Recherche : l’État investit des milliards, les grandes entreprises restent en retrait
Dans un rapport publié fin juillet, la Cour des comptes dresse un bilan nuancé de trente années de soutien public à l’innovation. Elle invite à s’interroger sur la capacité de ces aides à transformer durablement l’investissement des entreprises.
Depuis plus de trente ans, les gouvernements successifs font du rapprochement entre la recherche publique et les entreprises l’un des piliers de la compétitivité française. Conventions CIFRE, instituts Carnot, pôles de compétitivité, Programmes d’investissements d’avenir, France 2030 ou pôles universitaires d’innovation poursuivent tous la même ambition : transformer plus rapidement les découvertes scientifiques en innovations industrielles.
Les moyens engagés sont considérables. Entre 2014 et 2024, l’État a consacré près de 19 milliards d’euros aux partenariats entre laboratoires publics et entreprises. Les financements ont atteint près de 3 milliards d’euros en 2024. À cela s’ajoute le crédit d’impôt recherche, dont le coût a dépassé 8 milliards d’euros en 2025. Peu de politiques publiques mobilisent aujourd’hui de telles ressources .
Une politique qui produit des résultats, mais pas le décollage attendu
La Cour des comptes, qui a publié fin juillet, son rapport sur les partenariats entre la recherche publique et les entreprises (1) ne conteste pas l’utilité de ces dispositifs. Les collaborations se sont multipliées, les entreprises accèdent plus facilement aux compétences scientifiques et les chercheurs disposent de nouveaux débouchés pour leurs travaux. Les conventions CIFRE, qui permettent à un doctorant de mener une thèse au sein d’une entreprise en lien avec un laboratoire public, sont souvent présentées comme une réussite (2).
Mais l’objectif principal reste hors d’atteinte. La France consacre environ 2,2 % de son produit intérieur brut à la recherche et au développement, loin de l’objectif de 3 % fixé au début des années 2000. L’effort de recherche des entreprises représente environ 1,4 % du PIB : un niveau proche de la moyenne européenne, mais nettement inférieur à celui des économies les plus performantes (3).
Le paradoxe est là. Les entreprises françaises bénéficient d’un soutien public parmi les plus généreux de l’OCDE, tandis que leurs dépenses de recherche demeurent insuffisantes. Les crédits sont consommés, les partenariats progressent et les projets se multiplient, mais l’investissement privé ne connaît pas le décollage espéré.
Les limites d’une politique fondée sur les incitations
Depuis les années 1990, l’État répond à cette faiblesse par une accumulation d’aides et de dispositifs incitatifs. À chaque difficulté correspond un nouvel appel à projets, une nouvelle structure ou un avantage fiscal supplémentaire. La question n’est pourtant plus seulement de savoir combien d’argent public est distribué, mais ce qu’il change réellement dans les décisions des entreprises.
Un financement public devrait partager le risque inhérent à la recherche et provoquer un investissement supplémentaire. Il ne devrait pas se substituer durablement aux dépenses que les entreprises auraient de toute façon engagées. Or la Cour des comptes souligne que l’évaluation des dispositifs reste insuffisante et que leurs objectifs manquent parfois de clarté. Une politique industrielle ne peut se mesurer uniquement au nombre de conventions signées, de brevets déposés ou de projets financés. Elle doit aussi déterminer si les entreprises investissent davantage de leurs propres ressources, si les emplois scientifiques progressent, si les capacités de production se développent en France et si les innovations issues des laboratoires publics renforcent durablement l’appareil industriel.
Le coût du travail ne fera pas la compétitivité de demain
Depuis plusieurs décennies, le patronat, le Medef et une large partie du bloc central, de la droite et de l’extrême droite présentent la baisse du coût du travail, des cotisations sociales ou de la fiscalité des entreprises comme la principale condition du retour de la compétitivité française. Cette analyse mérite pourtant d’être interrogée.
Les économies développées ne pourront jamais rivaliser durablement avec des pays où les salaires sont plusieurs fois inférieurs. À moins d’accepter un nivellement social conduisant les salariés français à s’aligner progressivement sur les rémunérations les plus faibles de la planète, cette stratégie trouve rapidement ses limites. La compétitivité d’un pays comme la France repose avant tout sur sa capacité à concevoir des produits, des procédés et des technologies offrant une forte valeur ajoutée grâce à leur qualité et à leur caractère innovant. C’est précisément pourquoi l’investissement des entreprises dans la recherche revêt un caractère stratégique. Or, malgré un environnement particulièrement favorable, les dépenses de recherche des entreprises françaises demeurent inférieures à celles observées dans les économies les plus performantes (4).
Le constat de la Cour des comptes dépasse donc largement la seule évaluation des politiques de recherche. Si les entreprises ne jouent pas pleinement leur rôle, c’est toute la stratégie française de montée en gamme qui se trouve fragilisée. Pour une économie développée, l’innovation n’est pas un avantage parmi d’autres : elle constitue la condition même de sa compétitivité.
Préserver la recherche fondamentale
Le rapprochement entre laboratoires et entreprises ne doit pas pour autant transformer la recherche publique en simple fournisseur de technologies. Les découvertes majeures naissent rarement de travaux entièrement guidés par les besoins immédiats du marché. Internet, le GPS, l’imagerie médicale ou les vaccins à ARN messager trouvent leur origine dans des recherches dont les applications commerciales étaient parfois inconnues au départ.
La recherche publique produit des connaissances, forme les scientifiques et prépare des innovations dont nul ne peut encore prévoir les usages. Sa valorisation économique est légitime, à condition qu’elle ne détourne pas les laboratoires de leur mission fondamentale ni ne conduise à privatiser les bénéfices de découvertes financées par la collectivité.
Et si l’État redevenait producteur ?
Le rapport de la Cour des comptes reste inscrit dans un cadre classique : l’État finance la recherche, puis cherche à convaincre les entreprises privées d’en transformer les résultats en produits et en activités industrielles. Une autre voie mérite pourtant d’être envisagée : celle d’entreprises publiques capables de travailler en étroite coopération avec les universités et les organismes de recherche.
Leur avantage serait décisif. Libérées de l’exigence d’une rentabilité financière immédiate, elles pourraient inscrire leurs investissements dans le temps long, maintenir des capacités industrielles stratégiques et orienter l’innovation vers les besoins collectifs. La recherche universitaire disposerait alors d’un débouché industriel stable, mais aussi de moyens à la hauteur de ses ambitions, sans dépendre exclusivement des priorités fixées par les marchés.
Un grand pôle public du médicament en offrirait l’exemple le plus concret. Il pourrait associer laboratoires universitaires, organismes publics, hôpitaux et unités publiques de production afin de développer les traitements jugés nécessaires selon des critères sanitaires plutôt que commerciaux. Il permettrait aussi de préserver les connaissances financées par l’argent public, de sécuriser l’approvisionnement et de lutter contre les pénuries. Les médicaments pourraient être vendus à un juste prix : un prix intégrant les coûts de recherche, d’essais cliniques et de production, mais débarrassé des marges destinées à rémunérer les actionnaires ou à soutenir des stratégies commerciales. L’Assurance maladie, qui finance une grande partie de la consommation pharmaceutique, pourrait en retirer des économies importantes. La dépense publique consacrée à la recherche reviendrait ainsi à la collectivité sous la forme de traitements accessibles et de comptes sociaux moins lourdement grevés.
Cette logique pourrait être étendue à l’énergie, aux transports, au numérique ou aux technologies nécessaires à la transition écologique. Après trente années d’incitations croissantes, la question ne devrait plus être seulement celle des contreparties exigées des entreprises privées. Elle devrait aussi porter sur la capacité de la puissance publique à produire elle-même, à conserver la maîtrise des innovations qu’elle finance et à mettre la recherche au service de l’intérêt général.
(Photo DR – CC)
Notes
(1) Cour des comptes, 27 juillet 2026, « Les partenariats entre la recherche publique et les entreprises ».
(2) Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, « La convention industrielle de formation par la recherche (CIFRE) ».
(3) OCDE, « Main Science and Technology Indicators ». Et OCDE, Études économiques de l’OCDE : France 2026, chapitre consacré à la compétitivité industrielle.
(4) OCDE, Études économiques de l’OCDE : France 2024, chapitre consacré à la productivité et à l’innovation .
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