Éducation

ILLUSTRATION RISQUE AUGMENTATION DES PRIX UNIVERSITÉ
Éducation

Licence à 900 euros, master à 1300 euros : le scénario noir de la sélection et de l’endettement des étudiants

Les conclusions des Assises du financement de l’enseignement supérieur préconisent une hausse massive des frais de scolarité. Derrière l’argument de l’urgence budgétaire, ce projet de réforme trace une trajectoire inacceptable vers le tri social et la précarisation par le crédit.

Une licence à 900 euros par an et un master à 1 300 euros. Pour un cursus complet, la facture totale pour les familles grimperait à plus de 5 000 euros, contre environ 1 000 euros aujourd’hui. Jusqu’à récemment, une telle trajectoire semblait difficilement envisageable en France, où l’accès à l’enseignement supérieur public repose historiquement sur le principe de la solidarité nationale. C’est pourtant le scénario central recommandé par les coprésidents des Assises du financement, Jérôme Fournel et Gilles Roussel (1), dans leur rapport final remis ce mercredi 24 juin 2026. Commandité à l’automne dernier par le Premier ministre dans le cadre de la préparation budgétaire, ce travail intervient précisément au moment où les établissements bouclent des comptes de l’année lourdement déficitaires.

Pour faire accepter cette réforme, les auteurs mettent en avant une modulation des tarifs selon les ressources des familles. Mais au-delà de cet affichage technique présenté comme une mesure de justice, le mécanisme cible de plein fouet les classes moyennes. En visant les foyers qui ne bénéficient pas des bourses mais ne disposent pas de patrimoines importants, cette évolution risque d’aggraver la précarité d’une tranche entière de la jeunesse.

La Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) et l’Union étudiante, principales organisations étudiantes représentatives, dénoncent un risque d’aggravation des inégalités sociales à l’université.

Un choc financier et le piège de l’endettement

Pour les ménages, l’impact d’une telle réforme modifie des décennies de redistribution sociale. La conséquence directe de cette barrière tarifaire est bien connue des sociologues du secteur, puisqu’elle pousse les étudiants vers un salariat de survie. Travailler en parallèle de ses cours constitue aujourd’hui le premier facteur d’échec à l’université, bien avant les difficultés strictement scolaires. En augmentant la charge financière directe, les propositions des Assises prennent le risque d’éloigner des amphithéâtres les jeunes issus des milieux populaires et des classes moyennes inférieures, situés juste au-dessus des seuils d’exonération.

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L’une des pistes les plus explosives du rapport concerne la généralisation du recours aux prêts étudiants pour les jeunes incapables de financer cette hausse. Plusieurs organisations de jeunesse soulignent qu’une telle évolution enclencherait un engrenage calqué sur le modèle britannique. L’Angleterre a commencé exactement de la même manière au début des années 1990 en introduisant des frais initialement modestes de quelques centaines de livres. Trente ans plus tard, ce système a abouti à des droits d’inscription qui dépassent les 9 000 livres par an, soit plus de 10 000 euros, et à une précarisation structurelle des jeunes diplômés qui commencent leur vie active avec une dette moyenne de 50 000 livres. L’instauration du prêt bancaire généralisé en France ouvrirait la voie à cette privatisation du financement des études, contraignant les futurs salariés à un remboursement obligatoire dès leurs premiers salaires.

Dans le même temps, le rapport propose de confier la gestion du logement étudiant directement aux universités. Cette autonomie patrimoniale ouvrirait la voie à des loyers différenciés selon les campus ou à des critères d’attribution conditionnés aux résultats académiques.

L’asphyxie financière comme prétexte

Le constat de départ fait consensus tant les universités françaises traversent une crise budgétaire profonde. Le nombre d’établissements soumis à une procédure de retour à l’équilibre financier est passé de 9 en 2025 à 14 en 2026. La sonnette d’alarme est tirée par France Universités, l’association qui regroupe les présidents d’université et directeurs d’écoles pour défendre leurs intérêts collectifs auprès de l’exécutif. Selon les données de cette instance, qui fait office de voix officielle des managers du supérieur, la majorité des structures ont présenté un budget déficitaire. Pour l’année 2026, l’inflation, les revalorisations salariales et l’augmentation des cotisations employeurs représentent une charge supplémentaire de 400 millions d’euros pour le secteur (2). À Lille, l’une des plus grandes facultés du pays, le déficit prévisionnel approche les 45 millions d’euros.

Sur le terrain, cette gestion de la pénurie se traduit déjà par le gel des recrutements de maîtres de conférences, la fermeture de certains parcours de master ou la réduction des horaires d’ouverture des bibliothèques universitaires. Cette situation met surtout en lumière une contradiction intellectuelle majeure au cœur du rapport. Les auteurs documentent eux-mêmes que le financement public par étudiant a chuté de 8 % entre 2010 et 2023. Si les experts reconnaissent la nécessité d’augmenter la contribution de l’État, pourquoi estiment-ils malgré tout indispensable de transférer une partie croissante du financement vers les familles ?

Pour les partisans de la réforme, la solution réside dans cette diversification accrue des recettes, visant à faire monter la part des droits d’inscription de 2,5 % à 10 % du budget global des universités. Le texte préconise notamment d’autoriser les établissements à développer des cursus payants en parallèle des diplômes nationaux, sur le modèle de ce qui se pratique déjà à Paris-Dauphine. Cette mise en concurrence s’étend au financement par les entreprises, incitées à abonder les budgets des facultés, au risque de voir les maquettes pédagogiques soumises à un chantage à la subvention selon les besoins du marché privé.

Les alternatives pour un service public pérenne

Face à ce mur d’investissements, l’exécutif invoque la rareté de l’argent public, après avoir pourtant annulé 904 millions d’euros de crédits dans l’enseignement supérieur et la recherche en 2024 (3). La transformation des étudiants en clients de banques et la sélection par le portefeuille ne constituent pourtant pas des fatalités économiques, mais de stricts renoncements politiques. La richesse existe pour financer notre jeunesse, à condition de la chercher là où elle s’accumule.

Un réinvestissement public direct, estimé indispensable par les auteurs du rapport eux-mêmes, s’avère parfaitement finançable par une refonte globale de la fiscalité nationale. La mise à contribution des très hauts patrimoines ainsi que le ciblage des niches fiscales improductives offriraient au budget national les marges de manœuvre nécessaires pour effacer le retard accumulé depuis vingt ans. De la même manière, sanctuariser des dotations récurrentes globales permettrait de rompre avec la logique délétère de la mise en concurrence par appels à projets, qui asphyxie nos laboratoires sous la bureaucratie.

En choisissant de faire payer les familles, les pouvoirs publics ne règlent pas une crise comptable, ils valident un arbitrage idéologique qui remplace le citoyen par le consommateur. Contre cette marchandisation rampante du savoir, l’université doit être défendue pour ce qu’elle est un investissement collectif majeur pour l’avenir du pays, un bien commun inaliénable qui doit être intégralement financé par la solidarité nationale.

(Photo CC Ludovic Godard)

Notes
(1) Jérôme Fournel est un haut fonctionnaire issu de l’Inspection générale des finances, ancien directeur de cabinet à Bercy et à Matignon. Gilles Roussel est un universitaire et ancien président de France Universités (2016-2020). 
(2) « Quelle est la véritable situation financière des universités françaises ? », The Conversation
(3) Décret d’annulation de crédits budgétaires du Ministère de l’Économie et des Finances, texte officiel de février 2024.

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