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Outre-mer : comment la République fabrique les inégalités

Quatre-vingts ans après la départementalisation, un rapport d’information de la commission d’enquête du Sénat dresse un bilan sans concession (1). Les fractures qui frappent les territoires ultramarins ne relèvent ni de la fatalité géographique ni d’un simple retard de développement. Elles découlent du fonctionnement normal d’un modèle économique et institutionnel qui perpétue la dépendance et la pauvreté.

Le constat est d’autant plus lourd qu’il ne provient pas d’un collectif militant, mais bien de la commission d’enquête du Sénat sur les inégalités systémiques dans les Outre-mer. Adopté le 30 juin 2026, ce texte issu de la commission transpartisane présidée par la sénatrice LR Viviane Malet et dont la rapporteuse est lacommuniste Evelyne Corbière Naminzo, toutes deux élues de La Réunion, pose un diagnostic historique. Les fractures économiques et sociales qui frappent les outre-mer ne relèvent pas de la fatalité géographique, elles découlent du fonctionnement normal d’un système hérité de l’histoire coloniale. Pendant des décennies, l’État a traité ces difficultés par une succession de plans d’urgence temporaires. On débloquait une enveloppe pour l’eau en Guadeloupe, un dispositif d’insertion pour les jeunes à La Réunion, sans jamais interroger la structure globale. Le Sénat confirme aujourd’hui que cette logique est une impasse.

En ignorant les structures profondes qui lient le coût de la vie, l’échec scolaire et l’absence de souveraineté économique, la puissance publique s’est condamnée à jouer les pompiers. Le rapport démontre que l’urgence permanente a remplacé la planification, transformant la promesse républicaine d’égalité en un principe abstrait, de moins en moins crédible aux yeux des populations concernées.

Les indicateurs d’une fracture systémique

Les chiffres réunis par les parlementaires décrivent une République à deux vitesses. Le produit intérieur brut par habitant reste inférieur à 70 % de la moyenne nationale dans la quasi-totalité des territoires, à l’exception notable de Saint-Barthélemy et de Saint-Pierre-et-Miquelon. Pire encore, l’écart de prix avec l’Hexagone s’est profondément aggravé ces douze dernières années. Entre 2010 et 2022, ce différentiel est passé de 8,3 % à 15,8 % en Guadeloupe, et de 9,7 % à 13,8 % en Martinique par exemple. La vie chère ne recule pas, elle s’enracine.

Parallèlement, la pauvreté monétaire atteint des sommets intolérables. Alors que le taux de pauvreté s’établit à 14,4 % dans l’Hexagone, il frappe 27 % de la population en Martinique, 35 % en Guadeloupe, 36 % à La Réunion, 53 % en Guyane et jusqu’à 77 % à Mayotte. Dans ce dernier territoire, plus de trois habitants sur quatre vivent sous le seuil de pauvreté national, une situation humanitaire et sociale que la République feint de découvrir à chaque crise majeure.

L’enfance et la jeunesse sacrifiées dès l’école

Cet abandon systémique commence dès les premières années de la vie. Les tests réalisés lors de la Journée défense et citoyenneté révèlent un fossé éducatif béant. L’illettrisme touche 13 % des jeunes en Martinique, 14 % en Guadeloupe et à La Réunion, 28,4 % en Guyane et près de 32 % à Mayotte, quand la moyenne hexagonale se maintient à 6 % . Cette situation s’explique notamment par une inadaptation des méthodes d’apprentissage. Dans un territoire comme Mayotte, près de 90 % des élèves n’ont pas le français pour langue maternelle, et ils sont 70 % en Guyane. Pourtant, l’État persiste à appliquer des cadres uniformes, ignorant les réalités linguistiques locales et refusant de généraliser un enseignement bilingue qui permettrait une réelle inclusion.

Ce déterminisme social se prolonge logiquement dans l’accès à l’enseignement supérieur. L’absence de filières diversifiées sur place contraint près de 45 % des étudiants ultramarins à l’exil vers l’Hexagone. Ce déracinement forcé représente un coût financier, psychologique et familial colossal pour les ménages les plus modestes. Pour ceux qui restent, les choix sont restreints. Seuls 0,3 % des étudiants ultramarins sont inscrits dans une école d’ingénieurs, contre 6 % en métropole. La mobilité devient alors une injonction plus qu’un choix, organisant une fuite des forces vives que les territoires peinent ensuite à faire revenir.

Un scandale sanitaire en plein désert médical

Les inégalités se poursuivent de manière tragique dans le domaine de la santé, révélant des défaillances que l’on ne saurait tolérer sur le territoire d’une même République. La mortalité infantile est deux à trois fois plus élevée que dans l’Hexagone. En 2023, elle atteignait 9,8 décès pour mille naissances en Guyane et 10,4 à Mayotte, contre 3,7 en métropole. Ces chiffres traduisent l’effondrement de l’offre de soins de premier recours.

Le rapport souligne que la Guyane et Mayotte sont désormais qualifiées de déserts médicaux extrêmes. La densité de médecins spécialistes y est dérisoire, ce qui engendre des renoncements aux soins massifs et une aggravation constante des pathologies chroniques, à commencer par le diabète. Cette dégradation générale de l’accès aux droits fondamentaux pèse lourdement sur la santé mentale des populations. Près de 39 % des jeunes ultramarins présentent des symptômes dépressifs, contre 25 % dans l’Hexagone. Chaque carence nourrit la suivante. La précarité favorise la maladie, l’absence de structures médicales empêche la prise en charge et la vulnérabilité, physique ou psychologique, brise ensuite toute perspective d’insertion professionnelle.

L’économie de comptoir moderne : le pouvoir des monopoles

Pour comprendre pourquoi ces écarts persistent malgré l’affichage de budgets publics, le rapport invite à analyser la structure même des marchés ultramarins. Les économies locales restent profondément marquées par l’héritage des économies de comptoir. La richesse n’y est pas issue de la production ou de la transformation locale, mais de la distribution et du contrôle des flux d’importation. Plus de 70 % des produits alimentaires consommés dans les Outre-mer sont importés, et sur la période 2013-2022, l’Hexagone représentait à lui seul 60 % de ces importations.

Cette dépendance structurelle fait le jeu d’une concentration économique extrême. Quelques grands groupes familiaux intégrés contrôlent simultanément l’importation, les centrales d’achat, la logistique et les enseignes de la grande distribution. Le cas du groupe Bernard Hayot, solidement implanté aux Antilles et à La Réunion, mais aussi en Nouvelle-Calédonie qui dispose pourtant d’un statut à part, illustre cette omniprésence. Bien que la commission d’enquête sénatoriale adopte une formulation prudente, elle admet que le rôle de ces grands groupes dans la formation des prix alimentaires n’est pas totalement éclairci. C’est un secret de polichinelle que les mouvements sociaux de ces vingt dernières années, des grèves des Guadeloupéens du LKP en 2009 aux récentes mobilisations contre la vie chère en Martinique, s’évertuent à dénoncer. Le prix payé en caisse par les citoyens ultramarins ne dépend pas seulement de l’éloignement géographique, il résulte d’un rapport de force économique capté par des intérêts privés.

L’illusion du rattrapage budgétaire et le désengagement de l’État

Face à ce système qui s’auto-entretient, l’attitude de l’État oscille entre l’impuissance politique et le désengagement budgétaire. Corrigés de l’inflation, les crédits réels consacrés aux Outre-mer dans le budget général de l’État ont diminué de 14,5 % entre 2019 et 2026. Cette baisse intervient au moment même où les territoires subissent des crises climatiques et sociales d’une rare intensité. On demande aux collectivités locales de faire face à des situations d’urgence avec des moyens structurels en constante érosion.

Les outils législatifs censés organiser la convergence sociale, à l’instar des contrats prévus par la loi d’égalité réelle d’outre-mer de 2017, ont été largement délaissés. Nombre de ces plans n’ont jamais été signés et les contrats de convergence pour la période 2019-2023 n’ont fait l’objet d’aucune évaluation sérieuse. Quant à la nouvelle génération de contrats pour 2024-2027, les mandats de négociation ont été transmis aux préfets à la hâte en septembre 2023, interdisant toute co-construction réelle avec les élus du territoire. Ce pilotage vertical et ultra-centralisé depuis Paris démontre que l’État gère les Outre-mer comme une périphérie lointaine dont on redoute les explosions sociales, sans jamais planifier leur émancipation économique.

Planifier pour transformer les mécanismes de la dépendance

Pour rompre avec cette gestion de crise perpétuelle, la commission d’enquête formule soixante-trois recommandations, conçues comme un plan d’action d’envergure. Les parlementaires préconisent l’adoption d’une grande loi d’orientation et de programmation pour la période 2028-2041, afin de donner de la visibilité à long terme aux acteurs économiques et sociaux. Parmi les mesures phares figurent un investissement massif pour garantir la restauration scolaire gratuite, le développement de l’enseignement bilingue en langues régionales, ainsi qu’une revalorisation de la prime d’activité indexée sur le différentiel du coût de la vie calculé par l’INSEE.

Sur le plan structurel, le rapport appelle également à une loi spéciale destinée à résorber le désordre foncier et l’indivision, un héritage direct de la concentration des terres de l’époque coloniale qui prive aujourd’hui de nombreuses familles d’un patrimoine sécurisé. Il recommande l’instauration d’un suivi contraignant des prix et des marges des grossistes-importateurs par la DGCCRF, ainsi qu’une intégration obligatoire de tous les acteurs de la chaîne logistique dans les négociations sur la vie chère.

Ces propositions sont nécessaires, mais elles se heurteront aux limites du modèle actuel tant que la puissance publique n’aura pas le courage de s’attaquer à la racine de la dépendance économique. On ne pourra pas atteindre l’égalité réelle en se contentant de subventionner des marchés captifs au profit de grands distributeurs. Rompre le cercle vicieux du mal-développement exige une réorientation profonde vers la production endogène, le soutien à l’économie sociale et solidaire et une véritable souverainetéalimentaire. Si les inégalités sont systémiques, comme le reconnaît enfin le Sénat, alors la République ne peut plus se contenter de réparer superficiellement les effets d’un mécanisme qu’elle continue de financer.

(Photo DR – Guadeloupe-AC)

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