Économie

Patrick Martin, président du Medef.
Économie Éditos

Le Medef ou l’art de soigner les fractures sociales au marteau

Il faut reconnaître au Medef une qualité rare : la constance. Depuis quarante ans, il propose inlassablement les mêmes recettes. Moins d’État, moins de cotisations, moins de dépenses publiques, plus de flexibilité, plus de TVA, plus de temps de travail. Et lorsque la France s’interroge sur l’effondrement de ses services publics, la colère des territoires, la défiance envers les institutions ou l’explosion des inégalités, le Medef regarde le paysage… et conclut qu’il faut accélérer.

Le déficit public lui a offert cette semaine un nouveau terrain de jeu. Une cinquantaine de propositions censées remettre les comptes à flot. À les parcourir, une règle apparaît immédiatement : lorsqu’un effort est demandé, il est toujours destiné aux mêmes. Les salariés, les retraités, les fonctionnaires ou les consommateurs. Les entreprises, elles, restent soigneusement du bon côté de la facture.

Prenons la fonction publique. Le Medef veut réduire encore le nombre d’agents. L’idée pourrait séduire si la France croulait sous les services publics. Mais c’est précisément l’inverse. Les maternités ferment, les trésoreries disparaissent, les bureaux de poste deviennent des souvenirs, les classes sont supprimées, les gares désertées, les tribunaux éloignés. Dans une partie du pays, l’État s’est déjà retiré.

Et pourtant, la solution serait… moins de fonctionnaires.

Le plus savoureux est que les mêmes responsables expliquent ensuite que la société se délite. Quelle surprise. Après avoir passé des décennies à démonter les services qui faisaient tenir le pays, ils découvrent que le pays tient moins bien.

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Le chapitre des retraites est du même tonneau. Gel des pensions. Recul de l’âge légal. Comme si les retraités n’étaient qu’une ligne de dépenses. Ils sont pourtant l’une des plus grandes infrastructures sociales de France. Ils gardent les enfants lorsque les modes de garde manquent, accompagnent les proches dépendants, font vivre des milliers d’associations et soutiennent souvent financièrement leurs enfants devenus incapables de se loger ou de finir le mois. Réduire leur pouvoir d’achat, ce n’est pas seulement appauvrir des retraités. C’est affaiblir toute une chaîne de solidarités que l’État serait incapable de remplacer.

Puis vient l’obsession de toujours : baisser encore les cotisations patronales. Comme si les quelque 211 milliards d’euros d’aides publiques accordées chaque année aux entreprises ne suffisaient pas. Comme si les gains de productivité d’aujourd’hui provenaient encore essentiellement du travail humain, alors qu’ils reposent de plus en plus sur l’automatisation, les logiciels et l’intelligence artificielle. Une entreprise peut désormais créer davantage de richesse avec moins de salariés. Continuer à financer presque exclusivement notre protection sociale sur la masse salariale relève d’un autre siècle.

La vraie réforme consisterait à faire contribuer davantage la valeur créée, qu’elle provienne du travail humain ou des gains de productivité. Mais cette idée ne semble jamais franchir les portes du siège du Medef.

Et puisqu’il faut bien financer ces nouveaux cadeaux, voici la trouvaille : augmenter la TVA. L’idée est presque élégante. On allège les prélèvements des entreprises et l’on demande aux Français de régler l’addition à chaque passage en caisse. Peu importe que la TVA soit l’un des impôts les plus injustes qui existent. Les ménages modestes consacrent presque tout leur revenu à consommer ; les plus aisés en épargnent une part importante. Une hausse de TVA frappe donc d’abord ceux qui ont déjà le moins. Faire financer les baisses de cotisations patronales par les caissières, les aides-soignantes, les ouvriers, les étudiants et les retraités, il fallait y penser.

Au fond, ce programme raconte toujours la même histoire. Les services publics seraient encore trop nombreux alors qu’ils disparaissent des territoires. Les retraités coûteraient trop cher alors qu’ils tiennent une partie de la société à bout de bras. Les entreprises seraient encore trop ponctionnées malgré des aides publiques gigantesques. Et les consommateurs pourraient toujours payer un peu plus.

Ce qui est le plus désespérant, finalement, c’est que le Medef continue de parler au nom de toutes les entreprises. Comme si tous les dirigeants partageaient cette vision où le travail est un coût, la solidarité une charge et l’État un obstacle.

Il existe pourtant un autre patronat. Des entrepreneurs qui savent que la richesse se construit avec celles et ceux qui la produisent. Qui acceptent de partager davantage les décisions, les bénéfices et parfois même le pouvoir. Qui considèrent qu’une entreprise n’est pas seulement un outil destiné à rémunérer des actionnaires, mais une communauté humaine qui crée de la valeur pour toute la société.

Ceux-là ont compris une évidence que le Medef semble avoir oubliée : il n’y a pas d’entreprise prospère dans une société qui s’appauvrit. Mais à force de n’écouter que les intérêts du capital, le Medef a fini par oublier jusqu’à l’idée même d’entreprise.

(Photo Kbeka2 – CC)

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