiquent qu’entre 10 % et 15 % des personnes déclarent avoir déjà renoncé ou reporté des soins pour des raisons financières au cours des douze derniers mois. Cette proportion est nettement plus élevée parmi les ménages modestes. À terme, ces reports peuvent aggraver certaines pathologies et conduire à des prises en charge plus lourdes, ce qui interroge aussi l’efficacité globale des économies recherchées.
Cette interrogation sur les effets réels des déremboursements ne relève pas seulement du bon sens ou de l’expérience de terrain. Elle a fait l’objet d’analyses chiffrées.
Ce que montrent les données publiques
La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques vient de rendre publique une étude qui pose une question centrale : « Dérembourser des soins pour maîtriser la dépense de santé : qui paie ? » (3) Elle y évalue plusieurs scénarios de déremboursement afin d’en mesurer l’impact social. Les résultats sont convergents : rapporté au revenu disponible, l’effort demandé par ces mesures est environ deux fois plus important pour les 20 % de ménages les plus modestes que pour les 20 % les plus aisés.
Une hausse annuelle de 60 euros ne produit pas les mêmes effets selon que l’on vit avec 1 400 euros par mois ou avec 5 000 euros. Dans le premier cas, cette somme peut correspondre à une semaine de courses ou conduire à différer le paiement d’une facture d’énergie ; dans le second, elle modifie à peine l’équilibre budgétaire. L’étude montre également qu’à niveau d’économies équivalent, une hausse proportionnelle des prélèvements serait plus progressive. Elle ferait davantage contribuer les revenus élevés plutôt que d’augmenter la charge pesant sur les malades. Les instruments budgétaires ne sont donc pas neutres : ils déterminent concrètement la répartition de l’effort au sein de la population.
Un modèle qui évolue
Depuis une quinzaine d’années, franchises et participations forfaitaires se sont multipliées. Chacune paraît limitée prise isolément, mais leur accumulation modifie progressivement la structure du financement. À la création de la Sécurité sociale en 1945, le principe était que chacun cotise selon ses moyens et reçoive selon ses besoins. La maladie ne devait pas déterminer le niveau de contribution. Aujourd’hui, la part publique du financement demeure majoritaire, mais le rôle des complémentaires et des restes à charge s’est renforcé. L’évolution en cours en déplace les équilibres et interroge la cohérence du modèle solidaire initial.
Une question de justice sociale
D’autres options existent pourtant. Une hausse ciblée de la CSG sur les revenus les plus élevés, comme le souhaite une partie de la gauche, une contribution accrue sur les dividendes ou certains revenus du capital, ou encore un élargissement de l’assiette des cotisations permettraient de dégager des marges budgétaires sans faire peser l’effort prioritairement sur les malades.
Maîtriser la dépense est nécessaire. Mais une protection sociale fondée sur la solidarité ne peut durablement évoluer vers un modèle où l’on paie davantage parce que l’on tombe malade. La question posée n’est donc pas seulement budgétaire : elle touche à l’idée que nous nous faisons de la Sécurité sociale et du pacte collectif qui la fonde. Si la Sécurité sociale doit évoluer, elle ne peut le faire en demandant davantage à ceux qui ont déjà pour seul tort d’être malades.
Notes
(1) Loi de finances de la Sécurité sociale 2026 : les mesures phares : https://solidarites.gouv.fr/loi-de-financement-de-la-securite-sociale-2026-les-mesures-phares
(2) DREES : renoncement aux soins pour raisons financières DREES 2015 (Dossier Solidarité Santé n°66) https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2020-10/dss66.pdf
(3) Dérembourser des soins pour maîtriser la dépense de santé : qui paie ? **Les Dossiers de la DREES n° 135 – février 2026 ** https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2026-02/DD135_Mesures_d%C3%A9remboursements.pdf
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