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Illustration forêt puits de carbone
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L’État en demande beaucoup trop aux forêts

Alors que les sécheresses, les maladies et la mortalité des arbres réduisent déjà le puits de carbone forestier, la nouvelle stratégie climatique française prévoit d’augmenter les récoltes de bois. Un choix qui fragilise la promesse de neutralité carbone et révèle une contradiction majeure de la planification écologique.

Dans le Grand Est, les épicéas ne dépérissent plus seulement dans les rapports d’experts. Ils meurent sur pied, parfois par pans entiers. Les scolytes, ces insectes qui creusent sous l’écorce jusqu’à couper la circulation de la sève, ont accéléré une crise que les sécheresses rendaient déjà visible. Ailleurs, la croissance ralentit, les sols s’assèchent, les peuplements encaissent moins bien les chocs. La forêt française reste vaste, productive, vivante. Mais elle n’est plus ce décor stable sur lequel les politiques climatiques pouvaient s’appuyer sans trop regarder les détails.

C’est pourtant encore une grande partie du raisonnement public. La France continue de compter sur ses forêts pour absorber une part importante du carbone qu’elle n’aura pas réussi à éviter de produire ailleurs. Or les dernières données de l’Inventaire forestier national confirment un affaiblissement net du processus : la surface forestière progresse toujours, avec 17,6 millions d’hectares en France hexagonale et en Corse, mais la mortalité augmente fortement et la capacité de séquestration recule. L’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) souligne ainsi que la forêt couvre 32 % du territoire, tout en étant confrontée à une crise sanitaire majeure (1).

Un puits de carbone moins fiable qu’hier

Le point décisif est là : un hectare de forêt ne stocke pas le carbone de la même façon qu’un autre. Une forêt qui s’étend peut, dans le même temps, absorber moins de CO₂ si les arbres poussent plus lentement, meurent davantage ou sont prélevés plus vite. C’est précisément ce qui se joue aujourd’hui. Le puits forestier français, longtemps présenté comme un atout robuste de la trajectoire climatique, est devenu plus incertain, plus fragile, et surtout plus dépendant des choix de gestion.

Les données disponibles montrent une rupture. Le puits de carbone des forêts françaises est passé d’environ 63 millions de tonnes de CO₂ absorbées par an entre 2005 et 2013 à près de 39 millions sur la période récente, selon les chiffres mobilisés par l’IGN et repris dans les analyses sectorielles.
 Dans certains territoires, le bilan peut même basculer localement. Quand la mortalité, la décomposition du bois mort et les prélèvements dépassent la croissance des arbres, la forêt cesse d’être un puits net. Elle devient, au moins temporairement, une source d’émissions. L’Etat lui-même reconnaît cette incertitude : dans ses projections à 2050, le secteur de la forêt, du bois mort et des autres terres peut devenir émetteur net.

Les incohérences de la stratégie bas carbone

C’est dans ce contexte que le gouvernement prépare la troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3). Le document fixe le cap général : atteindre la neutralité carbone en 2050, réduire les émissions territoriales et accroître les puits naturels. Elle prévoit notamment une baisse des émissions nettes de l’ordre de 5 % par an entre 2024 et 2030, puis environ 7 % par an ensuite (2).

Mais sur la forêt, le choix politique reste lourd d’ambiguïtés. La trajectoire gouvernementale prévoit d’augmenter les prélèvements de bois, avec une récolte portée d’environ 53 à 60 millions de mètres cubes par an d’ici 2030. L’argument est connu : le bois peut remplacer des matériaux plus émetteurs, comme le béton ou l’acier, et fournir une énergie renouvelable pour certains usages industriels ou de chauffage. Cohérent sur le papier, beaucoup moins dans les massifs.

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Car l’État demande deux choses à la même forêt. Il veut la voir fournir davantage de matière pour décarboner l’économie et stocker davantage de carbone pour compenser les émissions résiduelles. Cette double attente pouvait sembler défendable lorsque la forêt était considérée comme sous-exploitée et relativement stable. Elle devient beaucoup plus risquée dans un climat qui abîme déjà les peuplements.

L’association Canopée estime que l’augmentation des prélèvements prévue par la SNBC 3 amputerait le puits forestier d’environ 11 millions de tonnes de CO₂ par an (3). Son analyse alerte aussi sur l’écart avec les objectifs européens applicables au secteur des terres, qui imposent à la France de renforcer ses absorptions naturelles à l’horizon 2030. On peut discuter les hypothèses, comme toujours dans ce type de modélisation. Mais le sujet politique, lui, est difficile à contourner : la stratégie française suppose une forêt plus performante au moment où les indicateurs disent qu’elle l’est moins.

Un vieux raisonnement dans un climat nouveau

Cette contradiction prolonge un consensus installé depuis le Grenelle de l’environnement : la forêt française serait insuffisamment exploitée. Ce raisonnement a structuré une bonne partie de la politique forestière des quinze dernières années.

Le problème est qu’il a été conçu dans un autre monde climatique. Les sécheresses répétées, les incendies, les crises sanitaires et la mortalité accrue modifient la base même du calcul. La question est de savoir comment prélever dans une forêt sans aggraver l’effondrement de son puits naturel.

C’est aussi ce que rappelle, par un autre angle, le Conseil d’analyse économique (CEA). Dans une note consacrée à la valeur réelle des forêts, le CAE critique une approche trop centrée sur la valeur marchande du bois et invite à intégrer les services écosystémiques : séquestration carbone, biodiversité, régulation hydrologique, usages récréatifs. Autrement dit, la forêt ne vaut pas seulement par ce qu’on en extrait. Elle vaut aussi par ce qu’elle évite, ce qu’elle régule, ce qu’elle protège (4).

Le bois-énergie est aussi émetteur de CO2

La confusion la plus problématique concerne les usages du bois. Transformer un tronc en charpente, en meuble ou en matériau durable permet de conserver du carbone pendant des décennies. Le bénéfice climatique peut être réel, à condition que la ressource soit prélevée avec prudence et que le bois remplace effectivement des matériaux plus émetteurs. Mais brûler du bois dans des chaudières industrielles ou des centrales à biomasse relève d’une autre logique.

Dans ce cas, le carbone retourne rapidement dans l’atmosphère. L’argument selon lequel les jeunes arbres finiront par le réabsorber oublie une donnée centrale : le temps. Une forêt peut reconstituer du stock carbone, mais sur plusieurs décennies. Les objectifs climatiques, eux, se jouent dès 2030 et 2040.

C’est là que le bois-énergie devient un risque politique. Utilisé pour des besoins limités, hiérarchisés, difficilement substituables, il peut avoir une place. Utilisé pour verdir le bilan de secteurs industriels sans remettre en cause leurs volumes de consommation, il devient une échappatoire. La forêt sert alors de variable d’ajustement à des choix déjà engagés ailleurs. On ne réduit pas vraiment la pression : on la déplace vers les écosystèmes.

La SNBC 3 reconnaît d’ailleurs que la biomasse ne suffira pas nécessairement à couvrir tous les usages espérés. C’est un aveu important. Même avec davantage de prélèvements, la ressource resterait contrainte. La planification écologique n’est donc plus une addition confortable de « solutions” compatibles entre elles. Elle oblige à trancher : matériaux durables ou énergie immédiate, stockage long ou combustion rapide, sobriété industrielle ou pression accrue sur les massifs.

La forêt ne peut pas servir d’alibi

L’enjeu dépasse largement la filière forêt-bois. Si le puits forestier absorbe moins, il faut réduire plus vite les émissions à la source. C’est mathématique, mais c’est surtout politique. Moins de carbone stocké par les arbres signifie moins de marge pour les transports, l’industrie, le bâtiment ou l’agriculture. Chaque tonne que la forêt ne retient plus doit être évitée ailleurs, non pas compensée par une hypothèse fragile.

C’est ici que le discours public reste souvent trop commode. On parle de neutralité carbone comme d’un équilibre final, mais cet équilibre repose sur des infrastructures, des investissements, des arbitrages. Il suppose moins de camions sur les routes, davantage de fret ferroviaire, des rénovations thermiques profondes, une industrie qui baisse réellement ses consommations, une agriculture accompagnée dans sa transformation.

Si l’État refuse d’accélérer sur ces secteurs, l’affaiblissement du puits forestier devra être compensé ailleurs. Et l’on connaît le scénario : faute de planification massive, l’effort finit souvent par retomber sur les ménages, sous forme de taxes, de contraintes dispersées ou de culpabilisation des usages quotidiens. La vraie alternative est ailleurs. Elle consiste à investir dans les infrastructures bas-carbone, à contraindre les secteurs les plus émetteurs et à protéger les forêts non comme une réserve disponible, mais comme une condition de la trajectoire climatique.

Photo du haut : Image d’une coupe rase d’arbres dans une forêt du Morvan (Association Canopée)

Notes
(1) Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), Mémento de l’inventaire forestier national 2025
 (2) Ministère de la Transition écologique, Projet de Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3)
 (3) Association Canopée, Puits de carbone forestier : pourquoi la France va précipiter sa chute
 (4) Conseil d’analyse économique https://cae-eco.fr/completer-les-comptes-nationaux-pour-que-larbre-ne-cache-plus-la-foret, septembre 2025 ; France Stratégie, travaux sur la planification de la filière forêt-bois

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