Financer une politique municipale ambitieuse : l’argent existe, encore faut-il aller le chercher
Municipales 2026 – Épisode 9
Cantine gratuite, rénovation énergétique, transports publics, logement accessible… À chaque proposition municipale ambitieuse, la même objection surgit : « Il n’y a pas d’argent ». Pourtant, les collectivités disposent encore de leviers puissants, à condition d’oser s’attaquer à la rente et de revoir les priorités budgétaires.
Dans les débats municipaux, la discussion se termine souvent avant même d’avoir commencé. Il suffit d’évoquer la gratuité de la cantine, le développement des transports publics ou une politique ambitieuse du logement pour entendre la même réponse : « Ce n’est pas possible, il n’y a pas d’argent ».
L’argument paraît frappé du sceau du bon sens. Les budgets seraient contraints, les marges inexistantes et les élus locaux condamnés à gérer la pénurie. Cette idée s’est progressivement imposée dans le débat public, renforcée par les discours sur la« rigueur budgétaire » et la nécessité de « tenir les comptes ».
Mais elle repose sur une vision très partielle des finances locales. Les communes subissent effectivement des contraintes, notamment depuis la baisse des dotations de l’État dans les années 2010. Pourtant, les ressources existent. Et surtout, une grande partie de la richesse produite sur les territoires échappe aujourd’hui aux collectivités qui contribuent pourtant à la créer.
La richesse d’une ville est d’abord une production collective
Une ville fabrique en permanence de la valeur. Lorsqu’une ligne de tramway est construite, lorsqu’un quartier est rénové ou lorsqu’un nouvel équipement public ouvre ses portes, l’attractivité du territoire augmente. Cette transformation se traduit presque immédiatement dans les prix de l’immobilier et du foncier. Les logements prennent de la valeur, les terrains deviennent plus chers et les investisseurs affluent.
Ce phénomène est bien connu des économistes urbains. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques, les infrastructures de transport peuvent entraîner une hausse significative des prix immobiliers dans les zones desservies (1). Le paradoxe est là : la richesse est produite par l’action publique, mais elle est largement captée par des acteurs privés. La question des finances municipales est donc aussi une question de partage de la valeur.
Reprendre la main sur le foncier
Certaines villes ont décidé d’agir directement sur ce levier. Ainsi, à Vienne, la municipalité autrichienne mène depuis près d’un siècle une politique foncière active. La ville achète régulièrement des terrains et conserve la maîtrise publique du sol afin de contrôler la production de logements. Aujourd’hui, près de 60 % des habitants vivent dans des logements municipaux ou coopératifs, ce qui contribue à maintenir des loyers relativement accessibles dans une capitale européenne (2).
En France, plusieurs collectivités expérimentent des outils comparables. La métropole de Lille développe par exemple des organismes de foncier solidaire qui dissocient la propriété du terrain de celle du logement afin de limiter la spéculation immobilière. À Grenoble, la municipalité utilise également le droit de préemption pour maîtriser davantage l’évolution du foncier et favoriser la production de logements accessibles. Ces instruments ne sont pas révolutionnaires. Ils existent déjà dans le droit français. Leur efficacité dépend surtout de la volonté politique de s’en servir.
Des politiques locales qui changent les priorités
Les marges d’action ne se limitent pas à la question du foncier. Elles apparaissent aussi dans la manière dont les communes orientent leurs dépenses. À Mouans-Sartoux, la municipalité a transformé sa politique alimentaire en introduisant une cantine scolaire 100 % biologique et en développant une régie agricole municipale. En réduisant le gaspillage alimentaire et en relocalisant une partie de la production, la commune a réussi à stabiliser le coût des repas tout en améliorant leur qualité.
Au sein de la Communauté urbaine de Dunkerque, la gratuité des transports publics instaurée en 2018 a profondément modifié les habitudes de déplacement. La fréquentation du réseau a fortement augmenté, facilitant l’accès à l’emploi et aux services pour une partie de la population. Ces politiques montrent qu’une autre utilisation des ressources publiques est possible.
L’exemple de Loos-en-Gohelle
Certaines communes ont même fait de cette transformation un véritable projet de territoire. À Loos-en-Gohelle, ancienne ville minière du Pas-de-Calais, la municipalité a engagé depuis les années 2000 une stratégie ambitieuse de transition écologique et de participation citoyenne. Dans un bassin très marqué par la fin de l’économie du charbon, qui a connu le chômage massif et la pauvreté, la commune est devenue une référence nationale en matière d’énergie renouvelable, d’urbanisme durable et de gouvernance locale. Avec peu, elle réussit à améliorer la vie de ses habitants.
Ce changement n’a pas reposé sur une explosion des budgets municipaux. Il s’est construit progressivement, en réorientant les investissements, en mobilisant les habitants et en recherchant des financements publics pour les projets innovants (3). Les bâtiments communaux ont pu être équipées de panneaux photovoltaïques grâce à la prise de participation dans une société par les habitants, la culture bio a pu être développée grâce au prêt de terres aux agriculteurs locaux, les logements sociaux sont devenus des exemples de sobriété énergétique grâce à la pression mise sur les bailleurs…
L’un des exemples les plus frappants, parmi les multiples projets de la commune (voir la vidéo) est l’« écopôle alimentaire ». Lancé en 2016, il repose sur l’idée d’un « archipel nourricier » associant production agricole, insertion professionnelle et mobilisation citoyenne. Sur environ 2,5 hectares, une micro-ferme biologique produit des fruits et légumes distribués en circuits courts. Le consommation responsable y est encouragée à travers des ateliers, des actions de sensibilisation et la promotion de produits locaux et biologiques. Chaque année, entre 5 000 et 6 000 habitants participent aux activités ou bénéficient du dispositif, dont 500 à 600 paniers alimentaires distribués. L’initiative propose aussi des chantiers d’insertion, permettant de recréer du lien social tout en facilitant le retour à l’emploi. Une monnaie locale, la MANNE, valorise l’engagement des habitants et permet d’accéder à des produits ou des services du projet. Porté par l’association Les Anges Gardins, avec l’appui des collectivités, l’écopôle s’inscrit dans le projet Alimentaire territorial du bassin de Lens-Liévin. Au total, 45 emplois ont été créés, dont une majorité en insertion. L’objectif est de construire un véritable écosystème alimentaire local, plus durable, solidaire et accessible. L’expérience montre qu’une politique locale ambitieuse ne dépend pas uniquement du niveau de richesse d’un territoire, mais aussi des choix politiques qui y sont faits.
Fiscalité locale et logements vacants
Plus généralement, les communes disposent également de leviers fiscaux. La taxation des logements vacants ou des résidences secondaires peut contribuer à limiter la spéculation immobilière dans les zones tendues. À Paris, la surtaxe sur les résidences secondaires peut atteindre 60 % de la taxe d’habitation.
D’autres instruments permettent de récupérer une partie de la valeur créée lors des opérations d’aménagement, notamment via la taxe d’aménagement ou les contributions demandées aux promoteurs. Ces outils ne suffisent pas à eux seuls à transformer une politique municipale. Mais ils constituent des ressources importantes lorsqu’ils sont intégrés dans une stratégie cohérente.
Sortir de la concurrence entre territoires
Les finances locales sont aussi fragilisées par la concurrence entre communes. Chaque territoire cherche à attirer habitants, entreprises ou recettes fiscales, parfois au prix d’investissements coûteux destinés à améliorer son « attractivité ». Cette logique peut encourager l’étalement urbain, la multiplication des zones commerciales ou la construction d’équipements spectaculaires dont l’utilité réelle reste discutable.
La coopération intercommunale offre une alternative. Mutualiser certains services, coordonner les politiques d’aménagement ou de transport permet souvent de réduire les coûts tout en améliorant l’efficacité des politiques publiques.
La question centrale : qui profite de la richesse locale ?
Au fond, la question financière n’est jamais uniquement comptable. Financer l’école, le logement, la mobilité ou la transition écologique suppose de décider quelles activités doivent être soutenues et lesquelles doivent cesser de l’être. Cela implique aussi d’assumer que certaines formes de richesse (notamment foncières et immobilières) contribuent davantage au financement de l’action publique.
Ce débat est rarement posé clairement dans les campagnes municipales. Pourtant, il touche directement à la vie quotidienne des habitants. Car une ville ne se définit pas seulement par l’équilibre de ses comptes. Elle se définit par ce qu’elle choisit de financer et par la manière dont elle décide de partager la richesse produite sur son territoire.
(Photo DR du haut : l’un des projets de l’Organisme Foncier Solidaire de la Métropole lilloise).
Notes
1 – L’ Organisation de coopération et de développement économiques, « Land value capture in infrastructure finance »
2 – The Guardian, The social housing secret: how Vienna became the world’s most livable city.
3 – ADEME, « Loos-en-Gohelle, laboratoire de la transition écologique ».
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