Nationaliser les banques est indispensable pour sauver le climat
Il paraît de plus en plus difficile de prétendre réussir la transition écologique quand les grandes banques continuent d’injecter des milliards dans les énergies fossiles. Un changement radical vers des méthodes de financement plus vertueuses doit être envisagé.Ou plutôt, imposé.
En pleine accélération du dérèglement climatique, les grandes banques mondiales continuent de financer massivement les énergies fossiles. Année après année, les rapports s’accumulent, les promesses « vertes » aussi, mais les milliards continuent de couler vers le pétrole et le gaz. Ainsi que le révèle le dernier rapport de Reclaim Finance, Banking on Climate Chaos, qui vient d’être publié. Les 65 plus grandes banques de la planète ont encore injecté 906 milliards de dollars dans les énergies fossiles en 2025. Plus de la moitié de ces financements concernent même de nouveaux projets, totalement incompatibles avec l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C .
La France n’échappe pas à cette contradiction permanente. Certes, les banques françaises ont légèrement réduit leurs investissements dans le fossile entre 2024 et 2025, passant de 18 à 16 milliards de dollars. Mais comment parler de « transition » quand ces mêmes établissements continuent de soutenir des pipelines, des infrastructures gazières ou TotalEnergies ? À elle seule, la Société Générale a investi 9,4 milliards de dollars dans les énergies fossiles en 2025, devenant le premier soutien bancaire de TotalEnergies. Cette situation n’est pas une anomalie du système. Elle est le système.
Tant que les banques resteront gouvernées par la logique du rendement financier immédiat, la transition écologique restera un discours sans moyens réels. Une banque privée n’a pas pour mission première de protéger le climat, de réduire les émissions de CO₂ ou d’organiser la sobriété énergétique. Sa fonction est de maximiser la rentabilité pour ses actionnaires. Même lorsqu’elle finance des projets « verts », elle le fait parce qu’ils deviennent profitables, non parce qu’ils sont nécessaires. Voilà pourquoi la transition écologique ne pourra jamais être pleinement pilotée par les marchés financiers privés.
Le climat ne peut dépendre des intérêts des actionnaires
Depuis des décennies, les gouvernements européens prétendent « orienter » les investissements grâce à des incitations fiscales, des normes ou des mécanismes de marché. Le résultat est sous nos yeux. Malgré les discours sur la finance durable, les grandes banques continuent de soutenir massivement les secteurs les plus émetteurs. Car la logique financière est incompatible avec les besoins d’une transition rapide et planifiée.
Rénover des millions de logements, développer massivement le ferroviaire, relocaliser certaines productions industrielles, construire des infrastructures énergétiques renouvelables, transformer les réseaux électriques ou financer le ferroutage demande des investissements gigantesques, parfois peu rentables à court terme mais indispensables collectivement. Le secteur privé hésite, ralentit ou sélectionne uniquement les projets les plus profitables. Or une véritable transition écologique suppose exactement l’inverse : une vision de long terme et une capacité à orienter le crédit selon l’intérêt général.
C’est précisément ce qu’avaient compris les gouvernements issus du Conseil national de la Résistance après la Seconde Guerre mondiale. Durant les Trente Glorieuses, les grandes banques françaises nationalisées jouaient un rôle stratégique dans la reconstruction et l’orientation de l’économie. Le crédit servait à financer les infrastructures, l’industrie, le logement ou les grands projets publics. L’argent devenait un outil politique au service d’objectifs collectifs. Aujourd’hui, cette capacité de pilotage a été abandonnée aux marchés.
Reprendre le contrôle du crédit
Nationaliser les grandes banques ne signifie pas confisquer l’épargne des Français ou placer chaque décision sous contrôle bureaucratique. Cela signifie reprendre démocratiquement le pouvoir sur l’allocation du crédit. Car le crédit est un levier immense. Une banque décide quels secteurs se développent et lesquels déclinent. Lorsqu’elle finance un pipeline plutôt qu’une ligne ferroviaire, un terminal gazier plutôt qu’un réseau de rénovation thermique, elle façonne concrètement l’économie de demain. Laisser ce pouvoir aux seuls intérêts privés revient à accepter que la transition écologique reste secondaire tant qu’elle ne garantit pas des profits suffisants.
Une banque publique écologique pourrait au contraire fixer des priorités claires : financer massivement les énergies renouvelables, accélérer la rénovation thermique des bâtiments, soutenir les transports ferroviaires et le ferroutage, accompagner la reconversion industrielle, aider les collectivités à adapter leurs infrastructures aux canicules et aux inondations, ou encore développer une agriculture moins dépendante des intrants fossiles.
Elle pourrait également proposer des prêts à taux très faibles pour les projets compatibles avec les objectifs climatiques et soucieux de l’environnement, tout en réduisant progressivement les financements aux activités les plus polluantes. Ce serait une rupture profonde avec le modèle actuel, où les banques privées continuent de financer les hydrocarbures tout en vantant leurs « engagements verts » dans leurs campagnes publicitaires.
Une planification écologique impossible sans outil financier public
La transition écologique n’est pas uniquement une affaire de technologie ou de comportements individuels. C’est une transformation structurelle de l’économie entière. Et aucune transformation historique de cette ampleur ne s’est faite sans intervention publique massive. Les partisans du « tout-marché » promettent depuis trente ans que la finance privée finira naturellement par se détourner des énergies fossiles. Les chiffres prouvent exactement l’inverse. Même face à l’urgence climatique, les banques continuent de privilégier les secteurs les plus rentables à court terme.
Cette incapacité du système financier à répondre à l’intérêt général pose une question démocratique fondamentale : qui doit décider des investissements qui façonnent notre avenir collectif ? Les conseils d’administration des grandes banques ou la société elle-même ?
Le faut de nationaliser les banques ne réglerait évidemment pas tout à lui tout seul. Mais sans maîtrise publique du crédit, la planification écologique restera un slogan vidé de sa substance. Comment prétendre organiser la bifurcation énergétique quand les principaux circuits financiers restent pilotés par les intérêts des marchés ? Le paradoxe est devenu absurde : les États annoncent des objectifs climatiques ambitieux pendant que les banques qu’ils refusent de contrôler continuent d’alimenter le problème. À un moment, il faudra choisir.
Soit continuer à confier l’avenir climatique aux logiques financières privées qui ont largement contribué à la crise actuelle. Soit considérer enfin que le système bancaire est un bien stratégique, aussi essentiel que l’énergie, l’eau ou les transports. Parce qu’au fond, la question est simple : à quoi doit servir une banque ? À enrichir des actionnaires ou à financer l’avenir collectif ?
(Photo Olivier Passalacqua – CC)
Notes
1 – Franceinfo, juin 2026, Financement des énergies fossiles : les banques françaises ont diminué leur soutien en 2025, à l’exception de la Société Générale.
2 – Le Monde, juin 2026, Les banques françaises réduisent leur soutien aux énergies fossiles.
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