Incendies, canicules : qui paie la note des superprofits du pétrole ?
Rapport du Haut Conseil pour le climat – 5e partie
Alors que les bénéfices des majors pétrolières repartent à la hausse, la prévention des incendies, les dommages climatiques et l’adaptation des territoires pèsent de plus en plus lourd sur les finances publiques. La question climatique devient aussi une question de répartition des coûts.
Pendant des décennies, le coût des énergies fossiles s’est principalement mesuré au prix affiché à la pompe ou sur la facture de chauffage. Aujourd’hui, une part croissante de cette addition prend une autre forme : reconstruction après les catastrophes, adaptation des infrastructures, protection des ressources en eau, renforcement des moyens de secours ou hausse des primes d’assurance. Répartis entre l’État, les collectivités, les assureurs et les ménages, ces coûts apparaissent rarement comme le coût réel de notre modèle énergétique. Ils deviennent pourtant de plus en plus lourds.
Dans le même temps, les grands groupes pétroliers retrouvent des niveaux de rentabilité exceptionnels. Selon Oxfam, BP, Chevron, Eni, ExxonMobil, Shell et TotalEnergies pourraient cumuler 147 milliards de dollars de bénéfices nets sur l’ensemble de l’année 2026 (1). L’ONG estime que leurs profits du deuxième trimestre devraient être deux fois supérieurs à ceux du trimestre précédent, sous l’effet de la hausse des cours du pétrole et du gaz.
Ces deux mouvements sont rarement rapprochés. Les entreprises enregistrent les revenus provenant de l’extraction et de la vente des hydrocarbures. Les dépenses liées au réchauffement apparaissent dans d’autres comptes. À mesure que la science parvient à mieux relier les émissions historiques aux événements extrêmes, cette séparation devient plus difficile à justifier.
Des bénéfices portés par la hausse des cours
TotalEnergies illustre ce retour des profits pétroliers. Au premier semestre 2026, le groupe a enregistré un résultat net ajusté de 11,4 milliards de dollars, contre 7,8 milliards un an plus tôt. La hausse s’explique principalement par le prix du pétrole et du gaz, l’amélioration des marges de raffinage et les performances de ses activités de négoce. Le groupe a également consacré 2,25 milliards de dollars au rachat de ses propres actions au cours des six premiers mois de l’année (2). Ces résultats reposent toujours majoritairement sur la commercialisation d’énergies dont la combustion alimente le réchauffement.
Les compagnies pétrolières investissent une partie de leurs revenus dans les énergies renouvelables et l’électricité bas-carbone. Elles continuent néanmoins à développer des projets pétroliers et gaziers destinés à produire pendant plusieurs décennies. La rentabilité actuelle ne finance donc pas seulement les activités présentes. Elle contribue aussi à prolonger des infrastructures fossiles qui continueront à produire des émissions pendant plusieurs décennies.
La science mesure une part des responsabilités
Jusqu’à récemment, relier une vague de chaleur aux émissions d’une entreprise particulière relevait surtout du débat politique ou judiciaire. Les progrès de la science permettent aujourd’hui d’aller plus loin, sans prétendre désigner un responsable unique pour chaque catastrophe.
Une étude publiée en 2025 dans la revue Nature a analysé 213 vagues de chaleur survenues entre 2000 et 2023. Ses auteurs ont estimé dans quelle mesure le réchauffement d’origine humaine avait augmenté leur intensité et leur probabilité, puis évalué la contribution des émissions attribuées à 180 producteurs de pétrole, de gaz, de charbon et de ciment (3).
Les chercheurs concluent que le changement climatique a rendu l’ensemble de ces épisodes plus intenses et plus probables. Chacun des grands producteurs étudiés y a contribué à des degrés différents, en fonction de ses émissions historiques. Les auteurs ne disent pas qu’une compagnie aurait, à elle seule, provoqué une canicule. Ils établissent qu’une fraction mesurable du réchauffement ayant aggravé ces événements peut être rattachée aux produits commercialisés par certains groupes.
Cette distinction est importante. Les incendies dépendent aussi de la sécheresse des sols, de l’état de la végétation, de l’aménagement des territoires, des moyens de prévention ou d’actes humains. Le réchauffement augmente néanmoins les températures, assèche les milieux et allonge les périodes pendant lesquelles les feux peuvent se développer. Il transforme ainsi un risque connu en menace plus fréquente et plus difficile à maîtriser.
La science de l’attribution ne fournit pas une facture prête à envoyer aux compagnies pétrolières. Elle réduit toutefois la distance entre une tonne de carbone émise, l’augmentation des températures et les dommages qui en résultent.
Quand la facture arrive dans les comptes publics
En France, une partie des dépenses d’adaptation est déjà identifiable. L’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), un organisme de recherche spécialisé dans le financement de la transition écologique, a recensé 1,7 milliard d’euros de crédits publics explicitement consacrés à l’adaptation en 2025, notamment à travers les agences de l’eau, le Fonds vert, le Fonds Barnier et certains programmes de France 2030 (4). Ce montant ne couvre qu’une partie des efforts réellement engagés : de nombreuses rénovations, dépenses de prévention ou interventions d’urgence participent à l’adaptation sans être comptabilisées sous cette étiquette.
La suite pourrait coûter beaucoup plus cher. Il faudra renforcer la sécurité civile, adapter les réseaux de transport et d’électricité, protéger les ressources en eau, rénover les bâtiments publics, modifier l’aménagement du littoral et accompagner les secteurs économiques les plus exposés. Selon les domaines retenus et les politiques mises en œuvre, I4CE évalue certains besoins à plusieurs centaines de millions, voire plusieurs milliards d’euros supplémentaires par an.
Les dommages sont déjà visibles dans les comptes des assureurs. Les événements naturels ont coûté 5,2 milliards d’euros en France en 2025. France Assureurs estime que le montant cumulé des sinistres liés aux événements naturels pourrait atteindre 143 milliards d’euros entre 2020 et 2050, presque deux fois plus que durant les trois décennies précédentes. Sur la seule période 2020-2023, la charge observée dépassait déjà de 18 % les projections établies quelques années plus tôt (5).
L’assurance ne fait pas disparaître ces coûts. Elle les répartit entre les assurés, les entreprises et la puissance publique. La surprime qui finance le régime des catastrophes naturelles est ainsi passée, au 1er janvier 2025, de 12 % à 20 % pour les contrats couvrant les dommages aux biens et de 6 % à 9 % pour les contrats automobiles, afin de préserver l’équilibre du système (6). Une dépense provoquée par l’augmentation du risque climatique finit ainsi par apparaître dans les contrats d’habitation et les budgets des ménages.
Le même mécanisme s’étend aux collectivités. Lorsqu’une commune désimperméabilise une cour d’école, plante des arbres, rénove un bâtiment ou sécurise son approvisionnement en eau, elle réduit les dommages futurs, mais doit financer immédiatement les travaux. Les territoires les plus exposés ne sont pas nécessairement ceux qui disposent des ressources fiscales les plus élevées. L’adaptation risque donc d’accentuer les écarts entre les collectivités capables d’anticiper et celles qui devront surtout réparer.
Ce constat rejoint directement celui du Haut Conseil pour le climat. Dans son rapport annuel 2026, l’institution estime que la France doit désormais « changer d’échelle dans l’ampleur, la portée et la vitesse » de son adaptation. Autrement dit, les dépenses liées au changement climatique ne vont pas diminuer dans les années à venir : elles vont mécaniquement augmenter. La véritable question devient alors moins celle de leur existence que de leur financement. (7).
Faire contribuer les producteurs
Oxfam propose d’appliquer une taxe exceptionnelle aux profits des entreprises fossiles afin de financer l’adaptation. L’idée s’appuie sur un principe simple : les acteurs qui ont tiré les revenus les plus importants des activités responsables du réchauffement devraient participer davantage au coût de ses conséquences.
Cette taxe n’est pas la seule piste avancée. Une partie de la gauche et des mouvements écologistes défend également la suppression des avantages fiscaux accordés aux énergies fossiles, la création de contributions fondées sur le principe pollueur-payeur, une taxation renforcée des dividendes ou des rachats d’actions, ainsi que la mise en place de fonds publics spécifiquement destinés à l’adaptation des territoires.
Ces propositions diffèrent dans leurs modalités, mais elles partent du même constat : les dépenses liées au réchauffement climatique augmentent déjà. Chaque saison d’incendies, chaque épisode de canicule ou chaque investissement destiné à protéger les infrastructures alourdit les budgets des collectivités, de l’État, des assureurs et, finalement, des ménages.
À l’échelle mondiale, le Programme des Nations unies pour l’environnement estime que les pays en développement auront besoin de 310 à 365 milliards de dollars par an pour financer leur adaptation d’ici 2035. Les financements publics internationaux qui leur étaient destinés ne représentaient que 26 milliards de dollars en 2023 (8).
Pendant longtemps, ces dépenses sont restées largement invisibles, dispersées entre une multitude de lignes budgétaires. Elles deviennent désormais suffisamment importantes pour poser une question que les politiques climatiques ont souvent laissée au second plan : qui doit supporter le coût économique d’un modèle énergétique dont les bénéfices restent privés, alors qu’une part croissante de ses conséquences est financée collectivement ?
La facture existe déjà. Le véritable débat n’est plus de savoir si elle sera payée, mais par qui.
(Photo F. Hector CC)
Notes
(1) Oxfam France, « Les géants pétroliers s’apprêtent à doubler leurs profits, alors que leurs émissions alimentent des vagues de chaleur mortelles », 28 juillet 2026.
(2) TotalEnergies, « Résultats du deuxième trimestre et du premier semestre 2026 », communiqué et documents financiers, 23 juillet 2026.
(3) Yann Quilcaille, Lukas Gudmundsson et Sonia I. Seneviratne, « Systematic attribution of heatwaves to the emissions of carbon majors », Nature, 10 septembre 2025.
(4) Guillaume Dolques et Vivian Dépoues, « Adapter la France à +4 °C : moyens, besoins, financements », Institut de l’économie pour le climat, septembre 2025.
(5) France Assureurs, « Risques climatiques et assurance », projections relatives au coût cumulé des événements naturels entre 2020 et 2050.
(6) France Assureurs, Conférence de presse – Bilan 2025, 25 mars 2026, p. 96.
(7) Haut Conseil pour le climat, « Dangers climatiques : la France face à ses responsabilités – Rapport annuel 2026 », juillet 2026.
(8) Programme des Nations unies pour l’environnement,« Écart entre les besoins et les perspectives en matière d’adaptation aux changements climatiques », octobre 2025.
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