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Illustration accidents du travail
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Pourquoi le travail continue de tuer en France

Les accidents mortels reculent sur le long terme, mais certains secteurs restent marqués par une exposition permanente aux risques. Derrière les discours sur la prévention, le travail continue d’abîmer, parfois très tôt, ceux qui l’exercent.

Lundi prochain débutera en France la période des stages de seconde pour des milliers de lycéens. Une immersion en entreprise qui intervient moins d’un an après la mort de deux adolescents de 16 ans. Dans la Manche, un adolescent est mort après la chute de palettes dans un magasin. Dans le Maine-et-Loire, un autre a été percuté par un engin agricole. Tous deux étaient âgés de 16 ans et effectuaient une période d’observation en milieu professionnel. L’émotion suscitée par ces décès tient évidemment à leur âge. Mais elle rappelle aussi que l’entrée dans le monde du travail peut déjà exposer à des risques lourds, y compris dans des situations présentées comme temporaires ou encadrées.

Infog accidents travail

Selon les chiffres relayés en 2025, cinq mineurs de 15 à 17 ans sont morts au travail ou pendant une formation professionnelle au cours de l’année. Apprentis, stagiaires, élèves en immersion : les statuts diffèrent, mais les secteurs concernés sont souvent les mêmes. Logistique, agriculture, restauration, bâtiment. Des univers où les accidents graves restent fréquents malgré des décennies de politiques de prévention.

Une réalité ancienne, toujours présente

Le nouveau Plan santé au travail 2026-2030, qui fixe les priorités nationales en matière de prévention des risques professionnels, classe les jeunes travailleurs parmi les publics(1) les plus exposés. Les statistiques de l’Assurance maladie vont dans le même sens depuis plusieurs années : les salariés de moins de 25 ans ont davantage d’accidents du travail que le reste de la population active.
 En 2024, la France a enregistré 824 accidents du travail mortels : 764 dans le régime général et 60 dans le régime agricole (2). À ces chiffres s’ajoutent les maladies professionnelles et les accidents de trajet, eux aussi responsables de plusieurs centaines de décès chaque année. 
 Les niveaux de sinistralité n’ont plus rien à voir avec ceux des années 1950 ou 1960. Les protections se sont renforcées, certaines tâches dangereuses ont disparu et les contrôles se sont développés. Pourtant, dans plusieurs secteurs, les conditions de travail restent physiquement éprouvantes et les marges de sécurité demeurent faibles.

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 Dans les entrepôts logistiques, les préparateurs de commandes sont scrutés par des systèmes mesurant les temps de déplacement, les périodes d’arrêt et les rythmes de traitement des colis. Certains salariés parcourent plusieurs kilomètres par jour dans des bâtiments où les rotations sont permanentes. Sur les chantiers, les épisodes de forte chaleur compliquent désormais des tâches déjà éprouvantes physiquement. Dans l’aide à domicile, les journées se construisent souvent autour de déplacements continus, de manipulations répétées et d’horaires fragmentés.
 Les accidents les plus graves restent concentrés dans quelques secteurs : bâtiment, transports, agriculture, logistique. Chutes de hauteur, circulation d’engins, manutention, fatigue, manque de formation. Les causes sont connues depuis longtemps et reviennent régulièrement dans les enquêtes menées après les drames.

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Une prévention très inégale selon les entreprises

Le document unique d’évaluation des risques professionnels (le DUERP) est obligatoire dans toutes les entreprises. Il doit permettre d’identifier les dangers et de mettre en place des mesures de prévention adaptées. Dans les petites structures, toutefois, cette obligation reste souvent limitée à l’aspect administratif. En 2019, moins de la moitié des établissements privés disposaient d’un document réellement à jour (3). Dans certaines entreprises, la prévention repose sur peu de moyens, peu de temps et des effectifs déjà tendus.

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 En effet, l’écart avec les grandes entreprises reste important. Les groupes disposant de services spécialisés et d’équipes dédiées à la sécurité sont généralement mieux organisés. À l’inverse, dans les petites sociétés, la gestion des risques dépend souvent des contraintes immédiates de production. Les salariés les plus exposés sont fréquemment les nouveaux arrivants, les intérimaires ou les sous-traitants. Dans plusieurs dossiers d’accidents du travail examinés ces dernières années, des formations à la sécurité apparaissent réduites à quelques explications rapides avant la prise de poste. Certains salariés racontent avoir commencé à travailler sur des machines ou sur des chantiers après une présentation sommaire.
 Au-delà du manque d’information, dans de nombreux secteurs, les conditions de production elles-mêmes limitent les marges de sécurité. Quand les équipes tournent en sous-effectif, que les délais se resserrent et que les rotations de personnel augmentent, la prévention devient plus difficile à appliquer concrètement.

Des corps usés bien avant la retraite

Le débat sur la santé au travail ne porte pas seulement sur les accidents. Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics mettent davantage en avant la notion d’usure professionnelle. Le gouvernement a annoncé un milliard d’euros sur cinq ans pour tenter de prévenir cette dégradation progressive de la santé liée au travail. En 2024, plus de 87 000 salariés ont été accompagnés après une dégradation de leur santé liée à leur profession, au point de menacer leur maintien dans l’emploi (3). Ce chiffre donne une idée de la situation dans certains métiers où continuer à travailler devient difficile après plusieurs années d’exposition physique.
 La médecine du travail traverse elle aussi une période de tension.

Des arbitrages qui dépassent la seule prévention

Dans de nombreuses régions, les services de prévention manquent de médecins et peinent à assurer un suivi régulier des salariés, notamment dans les petites entreprises ou les secteurs précaires. La réforme de 2021 a élargi leurs missions, mais sur le terrain, beaucoup de professionnels décrivent des structures déjà saturées. Les épisodes de canicule ajoutent désormais une difficulté supplémentaire. Sur certains chantiers ou dans des exploitations agricoles, les fortes chaleurs deviennent un sujet récurrent pendant l’été. Les adaptations existent, mais elles restent variables selon les entreprises et les secteurs.
La santé mentale occupe également une place plus importante dans les nouveaux plans gouvernementaux. Burn-out, arrêts longue durée, salariés contraints de quitter leur métier pour raisons de santé : le travail ne détruit pas uniquement dans l’accident spectaculaire. Il peut aussi dégrader à bas bruit les corps et les équilibres psychologiques.

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La France continue d’afficher un niveau élevé d’accidents du travail mortels par rapport à plusieurs pays européens (4 et lire ci-dessous). Les autorités se défendent en soulignant que les comparaisons restent complexes, notamment parce que certains décès liés à des malaises survenus au travail sont davantage comptabilisés en France qu’ailleurs. Une précision qui ne règle pas le problème de fond. Les inspections du travail restent limitées au regard du nombre d’entreprises à contrôler.
Les chaînes de sous-traitance rendent parfois les responsabilités plus difficiles à établir. Et dans certains secteurs, les contraintes économiques pèsent directement sur l’organisation du travail. Sur un chantier, interrompre une activité pour des raisons de sécurité peut entraîner des retards importants. Dans certains entrepôts, quelques minutes perdues suffisent à faire remonter des alertes dans les outils de suivi internes. Ces mécanismes ne provoquent pas mécaniquement des accidents, mais ils contribuent à réduire les marges de sécurité disponibles au quotidien.
 Le coût financier est lui aussi considérable. Selon l’Assurance maladie, les indemnités journalières liées aux accidents du travail et aux maladies professionnelles ont atteint 4,9 milliards d’euros en 2024. Un niveau inédit, devenu le premier poste de dépenses de la branche accidents du travail et maladies professionnelles. Ce chiffre ne prend en compte ni les pertes de production, ni les coûts de remplacement, ni les conséquences humaines et sociales pour les salariés concernés.

La sécurité du travail face aux impératifs économiques

Plusieurs pistes reviennent régulièrement dans les débats sur la santé au travail : renforcer les contrôles, augmenter les sanctions en cas de manquements graves, mieux encadrer la sous-traitance ou renforcer les formations pour les jeunes travailleurs et les intérimaires. Plusieurs syndicats, dont la CGT et Solidaires, demandent également que certaines aides publiques accordées aux entreprises soient conditionnées au respect des obligations de sécurité et aux résultats en matière d’accidents du travail. La question climatique commence elle aussi à modifier le débat. Plusieurs organisations syndicales et associations de santé au travail réclament désormais des interruptions automatiques d’activité pendant certains épisodes de chaleur extrême, ainsi que des aménagements obligatoires des horaires dans les métiers les plus exposés.
 Dans une grande partie des accidents mortels recensés chaque année, les risques étaient pourtant déjà identifiés avant le drame. Encore une fois, le problème tient donc moins à l’absence de solutions qu’aux choix politiques, économiques et organisationnels qui continuent de reléguer la sécurité du travail derrière les impératifs de production.

Photo C.C.

Notes

(1) Ministère du Travail, Plan santé au travail 2026-2030
(2) Ministère du Travail, Accidents du travail mortels : données 2024
(3) Ministère du Travail, Bilan du Plan santé au travail 2021-2025
(4) Eurostat, Accidents at work statistics


Pourquoi certains pays européens enregistrent moins d’accidents mortels

En 2023, l’Union européenne a enregistré 3 298 accidents du travail mortels, soit une légère hausse par rapport à l’année précédente. Le secteur de la construction concentre à lui seul près d’un quart de ces décès.
Plus largement, les métiers les plus exposés restent souvent les mêmes d’un pays à l’autre : bâtiment, transports, agriculture, logistique ou industrie.
Plusieurs pays européens affichent toutefois des taux d’accidents mortels plus faibles que la France, notamment dans l’industrie et le bâtiment. Les écarts s’expliquent en partie par des différences d’organisation du travail, de contrôle et de représentation des salariés.
En Allemagne ou dans plusieurs pays nordiques, les représentants du personnel disposent souvent de davantage de pouvoir sur les questions de sécurité. Les inspections peuvent également être plus fréquentes et la sous-traitance plus strictement encadrée dans certains secteurs à risque.
Dans l’ensemble de l’Union européenne, plus des trois quarts des accidents du travail provoquent des blessures, des entorses, des commotions ou des lésions internes. Dans plusieurs entreprises industrielles européennes, la prévention est davantage intégrée directement dans l’organisation de la production. La sécurité n’y repose pas uniquement sur des obligations administratives ou des corrections mises en place après les accidents.

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