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Illustration feu de forêt
Éditos Environnement

La vraie dette que nous laisserons à nos enfants

Dans ce troisième volet de notre dossier consacré au rapport 2026 du Haut Conseil pour le Climat, nous dressons un constat inquiétant : le fardeau écologique pèsera bien plus lourd que la fameuse dette financière qui obnubile les libéraux et ceux qui nous gouvernent.

Il est devenu presque impossible d’écouter un responsable politique, un représentant patronal ou un économiste de plateau sans entendre que la dette publique serait le péril suprême. La faute originelle devant laquelle toute autre considération devrait s’effacer. Au nom de nos enfants, toujours. Le refrain tourne en boucle. Il faudrait « faire des efforts », réduire la dépense, indemniser moins longtemps les chômeurs, retarder encore l’âge de la retraite et accepter la lente dégradation des services publics. 

Le Medef présente chaque droit social comme une charge et chaque mécanisme de solidarité comme un luxe. Les gouvernements successifs reprennent cette grammaire avec une constante remarquable : la protection sociale serait devenue insoutenable. Le coût de l’inaction climatique, en revanche, ne figure étrangement jamais au passif des comptes nationaux.

Les comptes publics face au mur de la physique

Le rapport 2026 du Haut Conseil pour le climat (HCC) vient pourtant de décrire avec précision ce que cette cécité prépare (1). En 2025, les émissions françaises ont encore diminué, mais seulement de 2,1 %, après une baisse de 3 % en 2024. Le rythme de baisse ralentit, ce qui reporte mécaniquement l’effort sur les années à venir. Pour tenir la trajectoire prévue, le rythme de réduction devra dès 2026 être multiplié par deux dans les transports, par trois dans les bâtiments et par trois dans l’agriculture.

Voilà ce que signifie concrètement repousser l’action : réduire aujourd’hui la part assumée par les générations présentes, puis demander aux suivantes d’accomplir en quelques années des transformations colossales. La dette financière peut être étalée, refinancée, restructurée ou absorbée par l’inflation. La dette climatique, elle, obéit aux lois physiques. On ne négocie pas avec une sécheresse. On ne reporte pas à l’exercice budgétaire suivant l’effondrement d’un écosystème et on ne reconstitue pas en quelques années un sol détruit ou une ressource en eau contaminée.

Cette dette réside aussi dans les investissements que nous différons. Le Haut Conseil relève que les investissements verts, après avoir augmenté pendant dix ans, ont reculé de 5 % en euros constants en 2024, alors qu’ils devraient presque doubler d’ici à 2030 (1). Dans le même temps, les investissements fossiles restent stables autour de 70 milliards d’euros par an. Chaque rénovation abandonnée et chaque ligne ferroviaire sacrifiée s’ajoutent à une facture que d’autres payeront sous forme d’impôts, de primes d’assurance, de dépenses de santé et de réparations face aux catastrophes.

Le capitalisme vit à crédit sur l’avenir

L’inaction n’a rien de gratuit. Elle ne consiste pas à économiser de l’argent, mais à différer la dépense jusqu’au moment où elle deviendra insurmontable. Rénover un logement aujourd’hui coûte moins cher que de financer pendant trente ans des factures énergétiques exorbitantes et les conséquences sanitaires de la précarité thermique. Préserver les zones humides coûte moins cher que de réparer les dégâts des crues ou de lutter contre les pénuries d’eau.

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Pourtant, cette évidence se heurte à un système économique qui juge chaque décision à l’aune de sa rentabilité immédiate. Depuis des décennies, l’argent public sert à soutenir, subventionner et défiscaliser des entreprises sans véritables contreparties sociales ou environnementales. Des milliards ont été consacrés à la « compétitivité » d’un appareil économique demeuré largement prisonnier du siècle dernier, fondé sur l’extraction des ressources, l’obsolescence et la réduction continue du coût du travail.

La baisse des émissions obtenue ces dernières années repose d’ailleurs très majoritairement sur des progrès technologiques et la substitution d’énergies. Les transformations des usages, des modes de transport ou des régimes alimentaires restent, selon le HCC, largement sous-exploitées (1). L’économie cherche à verdir ses techniques sans jamais remettre en cause les volumes produits ou la quête permanente de productivité. Ce n’est pas la protection sociale qui vit au-dessus de ses moyens : c’est le capitalisme qui vit à crédit sur les ressources naturelles, la santé des travailleurs et les générations futures. Il privatise les profits et laisse à la collectivité le soin de régler l’addition.

Investir pour protéger : la seule vraie responsabilité

Il existe pourtant des dettes légitimes. Une dette contractée pour financer des transports moins polluants, des services publics solides, des hôpitaux capables de soigner, des écoles en bon état, des logements isolés et une transformation écologique profonde ne constitue pas un fardeau. Elle forme un patrimoine.

Nos enfants nous reprocheront-ils d’avoir emprunté pour leur laisser une société plus juste et une planète habitable ? Ou nous reprocheront-ils d’avoir refusé ces investissements au nom de l’équilibre des comptes, avant de leur transmettre un territoire fragilisé, des services publics exsangues et une facture climatique impossible à éponger ? Si la France n’accélère pas dès maintenant, elle ne fera pas disparaître l’effort : elle le concentrera sur une période plus courte, obligeant les gouvernements futurs à gérer dans l’urgence des crises multipliées.

Toutes les dettes ne se valent pas. Celle qui finance les cadeaux fiscaux et le maintien d’un modèle économique dépassé appauvrit l’avenir. Celle qui protège, répare et prépare peut au contraire l’enrichir. À force de prétendre sauver nos enfants de la dette financière, les libéraux leur préparent un monde où tout coûtera plus cher, où tout sera plus fragile et où les pertes les plus graves ne pourront jamais être compensées. L’actualité nous le prouve chaque jour, de manière toujours un peu plus douloureuse. Et ce n’est malheureusement qu’un début.

(Photo DR – CC)

Notes
 (1) Haut Conseil pour le climat, Rapport annuel 2026.

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