Comment l’abandon de la prévention condamne notre Sécurité sociale
Un récent rapport sénatorial jette une lumière crue sur l’échec structurel des politiques publiques de santé en France. Derrière le triomphe apparent de la médecine curative se cache un renoncement politique majeur dont le coût humain et financier menace désormais les fondements mêmes de notre modèle de solidarité nationale.
C’est un titre en forme d’aveu qui introduit le rapport d’information de la commission des affaires sociales du Sénat : « Beaucoup de soin, mais peu de santé ». Publié fin juin, ce document dresse un réquisitoire contre la grande faille de nos politiques publiques, à savoir la prévention. Le texte (1) démontre que le manque d’anticipation n’a rien d’une fatalité biologique. Il résulte de choix politiques et économiques profondément ancrés dans une gouvernance du court terme, qui préfère gérer les crises successives plutôt que de bâtir la résilience de notre système de soins.
Les chiffres avancés par la mission sénatoriale donnent le vertige. En 2023, près de 37 % de la population française souffrait d’une pathologie chronique. Si la trajectoire actuelle se poursuit sans inflexion majeure, ce taux franchira la barre des 43 % à l’horizon 2035. De même, les affections de longue durée, qui concernaient un cinquième des assurés en 2022, en toucheront plus d’un quart dans moins de dix ans. Cette explosion n’est pas seulement le reflet mécanique du vieillissement de la population. Elle témoigne d’un abandon généralisé de la prévention primaire, celle qui s’attaque directement aux causes environnementales, sociales et comportementales des maladies avant qu’elles ne surviennent.
Le coût de l’inaction
Pourtant, les gouvernements successifs se targuent régulièrement d’avoir augmenté l’effort financier. Hors dépenses exceptionnelles liées aux crises sanitaires récentes, l’enveloppe globale dévolue à la prévention a progressé de près de 50 % en dix ans, entraînant un budget affiché de 8,3 milliards d’euros en 2024. Une apparente générosité budgétaire mal cadrée qui n’aboutit qu’à un émiettement total des actions, une gouvernance bureaucratique illisible et un saupoudrage de crédits sans vision globale. L’absence d’indicateurs de performance sérieux permet ainsi de masquer l’inefficacité de campagnes de communication hors-sol, déconnectées du quotidien des citoyens.
Les résultats de ce pilotage à vue sont particulièrement médiocres. Le dépistage des cancers en est l’illustration la plus douloureuse. En 2023, le taux de participation au dépistage du cancer du sein plafonnait à 47,7 % et celui du cancer colorectal s’effondrait à 35,3 %, restant dramatiquement en deçà des seuils de sécurité recommandés par le Conseil de l’Europe. Quant à la couverture vaccinale, elle affiche des carences chroniques dans de nombreuses régions, ouvrant la voie au retour de pathologies que l’on croyait pourtant éradiquées. Ce laisser-faire sanitaire se traduit par des diagnostics tardifs, souvent synonymes de traitements plus lourds, plus invasifs et aux chances de réussite amoindries.
L’effet de ciseaux économique
Ce renoncement à agir en amont a un prix et il est devenu insoutenable pour les finances publiques. L’impact économique de cette incurie pèse de tout son poids sur notre système de protection sociale. La prise en charge des pathologies chroniques siphonne aujourd’hui 62 % des dépenses totales de l’Assurance maladie. En accaparant une part toujours plus hégémonique des ressources, le traitement des maladies évitables engendre un effet de ciseaux. Il asphyxie financièrement l’hôpital public, déjà exsangue, et réduit à néant les marges de manœuvre budgétaires nécessaires pour affronter les autres grands chantiers sanitaires, à commencer par l’effondrement de la santé mentale chez les jeunes ou l’adaptation aux crises climatiques.
Au-delà du gouffre budgétaire, c’est le principe même de la solidarité nationale et du modèle de 1945 qui se trouve menacé dans ses fondements. Lorsque le système de soins s’asphyxie sous le poids du curatif, l’accès aux professionnels se complique, les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous s’allongent et le reste à charge pour les ménages augmente. Cette dégradation progressive nourrit un double écueil. D’une part, elle pousse les classes moyennes et aisées vers des assurances privées, rompant l’universalité d’un système où chacun cotisait selon ses moyens et recevait selon ses besoins. D’autre part, elle fragilise le consentement à l’impôt et aux cotisations des citoyens qui ne trouvent plus, dans le service public, la réponse à leurs besoins fondamentaux. C’est le terreau idéal pour les partisans de la privatisation totale de la protection sociale.
La double peine des inégalités sociales
Au-delà du péril financier, la faillite de la prévention s’avère être un puissant vecteur d’inégalités. Les sénatrices à l’origine de ce rapport rappellent une réalité brutale, car la maladie n’est pas neutre socialement. L’état de santé perçu reste déterminé par un gradient socio-économique strict. Les populations les plus précaires subissent de plein fouet l’exposition aux risques environnementaux, à la malbouffe industrielle ou à la pénibilité au travail. L’espérance de vie en bonne santé stagne ainsi autour de 65 ans pour les femmes et 63 ans pour les hommes, avec des écarts abyssaux entre ouvriers et cadres. Les premiers passent trop souvent leurs premières années de retraite à gérer la maladie, quand les seconds profitent d’une longévité active.
De plus, les dispositifs actuels de prévention profitent d’abord à ceux qui maîtrisent déjà les codes du système de soins. En se reposant sur des démarches purement individuelles, des injonctions culpabilisantes ou des applications numériques, l’État reproduit et accentue les distances sociales. Le coût sociétal du tabac et de l’alcool, estimé respectivement à 156 et 102 milliards d’euros par an, frappe de manière disproportionnée les classes populaires, sans que les pouvoirs publics n’osent affronter les lobbys industriels qui tirent profit de ces addictions. Face à cette injustice, l’injonction libérale à la seule responsabilité individuelle fait office de capitulation politique.
Des voies de rupture pour une refondation sanitaire
Face à cette impasse structurelle, la réponse ne pourra pas se limiter à de simples ajustements de gestion ou à de nouvelles structures administratives. Une refondation globale impose d’abord de sortir la prévention du seul cadre de la médecine libérale en bâtissant un grand Service public de la prévention intégrée. En recrutant massivement des professionnels de santé publique dédiés au sein même des écoles, des universités et des entreprises, l’action sanitaire s’inscrirait enfin dans les lieux de vie quotidiens des citoyens, permettant un suivi universel et gratuit tout au long de l’existence.
Cette logique implique également d’agir sur l’environnement et l’alimentation, deux déterminants majeurs des pathologies modernes. Une fiscalité rigoureuse, pénalisant l’industrie agrochimique, l’usage des pesticides et les aliments ultra-transformés, permettrait de lever des fonds indispensables. Ces recettes fiscales nouvelles financeraient directement la transition sanitaire. Parallèlement, l’introduction d’une Sécurité sociale de l’alimentation garantirait un accès universel à des produits sains, de qualité et locaux, s’attaquant ainsi à la racine des maladies liées à la précarité nutritionnelle.
Pour que ces droits soient effectifs partout, le principe de justice territoriale doit prévaloir sur le laisser-faire. Cela suppose de réguler fermement l’installation médicale en conditionnant le conventionnement des professionnels par l’Assurance maladie aux besoins réels des bassins de vie, seule méthode capable d’éradiquer les déserts médicaux qui ruinent l’accès aux soins de premier recours. Enfin, l’inscription dans notre Constitution du principe « Une seule santé », plus connu sous son appellation internationale One Health, qui lie l’état des organismes humains à celui des animaux et des écosystèmes, contraindrait l’État à évaluer l’impact biologique à long terme de chaque décision industrielle ou agricole.
Repenser notre modèle de protection sociale est une exigence qui dépasse les simples calculs budgétaires. Continuer à financer la maladie après coup en ignorant ses causes condamne notre système de solidarité à l’asphyxie. La bascule vers une authentique société de la prévention n’est plus une option technique, mais le choix démocratique indispensable pour préserver notre pacte républicain.
Notes
(1) Rapport d’information du Sénat, signé par les sénatrices Marie-Do Aeschlimann (Les Républicains), Marion Canalès (Groupe socialiste, écologiste et républicain ) et Nadia Sollogoub (Union Centriste), « Beaucoup de soin, mais peu de santé : l’impératif de la prévention », déposé le 24 juin 2026.
(2) Données de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) relatives à l’espérance de vie sans incapacité en France, actualisées en 2025
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