La retraite à 60 ans, c’est (vraiment) possible
En agitant le spectre de la faillite de la répartition, les cercles libéraux et le Rassemblement national préparent le terrain pour les fonds de pension privés, au détriment des salariés les plus modestes. Pourtant, des propositions alternatives et réellement sociales existent.
Le verdict technocratique est tombé avec la régularité d’un métronome. Dans ses dernières projections économiques, le Conseil d’orientation des retraites agite à nouveau le spectre du déséquilibre financier, prédisant un allongement mécanique de la durée d’activité pour atteindre un horizon insensé à 67,6 ans en 2070 (1). Ce traitement purement comptable, repris en chœur par les cercles libéraux, n’offre qu’un horizon de résignation. Il faudrait travailler toujours plus longtemps ou accepter le déclin programmé du niveau des pensions. Pourtant, derrière l’apparente neutralité des graphiques de l’administration, se cache un choix de société profondément idéologique. En s’extrayant de cette camisole budgétaire, des syndicats, des économistes hétérodoxes et des mouvements progressistes démontrent que notre modèle de protection sociale peut non seulement être pérennisé, mais profondément dépassé pour libérer le travail de la seule valeur marchande.
L’ombre de la capitalisation ou le grand hold-up sur l’épargne populaire
Cette rhétorique de l’urgence financière et du trou de la Sécurité sociale ne doit rien au hasard. Elle prépare méthodiquement le terrain pour le grand marché de la capitalisation, une manne financière inestimable que le secteur privé lorgne avec insistance depuis des décennies. Pour les banques et les assurances, la perspective de voir le système par répartition s’affaiblir représente une opportunité historique. Il s’agit de capter des dizaines de milliards d’euros de cotisations pour les injecter dans des plans d’épargne retraite individuels, sur le modèle des mastodontes financiers américains comme BlackRock ou Vanguard (2).
Mais derrière les promesses de rendements boursiers se cache une machine à broyer l’égalité. Le système par capitalisation est, par nature, un système de tri social. Si la capitalisation reste facultative et s’ajoute à une répartition exsangue, seuls les salariés les plus aisés, disposant d’une capacité d’épargne mensuelle, pourront se constituer une retraite digne de ce nom. Les cadres supérieurs et les professions libérales sécuriseront leurs vieux jours sur les marchés financiers pendant que les travailleurs de première ligne subiront la paupérisation des pensions publiques.
L’alternative n’est pas moins sombre si la capitalisation devient obligatoire ou intégrée au système de base, comme le préconisent certains cercles ultra-libéraux. Dans ce scénario, les salariés modestes et les travailleurs précaires se retrouveraient contraints de cotiser sur des fonds privés à hauteur de leurs faibles revenus. À l’arrivée, la logique mathématique des marchés financiers s’appliquerait sans pitié. De petites cotisations ne génèrent que de petites pensions. Privés des mécanismes de solidarité et des minima contributifs propres à la répartition, les bas salaires, les personnes aux carrières hachées et les femmes se retrouveraient condamnés à une pauvreté endémique au moment de la retraite, totalement soumis aux fluctuations des indices boursiers et aux crises financières mondiales.
Le double discours de l’extrême droite et l’alignement néolibéral
Dans cette offensive contre le modèle social issu du Conseil national de la Résistance, les digues politiques s’effritent de manière spectaculaire. Jordan Bardella, le probable futur candidat à la Présidentielle, vient d’opérer un tournant idéologique majeur qui s’aligne progressivement sur les intérêts de la haute finance, abandonnant les postures sociales de façade qui servaient d’arguments électoraux.
Sous couvert de simplification et de liberté individuelle, le président du Rassemblement national distille de plus en plus fréquemment l’idée de la fin de l’âge légal de départ au profit d’un système reposant uniquement sur les annuités, tout en ouvrant explicitement la porte à l’introduction d’une dose de capitalisation (3). Ce discours prétend s’adapter aux réalités économiques mais il rejoint en vérité le dogme ultralibéral le plus orthodoxe. En insistant sur les seules annuités et en légitimant les fonds privés, l’extrême droite valide l’individualisation totale du risque social. Celui qui a commencé à travailler tard ou qui a connu le chômage devra trimer jusqu’à l’épuisement ou accepter une pension de misère, tandis que les marchés financiers empocheront les dividendes de cette privatisation rampante.
Financer le progrès social par la richesse globale et la productivité
La riposte des forces progressistes et des syndicats de transformation sociale, à l’instar de la CGT ou de Solidaires, commence par briser le mythe du déficit insurmontable. Le problème de notre système de retraite n’est pas démographique, il est strictement politique. La focalisation obsessionnelle sur le ratio entre le nombre d’actifs et le nombre de retraités occulte une réalité économique majeure, celle de l’explosion de la productivité.
L’assiette sur laquelle reposent les cotisations actuelles est volontairement restreinte aux seuls salaires directs, ce qui pénalise l’emploi et libère le capital de ses responsabilités. L’alternative portée par les économistes de gauche consiste à élargir le financement des retraites à la valeur ajoutée totale des entreprises. Une idée qui était d’ailleurs reprise dès 2006 par le Conseil d’Orientation pour l’Emploi (4). Si la révolution technologique, l’intelligence artificielle et l’automatisation permettent aujourd’hui de produire deux ou trois fois plus de richesses avec moins de personnel qu’il y a trente ans, ce sont ces gains de productivité massifs qui doivent abonder les caisses sociales. Il n’y a aucune fatalité économique à ce que la richesse créée par les machines et les algorithmes serve uniquement à gonfler les dividendes des actionnaires.
De surcroît, les solutions de financement à court et moyen termes abondent dès lors que l’on accepte de s’attaquer à la concentration inédite des patrimoines. Une mise à contribution des superprofits des multinationales et une taxation accrue des revenus financiers suffiraient largement à combler les besoins identifiés par les rapports officiels. Les calculs des instituts économiques hétérodoxes démontrent qu’une hausse ciblée des cotisations patronales de quelques fractions de point, combinée à l’instauration d’une égalité salariale stricte entre les femmes et les hommes, générerait des dizaines de milliards d’euros de recettes supplémentaires pour les caisses de l’État (5). La justice fiscale est le levier le plus efficace pour garantir le droit à une retraite à 60 ans avec un taux de remplacement élevé pour toutes et tous.
Le choc vertueux sur l’emploi et le partage du travail
L’argument de la soutenabilité financière s’effondre lorsque l’on analyse l’impact global d’un retour à la retraite à 60 ans, et à 55 ans pour les métiers pénibles. Les simulations de l’Observatoire français des conjonctures économiques confirment qu’en obligeant les seniors à travailler plus longtemps, on gonfle artificiellement le nombre de personnes sur le marché du travail, ce qui aggrave directement le chômage, en particulier chez les jeunes (6). Face à cette logique de rationnement qui asphyxie les nouvelles générations, l’abaissement de l’âge de départ s’impose comme un puissant outil de régulation.
Même si le patronat refuse d’admettre ce principe, le départ anticipé des salariés les plus anciens libère mécaniquement des postes au sein des entreprises. Par un effet d’aspiration, les salariés en milieu de carrière progressent, ce qui ouvre de nouvelles perspectives d’embauches stables pour les jeunes. Ces derniers sont aujourd’hui trop souvent cantonnés à la précarité des contrats courts. En insérant massivement la jeunesse dans des emplois durables, la collectivité réduit ses dépenses liées à la précarité. Elle transforme ainsi des bénéficiaires d’allocations en nouveaux cotisants actifs, capables de financer le système de protection sociale par leur travail.
Pour organiser cette transition en douceur, il est possible d’imaginer la généralisation d’un passage de relais progressif. Le principe est simple : le salarié en fin de carrière réduit son temps de travail tout en conservant l’intégralité de son salaire grâce à un système de mutualisation. Le temps ainsi libéré est consacré au tutorat d’un jeune embauché en contrat à durée indéterminée. Ce compagnonnage évite la perte des savoir-faire dans l’entreprise et sécurise l’entrée des jeunes dans le monde du travail. L’aménagement planifié des temps de vie démontre ainsi sa supériorité économique et humaine sur la brutalité des réformes de recul de l’âge.
Le « salaire continué »
Au-delà du simple refinancement de l’existant, des mouvements issus de la gauche alternative et de la recherche critique invitent à un véritable changement de paradigme. C’est le projet du « salaire continué », porté et théorisé notamment par l’association Réseau Salariat et le sociologue Bernard Friot (7).
Dans cette perspective, la retraite ne doit plus être perçue comme une assurance contre l’invalidité de la vieillesse ou comme une épargne différée liée aux aléas d’une carrière. Elle devient un droit politique attaché à la personne. Le principe consiste à attribuer à chaque citoyen, dès l’âge de 50 ou 55 ans, un salaire à vie irrévocable, totalement déconnecté de l’obligation d’occuper un emploi ou de plaire à un employeur.
Cette proposition repose sur un constat anthropologique fondamental. Les retraités ne sont pas des inactifs qui vivent aux crochets de la société, ils sont au contraire des producteurs majeurs de valeur sociale, culturelle, associative et citoyenne. En libérant cette activité de la tyrannie du profit et de la subordination patronale, le « salaire continué » fait de la retraite le modèle d’une société nouvelle où le travail est enfin émancipé du capital.
La reconquête du temps libre et l’impératif écologique
Cette refondation s’articule de manière organique avec les revendications écologistes de décroissance sélective et de sobriété. Face à l’urgence climatique et à l’impossibilité matérielle d’une croissance infinie, la question du temps de vie devient centrale. Les théories du droit universel au temps libre et du droit à la paresse rappellent que le progrès humain ne se mesure pas au produit intérieur brut, mais à la quantité de temps soustraite à l’aliénation marchande.
Plutôt que d’ajuster les vies humaines aux exigences des marchés, les programmes de la gauche radicale proposent une réduction drastique et continue du temps de travail tout au long de l’existence. La retraite précoce s’inscrit dans cette philosophie de la bifurcation écologique. Elle permet de réorienter les énergies humaines vers des activités non polluantes, basées sur l’entraide, la transmission des savoirs et le soin du vivant.
La retraite par répartition n’est pas le modèle archaïque du siècle dernier, que l’on devrait sauver par des sacrifices répétés et des réformes douloureuses. Elle constitue au contraire l’embryon concret d’une société post-capitaliste. C’est un espace conquis où la subsistance humaine est définitivement arrachée à la violence de l’exploitation économique et aux mirages destructeurs de la finance globale.
(Photo F. Blanc/FO – CC)
Notes
(1) France Info, juin 2026, Le Conseil d’orientation des retraites va revoir à la hausse sa prévision de déficit du système à long terme.
(2) Basta !, 2020, BlackRock et les retraites : pourquoi et comment le gestionnaire d’actifs joue un rôle dans la réforme.
(3) Senioractu, juin 2026, Retraites : au RN, Bardella et Le Pen ne sont plus d’accord sur votre âge de départ.
(4) Haut commissariat au Plan, COE, Avis sur l’élargissement de l’assiette des cotisations sociales des employeurs.
(5) Confédération générale du travail, Proposition CGT de financement des retraites.
(6) Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Réforme et suspension de la réforme des retraites : quels impacts sur les projections de population active à court et moyen terme.
(7) Réseau Salariat, Bernard Friot,Stratégie pour le salaire à vie.
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