Musk, le nouveau risque systémique de l’économie mondiale
Pendant des années, les défenseurs du capitalisme financier nous ont expliqué que les marchés étaient rationnels. Que les investisseurs évaluaient froidement les risques. Que les valorisations reflétaient la réalité économique des entreprises. Puis est arrivé Elon Musk.
Cette semaine, l’entrée en Bourse de SpaceX a pulvérisé tous les records. L’entreprise a dépassé les 2 000 milliards de dollars de valorisation. Son fondateur est devenu le premier trillionnaire de l’histoire avec une fortune estimée à plus de 1 100 milliards de dollars. Une somme si extravagante qu’elle en devient presque abstraite. Plus personne ne sait vraiment ce qu’elle représente. Pourtant, elle dit quelque chose d’essentiel sur l’époque dans laquelle nous vivons.
Nous avons créé un système capable de concentrer entre les mains d’un seul individu davantage de richesse que celle produite annuellement par la plupart des pays de la planète. Ce qui devrait provoquer un débat mondial est accueilli par les marchés avec des applaudissements.
Depuis des années, Elon Musk bénéficie d’une forme de privilège unique. Ses promesses valent souvent davantage que ses résultats. Tesla en est l’exemple le plus frappant. L’entreprise a longtemps été valorisée comme si elle allait dominer l’ensemble du marché automobile mondial, malgré des volumes de production très éloignés des scénarios les plus optimistes annoncés par son dirigeant (1). Les investisseurs ont acheté un récit avant d’acheter une entreprise.
Aujourd’hui, le même mécanisme semble se reproduire à une échelle encore plus gigantesque avec SpaceX. Certes, SpaceX est une entreprise remarquable. Elle a révolutionné le secteur spatial. Elle dispose d’avantages technologiques réels. Mais les valorisations actuelles ne reposent plus seulement sur ses activités existantes. Elles reposent sur une accumulation de paris concernant l’intelligence artificielle, les satellites, les centres de données spatiaux, l’exploitation future de l’espace et des revenus qui pourraient atteindre des centaines de milliards, voire davantage, dans la prochaine décennie. Elon Musk affirme désormais que SpaceX pourrait générer 1 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel dès 2030. Une projection qui dépasse très largement les estimations déjà optimistes des grandes banques d’affaires. Les investisseurs ne financent plus seulement des projets. Ils financent une croyance.
C’est là que la folie boursière atteint son parxysme. Parce que lorsque des millions d’épargnants, des fonds de pension, des assureurs et des institutions financières concentrent une part croissante de leurs investissements sur le même homme et sur les mêmes promesses, ce n’est plus seulement une aventure entrepreneuriale. C’est un risque systémique. Que se passera-t-il si les ambitions martiennes prennent du retard ? Si les revenus annoncés ne se matérialisent pas ? Si l’intelligence artificielle spatiale ne devient pas la prochaine ruée vers l’or ? Que se passera-t-il si le marché décide soudainement que SpaceX vaut 1 000 milliards au lieu de 2 000 ? L’histoire économique regorge de bulles spéculatives qui semblaient irrésistibles jusqu’au jour où elles ne l’étaient plus.
Le plus inquiétant n’est peut-être même pas là.
Le plus inquiétant est que cet homme concentre déjà une influence politique, culturelle et médiatique sans précédent. Avec X, il contrôle l’une des principales plateformes mondiales d’information. Avec Grok et xAI, il participe à la construction des outils d’intelligence artificielle qui façonneront demain notre accès au savoir. Son influence politique est désormais manifeste. Ses prises de position libertariennes, ses attaques répétées contre les régulations publiques, ses rapprochements avec l’extrême droite et même certains gestes qui ont provoqué l’indignation internationale n’ont pas empêché les marchés de lui accorder une confiance toujours plus grande.Comme si la seule capacité à faire monter un cours de Bourse suffisait désormais à effacer toutes les autres questions.
Nous devrions pourtant nous interroger. Comment avons-nous pu accepter qu’un seul individu pèse plus, selon l’ONG Oxfam (2), que les 46% les plus pauvres de la population mondiale ? Comment avons-nous pu considérer comme normal qu’une entreprise puisse gagner ou perdre plusieurs centaines de milliards de valeur en quelques jours sans que cela ne suscite un débat de fond sur la stabilité du système financier ? Comment avons-nous pu laisser disparaître autant de garde-fous au nom de l’innovation, de la disruption et de la liberté des marchés ?
Le problème n’est pas Elon Musk. Le problème est un système qui fabrique des Elon Musk. Un système qui transforme des anticipations en fortunes colossales. Un système qui récompense davantage la capacité à raconter le futur que celle à produire des richesses tangibles. Un système qui privatise les gains lorsque tout va bien mais socialise les conséquences lorsque les bulles éclatent.
Car si un jour l’édifice vacille, ce ne sont pas les milliardaires qui paieront l’addition. Ce seront les épargnants, les retraités, les salariés et les contribuables. Lorsque l’équilibre de l’économie mondiale dépend de plus en plus des annonces, des tweets et des promesses d’un homme, ou de son ex-meilleur ami l’agent orange, il devient difficile de prétendre que tout cela est parfaitement normal.
Le réveil est urgent. Non pas pour essayer de réduire la portée de ce risque systémique, mais pour enfin comprendre qu’il n’y a pas d’autres alternative… que celle de changer de système.
(Photo CC/DR)
Notes
(1) Musk avait évoqué 20 millions de voitures Tesla en 2030. Tesla en a livré 1,64 million en 2025.
(2) L’ONG a calculé qu’il faudrait près de 2 800 ans à Elon Musk pour écouler ses 1 000 milliards de dollars s’il dépensait un million de dollars chaque jour et qu’un impôt de 10 % sur la fortune de 1 000 milliards de dollars de Musk permettrait d’éradiquer l’extrême pauvreté dans le monde pendant un an, en permettant à plus de 800 millions de personnes de sortir de l’extrême pauvreté.
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