Pour 2027, les algorithmes sont déjà en campagne
Temps de parole, dépenses électorales, égalité entre candidats : les règles françaises encadrent la télévision et la radio, mais pas la visibilité distribuée par Meta, TikTok, YouTube ou X. Le Sénat alerte sur une présidentielle exposée aux manipulations, à la polarisation et à l’intelligence artificielle.
À la télévision et à la radio, chaque minute accordée à un candidat peut être comptabilisée. Sur les réseaux sociaux, une vidéo politique peut être recommandée des millions de fois sans que cette exposition apparaisse dans aucun relevé officiel. Deux candidats disposant du même temps de parole et de moyens comparables peuvent ainsi rencontrer des publics très différents.
La visibilité dépend des réactions des utilisateurs, de l’activité militante, des dépenses publicitaires et surtout de systèmes de recommandation dont les critères restent largement opaques. Meta, TikTok, YouTube ou X décident en permanence quels contenus seront montrés, répétés ou relégués. Leur pouvoir sur la campagne électorale ne passe pas nécessairement par un soutien explicite à un candidat. Il réside dans la distribution de l’attention.
La présidentielle de 2027 se déroulera dans un paysage profondément transformé par la généralisation de l’intelligence artificielle générative. Les élections municipales de mars 2026 ont déjà donné un aperçu des méthodes de manipulation susceptibles d’être déployées.
Dans un rapport publié le 8 juillet, la commission de la culture du Sénat décrit un cadre électoral en retard sur les usages numériques. Les règles françaises contrôlent minutieusement l’accès aux médias audiovisuels, mais mesurent très mal l’amplification algorithmique, la circulation des contenus trompeurs et les manipulations organisées depuis le territoire national. Les sénateurs envisagent, dans les situations les plus graves, d’aller jusqu’à suspendre les algorithmes de recommandation pendant la campagne.
Un pouvoir éditorial sans responsabilité
Les plateformes continuent de se présenter comme des intermédiaires techniques. Leurs algorithmes accomplissent pourtant une sélection permanente. Ils déterminent les publications recommandées, répétées ou reléguées, rapprochent certains contenus de certains publics et mesurent leur capacité à provoquer un clic, un partage ou quelques secondes supplémentaires de présence.
Ce classement exerce une fonction éditoriale sans répondre aux obligations d’un éditeur. Les chaînes de télévision doivent respecter le pluralisme et la protection des publics. Un directeur de publication répond juridiquement des articles diffusés par son journal. YouTube, Facebook ou TikTok ordonnent quotidiennement l’accès à l’information de dizaines de millions de personnes sans porter des responsabilités comparables. Leur modèle récompense d’abord ce qui retient l’attention. Une enquête rigoureuse peut y parvenir. Mais une rumeur, une accusation spectaculaire ou une vidéo chargée de colère disposent souvent d’un net avantage.
Le projet européen SIMODS (Structural Indicators to Monitor Online Disinformation Scientifically) mesure la place des informations fausses ou trompeuses parmi les contenus d’intérêt public largement vus sur les grandes plateformes. Pour approcher l’exposition réelle des utilisateurs, les chercheurs ont accordé davantage de poids aux publications ayant obtenu le plus de vues. Leur étude ne porte donc pas sur l’ensemble des vidéos publiées, mais sur la part de désinformation rencontrée parmi les contenus visibles consacrés notamment à la politique, à la santé, au climat, aux migrations ou à la guerre en Ukraine.
Sur TikTok, cette part est passée d’environ 20 % lors d’une première collecte menée du 17 mars au 13 avril 2025 à près de 25 % lors d’une seconde vague réalisée en octobre, soit environ six mois plus tard. Sur YouTube, elle est passée dans le même temps d’environ 8,5 % à 12 %. Ces deux observations ne permettent pas d’affirmer qu’un quart de toutes les vidéos présentes sur TikTok relèvent de la désinformation. Elles montrent qu’au sein des sujets d’intérêt public étudiés, les contenus faux ou trompeurs occupaient une place importante parmi ceux auxquels les utilisateurs avaient le plus de chances d’être exposés.
Cette pression agit aussi sur les rédactions. Les journalistes connaissent presque instantanément le nombre de clics, la durée de lecture et les réactions obtenues. Les titres deviennent plus conflictuels, les formats plus courts, les sujets parfois choisis en fonction de leur potentiel de diffusion. Le rapport estime que l’adaptation aux usages des plateformes peut entraîner une dégradation de la qualité de l’information.
Les municipales de 2026, répétition générale
La campagne des municipales de mars 2026 a fourni un premier aperçu des méthodes susceptibles d’être déployées à une tout autre échelle en 2027. Viginum, le service chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, en a identifié quatre pendant la campagne.
Plus d’une centaine de faux noms de domaine ont imité des médias locaux. Une fausse information visant un candidat parisien a été amplifiée sur X. D’autres contenus ont cherché à accréditer l’idée d’une manipulation du scrutin. Un réseau composé de plus de 100 pages Facebook et de 73 sites francophones diffusait par ailleurs des contenus polarisants, en partie produits grâce à l’intelligence artificielle.
Près de 200 pages, comptes ou sites non authentiques ont finalement été rendus inaccessibles. Leur audience est restée limitée, selon Viginum, mais les méthodes sont déjà rodées : contrefaçon de médias, faux comptes, automatisation et amplification coordonnée.
La France dispose d’outils pour détecter les ingérences venues de l’étranger. Elle reste beaucoup plus démunie face aux opérations organisées depuis son propre territoire. Un parti, un groupe militant, un entrepreneur ou un réseau de comptes français peut tenter de saturer le débat, propager une fausse information ou accroître artificiellement la visibilité d’un candidat. Le rapport identifie là un angle mort majeur.
Une égalité électorale devenue impossible à mesurer
Une étude reprise par le rapport montre que, sur Facebook et Twitter, les publications attaquant le camp politique adverse avaient environ deux fois plus de chances d’être partagées que celles valorisant son propre camp. Les systèmes fondés sur l’engagement tendent ainsi à récompenser l’hostilité et la polarisation.
Une autre expérience, publiée en 2025 dans la revue Science, a testé l’effet inverse. En réduisant dans le fil des utilisateurs la visibilité des publications exprimant de l’animosité envers le camp adverse ou des attitudes antidémocratiques, les chercheurs ont observé une diminution de l’hostilité partisane. Le classement algorithmique peut donc renforcer la polarisation ou contribuer à la contenir.
Des travaux cités par les sénateurs ont également observé une amplification plus forte des contenus orientés à droite sur X dans six des sept pays examinés. Ils ne permettent pas de conclure à une volonté politique de la plateforme : les messages les plus clivants peuvent simplement être mieux récompensés par l’algorithme. Le résultat reste préoccupant pour le débat démocratique. Il demeure très difficile de savoir précisément pourquoi certains contenus deviennent massivement visibles tandis que d’autres disparaissent.
L’intelligence artificielle élargit encore les possibilités de manipulation. Quelques personnes peuvent fabriquer un faux extrait sonore attribué à un candidat, imiter le site d’un média local, produire des dizaines de commentaires adaptés à différents publics et diffuser l’ensemble depuis des centaines de comptes.
L’IA devient également une porte d’entrée vers l’actualité. Des citoyens interrogent directement des assistants sur un programme, une polémique ou un candidat. Les réponses peuvent contenir des erreurs, reproduire les biais des données utilisées ou privilégier certaines sources. Le rapport préconise de soumettre les grandes plateformes d’IA à des obligations proches de celles imposées par le règlement européen sur les services numériques.
Si les plafonds de dépenses et le contrôle du temps de parole demeurent indispensables, ils ne mesurent ni la valeur d’une amplification algorithmique gratuite, ni l’influence d’une armée de comptes artificiels, ni les réponses fournies à des millions d’utilisateurs par une intelligence artificielle.
Jusqu’à suspendre les algorithmes
Le droit français permet depuis 2018 au juge d’ordonner, durant les trois mois précédant un scrutin, l’arrêt de la diffusion massive, délibérée, artificielle ou automatisée d’une fausse information susceptible d’en altérer la sincérité. Le champ du « référé fake news » reste cependant étroit. La fausseté doit être objectivement démontrée et la diffusion répondre à plusieurs conditions précises. Les insinuations ou les récits trompeurs construits longtemps avant la campagne échappent souvent à cette procédure.
Le Sénat propose donc de créer avant la présidentielle un observatoire indépendant de la désinformation intérieure, associant chercheurs, associations et organismes spécialisés. Il pourrait alerter sur des opérations coordonnées et saisir les institutions responsables du contrôle de la campagne. Les rapporteurs demandent également de renforcer l’Arcom d’au moins cinq postes, de faciliter le recours au juge et de durcir les obligations européennes imposées aux grandes plateformes.
Le rapport envisage même, dans les situations les plus graves, une suspension des algorithmes de recommandation pendant la campagne. Les utilisateurs pourraient toujours consulter les comptes auxquels ils sont abonnés ou rechercher une information, mais les plateformes ne pousseraient plus automatiquement certains contenus vers des millions de personnes.
Une mesure aussi forte soulèverait de nombreuses difficultés. Elle pourrait freiner une manipulation virale, mais aussi réduire la diffusion d’une enquête journalistique ou d’une mobilisation légitime. Il faudrait définir les services concernés, distinguer les différentes formes de recommandation et contrôler les décisions prises par des entreprises étrangères.
Une proposition aussi radicale montre combien les outils actuels paraissent insuffisants. L’État envisage de suspendre des systèmes qu’il n’a jamais réellement pu inspecter, mesurer ni gouverner.
La campagne présidentielle se déroulera pourtant en grande partie dans les espaces organisés par ces systèmes. Les plateformes n’ont pas besoin de soutenir officiellement un candidat pour peser sur la campagne. Elles détermineront largement les conditions dans lesquelles chacun pourra être vu et entendu.
Notes
(1) Le reclassement de l’animosité partisane dans les flux algorithmiques de médias sociaux modifie la polarisation affective, Sciences.
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