Incendies : quand l’extrême droite transforme les écologistes en coupables
Chaque été ou presque, les mêmes publications reviennent sur les réseaux sociaux. Elles sont partagées des milliers de fois, souvent accompagnées d’une photo spectaculaire de forêt en flammes. Le procédé est désormais bien rodé : après avoir rendu hommage aux femmes et aux hommes mobilisés contre les incendies, mais aussi aux forces de l’ordre, aux bénévoles, aux retraités (?), aux défenseurs des animaux et bien sûr aux chasseurs, le texte désigne les responsables. Non pas les incendiaires, ni le changement climatique, ni l’étalement urbain, ni les décennies de sous-investissement dans la prévention, mais les écologistes.
ONG de protection de la nature, associations environnementales, partis écologistes ou formations de gauche intégrant un important volet écologique sont accusés d’empêcher l’entretien des forêts, d’interdire les coupe-feux, de bloquer les réserves d’eau ou encore d’imposer des essences particulièrement inflammables. Ce récit, largement relayé par des comptes proches de l’extrême droite et repris par une partie de la droite, repose pourtant sur un mélange de faits réels, de raccourcis et d’affirmations fausses.
Nous avons vérifié chacune de ces accusations.
« Les écologistes empêchent l’entretien des forêts »
Verdict : faux
L’affirmation est sans doute la plus répandue. Elle est aussi la plus éloignée de la réalité. Ni les associations environnementales ni les partis écologistes ne défendent une politique consistant à abandonner les forêts à elles-mêmes. Le programme des Écologistes prévoit au contraire de renforcer les effectifs de l’Office national des forêts, (ONF) la gestion forestière et le débroussaillement. Il propose également de donner aux services départementaux d’incendie et de secours les moyens d’organiser des débroussaillements stratégiques et des zones tampons (1). La France insoumise réclame pour sa part une dotation publique pérenne pour l’ONF afin de renforcer ses missions de prévention et de gestion (2). Le Parti communiste défend davantage de débroussaillage, d’élagage et d’entretien des pare-feux (3).
Les travaux d’entretien (éclaircies, débroussaillement, entretien des pistes, coupes sanitaires) continuent d’être réalisés dans les forêts françaises. Certaines opérations doivent effectivement tenir compte de la présence d’espèces protégées ou des périodes de reproduction de la faune. Il s’agit d’arbitrages ponctuels, pas d’une interdiction générale.
Le principal problème identifié par les rapports publics est ailleurs : les moyens humains et financiers demeurent insuffisants pour entretenir des millions d’hectares de forêt et faire respecter partout les obligations légales de débroussaillement. La nouvelle stratégie nationale de lutte contre les incendies prévoit elle-même d’augmenter les investissements consacrés aux équipements et d’accompagner davantage les collectivités (4).
« Les écologistes refusent les routes forestières et les coupe-feux »
Verdict : faux
La France dispose déjà d’un vaste réseau de Défense des forêts contre les incendies (DFCI), constitué de pistes, de coupures de combustible, de citernes et de points d’eau spécialement conçus pour permettre l’intervention rapide des secours. L’ONF précise que l’entretien de ces équipements repose notamment sur le débroussaillement au sol (5).
Aucun grand parti de gauche ni aucun parti écologiste ne propose de supprimer ces infrastructures. Le PCF réclame même explicitement la création et l’entretien de pistes DFCI, de points d’eau et de zones d’appui destinées aux pompiers (3). Les débats concernent parfois des projets localisés lorsqu’ils traversent des espaces naturels particulièrement sensibles, mais personne ne remet en cause le principe des pistes permettant aux secours d’accéder aux massifs.
La stratégie nationale publiée en 2025 prévoit d’ailleurs d’entretenir et de développer les points d’eau, les coupures de combustible et les pistes DFCI dans les territoires exposés (6).
« Il est interdit de couper un arbre pour protéger la forêt »
Verdict : faux
Chaque année, environ 57 millions de mètres cubes de bois sont récoltés en France, dont les deux tiers sont commercialisés (7). Les coupes forestières, les éclaircies et les coupes sanitaires sont parfaitement autorisées. Elles constituent même le cœur de la gestion sylvicole. Ce qui existe, ce sont des règles encadrant certaines interventions dans des espaces protégés ou à certaines périodes afin de préserver des espèces menacées. Là encore, ces contraintes sont ciblées et ne concernent qu’une partie des massifs. Présenter ces réglementations comme une interdiction générale relève de la désinformation.
« Les écologistes imposent des pins et des eucalyptus qui brûlent facilement »
Verdict : faux
Cette affirmation inverse la réalité. Le pin d’Alep est une essence naturellement présente dans le bassin méditerranéen. Il n’a pas été introduit dans le sud de la France par les mouvements écologistes. Quant aux eucalyptus, ils restent très minoritaires dans les forêts françaises.
Surtout, les écologistes défendent depuis des années exactement l’inverse de ce qui leur est reproché. Ils critiquent les monocultures de résineux et plaident pour des forêts plus diversifiées et des paysages forestiers en mosaïque. Leur programme propose même de supprimer les avantages fiscaux accordés aux monocultures de résineux et de limiter les coupes rases (8). Les recherches de l’INRAE présentent par ailleurs le mélange des essences comme l’une des voies envisagées pour améliorer l’adaptation des forêts au changement climatique, même si les bénéfices dépendent des espèces et des territoires concernés (9).
« Les anciennes forêts entretenues sont devenues des bombes à retardement »
Verdict : en partie vrai
C’est probablement le seul point du message viral qui repose sur un constat réel. Pendant des siècles, les campagnes françaises étaient parcourues par des troupeaux, des agriculteurs, des charbonniers ou des bûcherons. Les sous-bois étaient davantage exploités et la végétation moins dense.
Avec l’exode rural et la disparition progressive de ces activités, de nombreux massifs se sont refermés. La forêt française a gagné environ 3,3 millions d’hectares depuis 1985, notamment en raison de la déprise agricole et des politiques de boisement menées après la Seconde Guerre mondiale (10). Mais attribuer cette évolution aux écologistes est historiquement faux. Le changement climatique aggrave ensuite considérablement le risque en augmentant la durée et l’intensité des sécheresses et en asséchant la végétation.
« Les écologistes veulent faire interdire les réserves d’eau »
Verdict : en partie faux
Cette accusation repose sur une confusion volontaire. Les oppositions de certains mouvements écologistes concernent principalement les mégabassines destinées à l’irrigation agricole. Les retenues utilisées pour la lutte contre les incendies relèvent d’une logique totalement différente. Les citernes DFCI, les réserves incendie et les points d’eau destinés aux secours ne sont pas remis en cause par les programmes des partis écologistes. Des projets publics financent d’ailleurs régulièrement la construction de citernes, de retenues collinaires, de pistes et de coupures de combustible dans les massifs forestiers. Assimiler ces deux types d’infrastructures permet surtout d’entretenir une confusion politique.
« Les écologistes refusent toute gestion active des forêts »
Verdict : faux
Les programmes des Écologistes, de La France insoumise ou du Parti communiste proposent tous une gestion active des massifs. Leurs priorités diffèrent cependant de celles défendues par une partie de la droite et de la filière forestière. Ils souhaitent renforcer les effectifs de l’ONF, développer une sylviculture plus diversifiée, limiter les monocultures, améliorer le débroussaillement autour des habitations et adapter les forêts au changement climatique. Les Écologistes proposent également de renforcer la flotte aérienne de la Sécurité civile, de développer des unités spécialisées et de donner aux SDIS les moyens d’affronter plusieurs mégafeux simultanément. Le débat porte donc sur la manière de gérer les forêts, pas sur l’idée de les abandonner.
Ce que le message passe soigneusement sous silence
L’élément le plus frappant est sans doute ce que cette publication ne dit pas. Elle ne mentionne jamais le changement climatique, alors que les services de l’État constatent que celui-ci étend et intensifie le risque d’incendie sur une part croissante du territoire. L’augmentation de la durée et de l’intensité des sécheresses favorise à la fois l’éclosion et le développement des feux.
Elle ne rappelle pas non plus que neuf feux sur dix sont d’origine humaine et que la moitié des départs de feu sont provoqués par des imprudences. Mégots, travaux, barbecues, engins, installations électriques ou actes volontaires constituent les principales causes d’éclosion, bien avant les règles de protection de la biodiversité (11).
En d’autres termes, le texte désigne des responsables politiques mais évite soigneusement d’aborder les causes principales identifiées par les chercheurs et les services chargés de la prévention.
Une inversion de la réalité devenue stratégie politique
Au-delà des contre-vérités, cette publication illustre une méthode désormais bien connue de la droite radicale et de l’extrême droite. Le mécanisme est toujours le même. Il consiste à partir d’un problème réel, comme les incendies, à susciter une émotion légitime en rendant hommage aux pompiers, puis à détourner cette émotion vers un adversaire politique soigneusement choisi. Les écologistes deviennent ainsi les coupables idéaux.
Le procédé est d’autant plus remarquable qu’il inverse presque parfaitement les positions défendues depuis plusieurs décennies. Ceux qui alertent sur le changement climatique, dénoncent les monocultures forestières, demandent davantage de moyens pour l’ONF, pour les pompiers et pour la prévention sont présentés comme les responsables des catastrophes qu’ils annoncent depuis longtemps.
À l’inverse, les formations politiques qui combattent régulièrement les réglementations environnementales, dénoncent « l’écologie punitive » et la « prolifération de normes », réclament l’assouplissement des règles ou souhaitent réduire les obligations pesant sur les activités économiques disparaissent totalement du récit. Le Rassemblement national revendique ainsi dans ses propres programmes une politique de simplification réglementaire et dénonce les normes environnementales jugées trop contraignantes.
Cette inversion n’est pas anodine. Elle permet de transformer les défenseurs de la protection de la nature en accusés, tout en exonérant ceux qui contestent le plus ouvertement les politiques environnementales. Peu importe que les faits disent le contraire : l’objectif n’est pas d’expliquer les incendies, mais de gagner une bataille culturelle en imposant un récit simple, émotionnel et politiquement efficace.
Face à cette stratégie, le travail journalistique consiste précisément à distinguer les difficultés bien réelles de la gestion forestière des contre-vérités destinées à désigner un bouc émissaire. Les incendies constituent un défi immense qui appelle davantage de prévention, davantage de moyens publics, une adaptation des forêts et une lutte résolue contre le changement climatique. Ils méritent mieux qu’une campagne de désinformation transformant les lanceurs d’alerte en responsables des catastrophes qu’ilss’efforcent, depuis des années, d’éviter.
(Photo D.R. – CC)
Notes
(1) Les Écologistes, Le nouveau programme des Écologistes, propositions consacrées à l’adaptation climatique, aux forêts, aux SDIS et à la Sécurité civile. P.28.
(2) La France insoumise, Forêt – Respecter ce bien commun et ceux qui y travaillent.
(3) Parti communiste français, « Ne laissons pas nos forêts se transformer en brasier ».
(4) Ministères de l’Intérieur et de la Transition écologique, Stratégie nationale de défense des forêts et des surfaces non boisées contre les incendies.
(5) Office national des forêts, Feux de forêt.
(6) Ministère de la Transition écologique, « Prévention des feux de forêt en France ».
(7) Institut national de l’information géographique et forestière, Les indicateurs de gestion durable des forêts françaises.
(8) Les Écologistes, Le nouveau programme des Écologistes, chapitre consacré à la restauration de la biodiversité terrestre et à la gestion forestière. P.35.
(9) INRAE, 2025, « Quels mélanges d’essences sont compatibles en futaie irrégulière dans le contexte du changement climatique ? ».
(10) IGN, 2024, « La forêt française continue à gagner du terrain mais subit lourdement les effets du changement climatique ».
(11) Ministère de la Transition écologique, « Tout savoir sur les feux de forêt et de végétation en France ».
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