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Loi d’urgence agricole : la santé et l’environnement offerts au productivisme

En adoptant le projet de loi d’urgence agricole, une coalition allant du bloc central à l’extrême droite a choisi de faciliter l’usage des pesticides, le stockage privatif de l’eau et l’industrialisation des élevages. Une fuite en avant qui ne répond ni à la pauvreté paysanne ni aux bouleversements climatiques, alors qu’un autre modèle agricole permettrait de nourrir la population sans continuer à détruire les conditions mêmes de la production.

Le verdict est tombé tard dans la soirée du 20 juillet. Par 296 voix contre 224, avec 41 abstentions, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi « d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles », dans la version élaborée quelques jours auparavant par une commission mixte paritaire (1). Le titre promettait de protéger l’agriculture française. Le contenu organise surtout la poursuite d’un modèle industriel dont les conséquences sanitaires, sociales et environnementales sont pourtant connues.

Le vote raconte à lui seul la coalition politique qui porte cette fuite en avant. Les 122 députés du Rassemblement national ont voté pour, de même qu’une majorité des élus macronistes présents et l’essentiel de la droite. La gauche parlementaire s’y est opposée. Dans une Assemblée sans majorité absolue, le gouvernement a ainsi trouvé auprès de la droite et de l’extrême droite les voix nécessaires pour faire adopter un texte largement inspiré des demandes de la FNSEA, des grands irrigants, de l’élevage industriel et des filières agrochimiques.

Derrière le mot d’« urgence », la loi facilite en effet le développement des infrastructures de stockage de l’eau, assouplit les procédures environnementales applicables à certains élevages industriels et ouvre la voie à de nouvelles dérogations concernant des pesticides interdits. Elle réduit également les obstacles administratifs et juridiques auxquels peuvent se heurter les projets agricoles les plus importants. Présentées comme de simples mesures de simplification, ces dispositions dessinent une orientation politique très claire : produire davantage, agrandir les exploitations et lever les règles considérées comme des freins à la compétitivité.

La Confédération paysanne a dénoncé un texte qui favorise l’agro-industrie au détriment de la majorité des paysans, de la santé publique et du partage de l’eau. Selon le syndicat, les véritables urgences agricoles se trouvent ailleurs : permettre aux producteurs de vivre de leur travail, organiser le renouvellement des générations, protéger les exploitations contre la dérégulation des marchés et les préparer aux conséquences déjà visibles du changement climatique (2).

La loi votée ne répond pratiquement à aucune de ces questions. Elle prétend sauver les agriculteurs sans s’attaquer sérieusement au système économique qui les étrangle.

Une loi qui ne répond pas à la pauvreté paysanne

La colère agricole qui traverse la France depuis plusieurs années ne provient pas d’abord d’un excès de normes environnementales. Elle prend racine dans la faiblesse des revenus, l’endettement, la concentration des exploitations, la volatilité des prix, la domination de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution, ainsi que dans la concurrence imposée par les accords de libre-échange.

Pourtant, le texte adopté ne garantit pas que les prix payés aux producteurs couvrent réellement leurs coûts de production. Il ne rééquilibre pas durablement le partage de la valeur entre agriculteurs, industriels et distributeurs. Il ne régule pas davantage les volumes afin d’empêcher les crises de surproduction. Il n’apporte pas non plus de réponse à la disparition progressive des fermes et au vieillissement de la population agricole.

À la place, le Parlement a choisi de libérer davantage les « capacités de production ». Cette expression technocratique dissimule une conception bien particulière de l’agriculture : des exploitations plus grandes, davantage capitalisées, plus dépendantes de l’irrigation, des machines, des pesticides, des engrais de synthèse et des marchés internationaux.

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Ce modèle n’a pourtant pas enrichi la majorité de ceux qui travaillent la terre. Il les a enfermés dans une course permanente à l’agrandissement et à l’investissement. Pour amortir un nouveau bâtiment, un système d’irrigation, des machines toujours plus coûteuses ou l’achat de terres supplémentaires, il faut produire davantage. Pour produire davantage sur des sols appauvris et dans un climat plus instable, il faut souvent recourir à davantage d’intrants, de traitements et de capitaux.

Le productivisme ne résout pas la fragilité économique des agriculteurs : il l’entretient. L’exploitant supporte les risques climatiques, sanitaires et financiers, tandis que les fournisseurs de semences, d’engrais, de pesticides et de matériel continuent de vendre leurs produits. Les industriels et les distributeurs conservent, quant à eux, une grande partie du pouvoir de fixation des prix. Sous prétexte d’aider les paysans, la loi renforce donc avant tout ceux qui vivent de leur dépendance.

Produire toujours plus dans un monde qui se dérobe

Cette orientation serait déjà contestable dans un environnement stable. Elle devient absurde dans un pays confronté à des sécheresses répétées, à des températures extrêmes, à l’effondrement de la biodiversité et à la dégradation des sols.

Le modèle agricole intensif repose sur une illusion : celle d’une nature que la technique pourrait indéfiniment contraindre. Lorsque les sols retiennent moins bien l’eau, on construit de nouvelles réserves. Lorsque les ravageurs résistent aux traitements, on réclame de nouvelles molécules. Lorsque les rendements deviennent incertains, on agrandit les exploitations pour maintenir les volumes. À chaque déséquilibre provoqué ou aggravé par le système répond une nouvelle couche d’investissements et d’artificialisation.

La question de l’eau révèle particulièrement cette fuite en avant. Dans un contexte de raréfaction de la ressource, faciliter la construction de retenues destinées à l’irrigation ne crée pas d’eau supplémentaire. Cela détermine seulement qui pourra la prélever, la stocker et l’utiliser. Les grandes infrastructures bénéficient principalement aux exploitations qui disposent du capital nécessaire et pratiquent des cultures fortement consommatrices. Pendant ce temps, les petits maraîchers, les éleveurs extensifs, les habitants et les milieux naturels subissent les restrictions liées à la baisse des nappes et des cours d’eau. Loin d’apaiser les tensions, la privatisation progressive de la ressource prépare de nouveaux conflits d’usage.

La Confédération paysanne estime ainsi que le développement du stockage sans réflexion préalable sur le partage et la hiérarchie des besoins risque de favoriser une minorité de grands irrigants. Elle demande au contraire de protéger les zones humides, de restaurer la capacité d’infiltration des sols et de privilégier les productions adaptées aux ressources disponibles dans chaque territoire.

Le même aveuglement prévaut en matière d’élevage. Les difficultés des éleveurs tiennent d’abord à la faiblesse des revenus, à la volatilité des marchés, au prix de l’alimentation animale, au manque de main-d’œuvre et aux crises sanitaires. Faciliter la construction de bâtiments toujours plus vastes ne répond à aucune de ces causes. Cela favorise seulement la concentration des animaux, l’endettement et l’industrialisation d’un secteur déjà sous pression.

Des risques sanitaires assumés

Le volet le plus grave concerne les pesticides. Les alertes scientifiques sur leurs effets ne sont ni nouvelles ni marginales. Agriculteurs, ouvriers agricoles et riverains sont les premiers exposés. Les contaminations touchent également l’eau, les sols, l’air et l’alimentation.

Dès lors, faciliter le retour de substances interdites ou multiplier les possibilités de dérogation ne peut plus être présenté comme une décision prise dans l’ignorance. Les députés qui ont adopté ce texte connaissent les risques soulevés par les scientifiques, les associations environnementales et une partie du monde agricole. Ils ont néanmoins considéré que les intérêts immédiats de certaines filières devaient prévaloir.

Il ne s’agit pas d’affirmer que ces parlementaires souhaitent empoisonner la population. Il faut constater qu’ils acceptent d’augmenter son exposition à des substances potentiellement dangereuses pour préserver un modèle de production qui refuse de se transformer. La distinction est importante, mais elle n’atténue en rien leur responsabilité politique.

Pendant des décennies, la puissance publique a autorisé des produits avant de découvrir, parfois bien plus tard, leur persistance dans l’environnement ou leurs effets sur la santé. Chaque interdiction est ensuite devenue l’objet d’une intense bataille économique. Plutôt que de tirer les leçons de cette histoire, le Parlement réinstalle le doute scientifique au cœur de la décision : tant que tous les dommages ne sont pas définitivement établis, la production peut continuer. Cette logique inverse le principe de précaution. Elle demande aux populations de supporter le risque et aux victimes futures d’en apporter la preuve. Une méthode que le gouvernement semble vouloir instaurer dans bien des domaines, aussi différents soient-ils. 

L’agroécologie n’est pas un retour en arrière

Les défenseurs de l’agriculture industrielle opposent régulièrement la protection de l’environnement à la nécessité de nourrir la population. Renoncer aux pesticides de synthèse, réduire les engrais azotés ou diminuer la concentration des élevages conduirait nécessairement, selon eux, à la pénurie et à une dépendance accrue envers les importations.

Cette présentation est trompeuse. Elle assimile la souveraineté alimentaire au volume brut produit, sans se demander ce que l’Europe cultive, pour quels usages et au bénéfice de qui. Une partie importante des céréales et des protéines végétales sert aujourd’hui à nourrir les animaux. Des terres sont également mobilisées pour les agrocarburants, la méthanisation ou des productions destinées à l’exportation, tandis que l’Europe importe massivement du soja pour l’élevage.

Le scénario TYFA, élaboré par l’Institut du développement durable et des relations internationales, montre qu’une Europe entièrement agroécologique pourrait couvrir les besoins alimentaires de sa population en 2050, malgré une baisse d’environ 35 % de la production exprimée en calories. Mais cette possibilité suppose une transformation globale : réduction de la consommation de produits animaux, augmentation de la part des légumineuses, des fruits et des légumes, abandon progressif des pesticides et des engrais azotés de synthèse, diminution du gaspillage et fin des importations massives de protéines végétales (3).

L’agroécologie ne promet donc pas de reproduire à l’identique le système alimentaire actuel en remplaçant simplement un produit chimique par une technique naturelle. Elle implique de réorganiser les productions, les régimes alimentaires et les échanges.

Ses fondations sont  très concrètes. Des rotations plus longues et plus diversifiées réduisent la pression des maladies et des ravageurs. Les légumineuses permettent de fixer l’azote atmosphérique et de limiter le recours aux engrais de synthèse. Les haies, les arbres, les bandes enherbées et les zones humides protègent les sols, ralentissent le ruissellement et abritent les auxiliaires des cultures. L’association entre élevage et cultures facilite le recyclage de la matière organique. La couverture des sols améliore leur structure et leur capacité à conserver l’humidité.

Ces pratiques ne suppriment ni les aléas climatiques ni les pertes de rendement. Elles exigent davantage de connaissances agronomiques, du temps, du travail et un accompagnement financier. La transition peut fragiliser une exploitation si elle est laissée à la seule charge de l’agriculteur. Mais elle permet de réduire progressivement la dépendance aux intrants, de renforcer l’autonomie des fermes et de rendre les systèmes agricoles plus résistants aux chocs.

Le choix n’oppose donc pas une agriculture productive à une agriculture contemplative. Il oppose deux conceptions de la production : l’une cherche à contraindre toujours davantage les écosystèmes ; l’autre tente de produire en s’appuyant sur leur fonctionnement.

La souveraineté alimentaire commence par le revenu

Une transformation agroécologique ne pourra toutefois pas reposer sur le seul engagement individuel des paysans. On ne demande pas à un exploitant endetté de prendre seul le risque d’une baisse temporaire de rendement, de modifier ses équipements ou de rechercher de nouveaux débouchés. La collectivité doit sécuriser la transition. Cela suppose d’abord de garantir que les prix agricoles couvrent les coûts de production et assurent une rémunération décente. Les industriels et les distributeurs ne devraient plus pouvoir acheter une production à un prix inférieur à ce qu’elle coûte réellement au paysan.

Il faut également réorienter les aides de la politique agricole commune. Leur calcul principalement fondé sur la superficie favorise mécaniquement les plus grandes exploitations et l’agrandissement. Une politique de souveraineté alimentaire devrait au contraire soutenir l’emploi, les premières surfaces, la diversification, les pratiques agroécologiques et l’installation de nouveaux agriculteurs.

Le renouvellement des générations constitue ici une urgence absolue. Des milliers d’exploitations risquent de disparaître ou d’être absorbées au moment du départ à la retraite de leurs propriétaires. Sans intervention publique sur le foncier, la transmission et l’accompagnement des installations, le nombre de fermes continuera de diminuer pendant que leur taille moyenne augmentera.

La commande publique peut également jouer un rôle décisif. Les cantines scolaires, les hôpitaux, les maisons de retraite et les administrations pourraient garantir des débouchés stables aux productions locales répondant à des critères sociaux et environnementaux. Une sécurité sociale de l’alimentation permettrait parallèlement de rendre les produits de qualité accessibles à tous, plutôt que de réserver l’agroécologie aux ménages les plus aisés.

Car une politique agricole ne peut être durablement écologique si elle ignore la question sociale. Lorsque des millions de personnes doivent arbitrer entre se nourrir, se chauffer et se loger, le prix le plus bas devient une contrainte. Le système industriel utilise ensuite cette précarité pour justifier la poursuite d’une agriculture à bas coûts dont les dommages sont reportés sur la santé publique, l’eau et les générations futures.

Le choix politique que la loi refuse

La loi d’urgence agricole aurait pu ouvrir un débat majeur : comment permettre aux paysans de vivre correctement tout en préparant l’agriculture à un climat profondément transformé ? Comment répartir une eau devenue plus rare ? Comment réduire l’exposition aux pesticides ? Comment installer une nouvelle génération d’agriculteurs et garantir à toute la population l’accès à une alimentation saine ?

La majorité qui s’est formée le 20 juillet a préféré éviter ces questions. Elle a répondu à une crise systémique en facilitant l’agrandissement, l’irrigation, l’usage de substances chimiques et la concentration des élevages. Ce choix ne protège pas l’agriculture. Il prolonge un modèle qui épuise ses ressources, fragilise ceux qui le font fonctionner et détruit progressivement les conditions de sa propre survie.

Une autre voie existe, mais elle exige davantage que quelques dérogations et un nouveau texte de simplification. Elle suppose de reprendre aux industries agrochimiques, à la grande distribution et aux marchés mondialisés une partie du pouvoir qu’ils exercent sur notre alimentation. Elle impose surtout de reconnaître que la santé des paysans, celle de la population et celle des écosystèmes ne constituent pas trois problèmes distincts.

En refusant cette transformation, les députés n’ont pas seulement voté une loi agricole. Ils ont décidé qui devra supporter le coût de leur immobilisme : les paysans les plus fragiles, les consommateurs, les territoires ruraux et les générations qui hériteront de sols appauvris, d’une eau plus rare et d’un climat devenu plus hostile.

(Photo Philippe Grangeaud – CC)

Sources
 (1) Assemblée nationale, , 20 juillet 2026, « Scrutin public n° 8427 sur l’ensemble du projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles ».
 (2) Confédération paysanne, 2 juillet 2026, « Projet de loi d’urgence agricole : lettre ouverte aux sénateurs et sénatrices et à celles et ceux qui les élisent »
 (3) Xavier Poux et Pierre-Marie Aubert, Une Europe agroécologique en 2050 : une agriculture multifonctionnelle pour une alimentation saine, IDDRI-AScA, 2018.

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