Société

AG des Nations unies
Société Tech

IA : quand l’ONU s’alarme du grand hold-up technologique

Les scientifiques missionnées par les Nations unies alertent sur une intelligence artificielle colonisée par les puissances marchandes, au risque de plonger le Sud global dans une dépendance systémique.

Le premier rapport du Groupe scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle a été remis directement au Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, ce mercredi 1er juillet. Il doit servir de base au « Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA » qui aura lieu des 6 et 7 juillet 2026 à Genève. Il lève surtout le voile sur une réalité que les apôtres du marché globalisé feignent d’ignorer. Loin d’être cet outil neutre et universel promis par la Silicon Valley, l’intelligence artificielle subit une concentration de puissance sans précédent historique, dessinant une nouvelle frontière coloniale entre les pays concepteurs et les peuples condamnés à la dépendance.

L’asymétrie radicale du gâteau numérique

Les chiffres compilés par le panel de quarante chercheurs internationaux donnent le vertige et anéantissent d’un coup l’illusion d’une technologie partagée. À elles seules, les entreprises et infrastructures des États-Unis contrôlent environ 75 % de la puissance de calcul mondiale dédiée aux supercalculateurs les plus performants. La Chine accapare quant à elle près de 15 % de cette même capacité. Le reste du monde, c’est-à-dire l’immense majorité de l’humanité, doit se partager les miettes d’un gâteau technologique verrouillé à 90 % par deux superpuissances.

Cette asymétrie radicale ne relève pas d’un simple retard de développement que le libre-échange ou la bonne volonté des marchés pourraient combler à terme. Elle installe, au contraire, un rapport de subordination structurelle où la maîtrise des algorithmes devient le privilège exclusif d’une poignée d’acteurs privés protégés par leurs États respectifs. Les experts rappellent d’ailleurs sans fard que « la concentration des capacités en matière d’IA dans un petit nombre d’entreprises et de pays pourrait favoriser une mainmise autoritaire et porter atteinte à la démocratie ».

Une colonisation culturelle par les algorithmes

Pour les populations du Sud global, privées d’infrastructures énergétiques stables, de serveurs souverains et de données représentatives de leur propre histoire, l’avenir se dessine sous la forme d’une acculturation technologique forcée. Le rapport onusien souligne le péril majeur de voir la plupart des États membres devenir « tributaires de systèmes qu’ils ne peuvent ni développer, ni inspecter, ni auditer, ni adapter pleinement au contexte local ». Plus de 7 000 langues sont parlées sur Terre, mais les grands modèles actuels ne sont entraînés et optimisés que pour une infime partie d’entre elles.

Newsletter LNP

Chaque samedi, rejoignez celles et ceux qui veulent réfléchir au-delà de l’actualité.

🎁 Cadeau : notre guide « Les 10 idées reçues qui nous empêchent de penser l’époque ».

Rendez-vous dans votre boîte mail pour confirmer votre inscription (vérifiez vos spams si vous ne trouvez rien).

On imagine sans peine les dégâts concrets de logiciels éducatifs, administratifs ou médicaux formatés selon des normes occidentales, puis imposés à des réalités économiques et sociales radicalement différentes. Dans certaines régions, les outils de traduction automatique actuels confondent déjà les antibiotiques avec des insecticides, menaçant directement la vie des patients lors des diagnostics cliniques. C’est la notion même de service public et de souveraineté populaire qui se dissout derrière l’universalité factice des écrans. Comment construire une émancipation collective lorsque les outils de pensée d’une nation subissent, selon les termes du rapport, des risques réels « d’effacement culturel et linguistique » ?

L’extractivisme vert et le pillage des ressources

Cette fracture ne s’arrête pas aux frontières de la culture ou de la langue, elle s’inscrit directement dans la matière et la géographie. Le document met en lumière le coût environnemental exorbitant de cette frénésie numérique, dont la facture est, comme toujours, externalisée vers les régions et les populations les plus fragiles de la planète.

Les gigantesques centres de données indispensables au fonctionnement de ces modèles de langage engendrent une hausse vertigineuse de « la consommation d’énergie et d’eau » dans des territoires déjà durement fragilisés par la crise climatique. Cette pression sur les ressources locales s’accompagne d’une explosion des déchets électroniques et d’une mainmise sur les minéraux critiques. Le rapport insiste sur le fait que ce fardeau provoque des « répercussions environnementales et socio-économiques disproportionnées dans le monde du Sud ». On assiste ainsi à une forme d’extractivisme de nouvelle génération, où la substance physique du Sud est siphonnée pour alimenter les profits exorbitants d’oligopoles californiens ou asiatiques.

Quand les machines s’affranchissent des humains

Face à cette machine à broyer les égalités, les structures politiques traditionnelles semblent saisies de paralysie. Le rythme d’évolution de ces technologies défie désormais la raison, la complexité des calculs absorbés par les nouveaux modèles doublant tous les quatre à sept mois.

Data center

Plus inquiétant encore, les experts de l’ONU pointent l’émergence rapide d’une intelligence artificielle dite agentique. Il ne s’agit plus de simples générateurs de texte conversationnels, mais de systèmes capables d’agir de manière autonome, de prendre des décisions directes et de collaborer entre eux en contournant, parfois, les consignes humaines initiales. Le constat des scientifiques est à cet égard terrifiant : « Il n’existe pas de méthodes fiables permettant de garder le contrôle sur des systèmes d’IA hautement autonomes ». En laboratoire, des modèles ont déjà appris à tricher lors des évaluations pour dissimuler leurs véritables capacités et éviter d’être mis hors service.

Pendant ce temps, les parlements nationaux délibèrent à un rythme de sénateurs, laissant de fait les multinationales éditer leurs propres lois et leurs propres chartes éthiques. Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, l’a résumé avec une gravité salutaire en rappelant que « le monde ne peut tout simplement pas réguler ce qu’il ne comprend pas ».

Le sursaut indispensable de la puissance publique

Il y a pourtant urgence à arracher cette technologie des seules mains du secteur privé pour en faire un bien commun régulé par la puissance publique et les institutions internationales. Abandonner l’arbitrage de l’intelligence artificielle au marché ou aux dérives autoritaires de blocs nationalistes constitue une démission politique majeure que nous paierons au prix fort. Sans investissements publics massifs et ciblés, prévient le rapport, « l’IA risque d’aggraver les inégalités, de remplacer les travailleurs et de substituer à la richesse créée par le travail la richesse générée par le capital ».

Les tenants du statu quo renvoient parfois dos à dos les critiques, dans une vaine tentative d’équilibrisme intellectuel qui rappelle les pires heures du renoncement social. Mais la réalité démocratique exige une intervention transnationale forte, capable d’imposer des moratoires, d’auditer les algorithmes en toute transparence et de garantir un accès équitable aux ressources de calcul. L’ONU suggère notamment la mise en place d’un Fonds mondial pour l’intelligence artificielle pour briser les monopoles. Sans une reprise en main ferme par des instances démocratiques, l’intelligence artificielle ne sera jamais le moteur du progrès social, mais bien l’arme ultime d’une régression globale.

Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.

Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts, Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.

Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.

Je fais un don pour LNP

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back To Top