Consommation

Jeux vidéos (Photo Daniel Benavides_CC)
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Jeux vidéo : jouer mieux en polluant moins

Temps de lecture : 6 minutes

Alors que l’Ademe prévoit une forte hausse de l’empreinte carbone du « gaming » d’ici 2030, faut-il toujours des machines plus puissantes pour proposer une meilleure expérience ? Les attentes des joueurs et le succès de productions moins exigeantes invitent à interroger un modèle industriel fondé sur la performance.

Les jeux vidéo n’ont jamais été aussi populaires. En France, selon une enquête du Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL) publiée cette année, pas moins de 38,7 millions de Français jouent. Un loisir devenu largement familial, pratiqué sur consoles, ordinateurs ou smartphones. Mais son développement s’accompagne d’une empreinte environnementale croissante, largement liée à la fabrication et à l’utilisation des équipements.

Une étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe), publiée le mois dernier, a mis en évidence le fait que la pratique du jeu vidéo en France représentait entre 960 000 et 1,16 million de tonnes équivalent CO₂ en 2024, soit environ 3,3 % de l’empreinte carbone du numérique. Dans son scénario tendanciel, ces émissions pourraient augmenter de 42 % d’ici 2030, alors que le temps total consacré aux jeux ne progresserait que de 10 % (1).

Cette disproportion tient principalement à l’évolution des technologies utilisées. Les équipements des joueurs représentent déjà entre 89 % et 91 % de l’empreinte carbone de cette activité. L’augmentation des exigences matérielles des jeux et le renouvellement des machines constituent donc des enjeux environnementaux majeurs.

Les joueurs réclament-ils toujours plus de puissance ?

Les attentes des joueurs ne se limitent pourtant pas aux performances graphiques. Aux États-Unis, une enquête réalisée en 2026 montre que le prix constitue un critère de choix important pour 52 % des joueurs adultes interrogés, devant la qualité du gameplay (47 %), l’intérêt de l’histoire (41 %) et la qualité des graphismes (37 %) (2). En France, l’enquête SELL-Médiamétrie de 2026 confirme la diversité des pratiques : les jeux occasionnels restent les plus populaires et l’attrait pour l’univers d’un jeu figure parmi les principaux critères d’achat (3).

Jeu vidéo sur tablette. (Photo InclusiveGameLab-CC-BY-SA)
(Photo InclusiveGameLab-CC-BY-SA)

Les succès commerciaux illustrent cette diversité. Nintendo a vendu plus de 156 millions d’exemplaires de sa première Switch, une console techniquement moins puissante que ses concurrentes de salon (4). Sorti en février 2024, Balatro, un jeu de cartes stratégique conçu par un seul développeur, a dépassé cinq millions d’exemplaires vendus en seulement onze mois. Un succès mondial obtenu sans graphismes spectaculaires ni technologies particulièrement gourmandes, grâce à l’originalité de ses mécanismes de jeu (5).

Le réalisme, la fluidité et la richesse visuelle restent essentiels à certaines expériences. Mais ces exemples montrent que l’inventivité, la jouabilité et la qualité des univers peuvent aussi séduire un très large public sans nécessiter les équipements les plus performants.

Des consoles qui pourraient durer davantage

Les fabricants n’imposent pourtant pas un renouvellement annuel. Sept années séparent la PlayStation 4, commercialisée en 2013, de la PlayStation 5, lancée en 2020 (6). Nintendo a attendu plus de huit ans avant de remplacer sa première Switch par la Switch 2, en juin 2025. La commercialisation d’une nouvelle génération ne rend pas immédiatement les précédentes inutilisables. Mais une console parfaitement fonctionnelle peut progressivement devenir incompatible avec les nouveaux jeux. Sur ordinateur, l’augmentation des configurations minimales requises peut produire le même effet.

La longévité du matériel dépend donc autant des choix des éditeurs que de ceux des fabricants. Développer des jeux compatibles avec plusieurs générations permettrait de prolonger l’utilisation des machines, mais impose des contraintes techniques et des coûts supplémentaires. Certaines innovations nécessitent également des capacités de calcul indisponibles sur les équipements anciens. Il existe néanmoins des marges de manœuvre. Une meilleure optimisation des logiciels, des réglages graphiques adaptés et une compatibilité prolongée pourraient réduire la pression au renouvellement sans compromettre l’essentiel de l’expérience de jeu.

Une industrie prisonnière de la course aux performances ?

Dans un secteur très concurrentiel, les fabricants de consoles et de cartes graphiques cherchent constamment à se démarquer. La puissance et les performances techniques sont devenues des arguments de vente privilégiés, alimentant une surenchère technologique. Pourtant, la concurrence pourrait aussi s’exercer sur d’autres terrains : la durée de vie des équipements, leur réparabilité, leur prix ou encore la capacité à faire fonctionner les nouveaux jeux sur des machines plus anciennes. Autant de critères susceptibles de séduire les joueurs tout en réduisant l’impact environnemental du secteur.

L’Ademe mesure les bénéfices possibles d’une évolution du secteur. Dans un scénario associant écoconception, prolongation de la durée de vie des équipements et évolution plus modérée des usages, l’empreinte carbone du jeu vidéo diminuerait de 23 % d’ici 2030 par rapport à 2024, au lieu d’augmenter de 42 % dans le scénario actuel. Ces résultats montrent combien les choix industriels et technologiques peuvent peser sur l’impact environnemental du secteur.

Changer les règles du jeu

Le développement du cloud gaming, qui permet de jouer à distance grâce à des serveurs, illustre les compromis nécessaires. Il peut éviter l’achat d’une nouvelle console, mais mobilise davantage de réseaux et de centres de données. Son intérêt environnemental dépend notamment des équipements qu’il permet réellement de remplacer.

Ces orientations soulèvent un enjeu économique. Les fabricants peuvent-ils conserver leur rentabilité en vendant des machines moins fréquemment renouvelées ? Les studios peuvent-ils continuer à innover sans augmenter constamment les configurations requises ? Le secteur doit aussi composer avec les contraintes de développement et les attentes contradictoires de ses différents publics.

Les pouvoirs publics disposent de moyens d’action à travers les normes d’écoconception, les exigences de réparabilité et la disponibilité des pièces détachées. Des obligations renforcées pourraient favoriser la durabilité des équipements sans limiter la liberté de création des studios.

Après plusieurs décennies d’avancées spectaculaires, l’industrie du jeu vidéo dispose d’une diversité de technologies et de savoir-faire qui lui permet d’envisager d’autres formes d’innovation. La prochaine révolution du secteur devrait se mesurer à sa capacité à proposer davantage de créativité avec moins de ressources

(Photo du haut signée Daniel Benavides-CC)

Notes
 (1) ADEME, octobre 2026, « Évaluation environnementale de l’impact des jeux vidéo en France ».
 (2) Game Developer, 2026, « Total consumer spending on games topped $60B in the US in 2025 ». Enquête américaine YouGov, février 2026.
 (3) SELL et Médiamétrie, 2026, « Les Français et le jeu vidéo ».
 (4) Nintendo, données financières officielles sur les ventes de consoles.
 (5) PocketGamer.biz, janvier 2025, « Balatro exceeds five million in sales across all platforms ».
 (6) Sony Interactive Entertainment, historique officiel de PlayStation.

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