APL : pourquoi 350 000 étudiants pourraient perdre tout ou partie de leur aide au logement
Un rapport remis au gouvernement propose de prendre en compte les revenus des parents pour calculer les aides au logement des étudiants. Une réforme qui pourrait toucher 350 000 jeunes, alors qu’une partie d’entre eux peine déjà à se nourrir, se loger ou se soigner.
Pour beaucoup d’étudiants, quelques dizaines d’euros peuvent faire la différence entre un budget qui tient et un compte qui bascule dans le rouge. C’est pourtant sur leurs aides au logement qu’une nouvelle mesure d’économie est aujourd’hui envisagée. Dans un communiqué publié le 13 août, l’Union étudiante alerte sur les conclusions d’un rapport commandé par le gouvernement à l’Inspection Générale des Finances (IGF) dans le cadre d’une revue des dépenses consacrées aux politiques familiales (1). Parmi les pistes avancées figure la prise en compte des revenus des parents dans le calcul des aides personnelles au logement versées aux étudiants.
Selon les estimations communiquées par le syndicat, plus de 200 000 étudiants perdraient entièrement leur aide et environ 150 000 autres verraient son montant diminuer. Au total, quelque 350 000 jeunes seraient donc concernés. À ce stade, il ne s’agit pas d’une mesure adoptée. Le rapport formule des recommandations susceptibles d’alimenter la préparation des textes budgétaires pour 2027. Mais la proposition est loin d’être anodine : elle remet en cause l’une des particularités essentielles des aides au logement étudiantes.
Des revenus parentaux aujourd’hui écartés du calcul
Le principe actuel est simple. Et la CAF le précise explicitement : les revenus parentaux ne sont pas pris en compte pour calculer les aides au logement attribuées aux étudiants. Cette règle distingue les aides au logement des bourses sur critères sociaux, dont le calcul repose très largement sur les revenus du foyer parental.
La réforme envisagée rapprocherait donc les deux systèmes : les revenus des parents pourraient réduire, voire supprimer, l’aide au logement de leur enfant. L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle. Dès 2015, une mission de l’IGF, de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) et du Conseil général de l’environnement et du développement durable avait proposé de prendre en compte les revenus parentaux (2). Une simulation réalisée à l’époque consistait à intégrer 20 % des revenus des parents dans les ressources prises en compte pour calculer l’APL de leur enfant étudiant. Selon cette simulation, 230 000 étudiants auraient vu leur aide diminuer, avec une perte moyenne de 104 euros par mois.
À l’époque déjà, les organisations étudiantes étaient montées au créneau. L’UNEF rappelait que les aides au logement étaient les seules aides calculées selon « la situation propre des étudiants et non celle de leurs familles ». La FAGE assurait de son côté que les étudiants continueraient à « s’opposer farouchement » à toute économie portant atteinte à leur capacité « à se loger, à étudier, à réussir » (3 et 4). Onze ans plus tard, le débat ressurgit.
Un étudiant sur cinq n’arrive déjà pas à couvrir ses besoins essentiels
Présenter cette réforme comme la simple correction d’une anomalie du système des APL ferait toutefois abstraction de la situation économique d’une partie importante de la population étudiante. Mesurer un « taux de pauvreté des étudiants » est plus compliqué qu’il n’y paraît. Les statistiques habituelles sur la pauvreté monétaire ne permettent pas toujours d’isoler correctement cette population et sa dépendance particulière aux transferts familiaux. Les indicateurs portant directement sur leurs conditions de vie sont, en revanche, particulièrement éclairants.
L’enquête Conditions de vie 2023 de l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE), réalisée auprès de près de 50 000 étudiants, montre que 26 % jugeaient leurs fins de mois difficiles ou très difficiles et la même proportion déclarait connaître des difficultés financières importantes ou très importantes. Plus préoccupant encore : 20 % avaient rencontré des difficultés financières telles qu’il leur avait été impossible de faire face à leurs besoins essentiels (alimentation, loyer, gaz ou électricité) et 12 % avaient connu des impayés ou des retards de paiement (5).
Les organisations étudiantes décrivent une situation encore plus sévère. L’Union étudiante estime que 78 % des étudiants ont déjà dû sacrifier au moins un poste de dépense essentiel, que 48 % ont déjà renoncé à se nourrir pour des raisons financières et qu’un étudiant sur trois dispose d’un reste à vivre inférieur à 50 euros une fois ses principales dépenses acquittées (1). Ces chiffres, issus des enquêtes propres au syndicat, ne sont pas directement comparables aux données de l’OVE mais témoignent de la même dégradation des conditions matérielles. La précarité étudiante ne se résume donc plus à limiter les sorties ou différer un achat. Pour une partie des jeunes, elle atteint les dépenses nécessaires à la vie quotidienne.
Quand on économise aussi sur sa santé
Les conséquences se retrouvent jusque dans les cabinets médicaux. L’enquête nationale sur le bien-être et la santé des étudiants réalisée en 2024 par l’OVE révèle que près d’un quart d’entre eux ont renoncé, au moins une fois au cours des douze mois précédents, à des soins ou à des examens médicaux pour des raisons financières (6). Le phénomène est particulièrement marqué parmi les populations les plus fragiles. Le renoncement concerne 37 % des étudiants étrangers, contre 21 % des étudiants français. Il est également plus fréquent chez ceux qui ont quitté le domicile parental que chez ceux qui vivent encore avec leurs parents.
L’alimentation constitue une autre variable d’ajustement. Dans cette même enquête, 10 % des étudiants déclarent avoir bénéficié d’une aide alimentaire : bons d’achat du Crous, épiceries solidaires, Restos du cœur ou autres dispositifs. Mais 10 % supplémentaires indiquent qu’ils en auraient eu besoin sans en avoir fait la demande (6). Ces données dessinent une population étudiante dont une fraction importante vit avec des budgets suffisamment contraints pour que manger, se chauffer, payer son loyer ou consulter un médecin puissent entrer en concurrence.
Le revenu des parents n’est pas celui de l’étudiant
C’est précisément sur ce terrain que les organisations étudiantes contestent la réforme. Pour l’Union étudiante, le système actuel, dans lequel les revenus parentaux ne déterminent pas l’APL, « garantit une autonomie plus que nécessaire des jeunes vis-à-vis de leurs parents », particulièrement lorsque les relations familiales sont rompues. Le syndicat souligne également combien il peut être difficile, administrativement, de faire reconnaître une telle rupture.
Le problème peut se résumer simplement : le revenu des parents mesure leur capacité théorique à aider leur enfant. Il ne mesure pas l’argent qu’ils lui versent réellement. Deux étudiants peuvent disposer exactement des mêmes ressources personnelles, payer exactement le même loyer et recevoir des aides familiales radicalement différentes alors que leurs parents affichent des revenus comparables.
Une famille peut avoir plusieurs enfants poursuivant simultanément des études, supporter un emprunt immobilier ou d’autres charges importantes. Des parents peuvent être séparés. Les relations familiales peuvent être conflictuelles ou rompues. Certains jeunes ne reçoivent quasiment aucune aide malgré un revenu parental qui, sur le papier, les classerait parmi les familles relativement favorisées.
Étendre aux APL la logique des bourses reviendrait donc à considérer que des ressources potentielles de la famille constituent des ressources disponibles pour l’étudiant. Or les deux notions ne sont pas équivalentes.
Une autonomie financière à géométrie variable
La question dépasse finalement celle des APL. Elle touche à la manière dont la société française considère financièrement les jeunes adultes. Un étudiant de 20 ou 22 ans peut avoir quitté le domicile familial, louer son propre appartement, travailler parallèlement à ses études, payer son alimentation, son énergie, ses transports et ses dépenses de santé. Pourtant, pour certaines prestations, l’administration continue de considérer sa situation à travers celle de ses parents.
Les aides au logement constituent justement l’une des exceptions à cette logique. Cette déconnexion permet également la mobilité géographique. Tous les jeunes n’habitent pas à proximité d’une université ou de la formation qu’ils souhaitent suivre. Pour eux, poursuivre des études signifie nécessairement quitter le domicile familial et supporter un deuxième logement. Le logement constitue alors non pas une dépense accessoire mais une condition matérielle de l’accès aux études supérieures.
Le coût de la vie étudiante continue de grimper
À cette précarité s’ajoute une augmentation continue du coût des études et de la vie quotidienne. Dans son enquête annuelle publiée à l’été 2025, l’UNEF évaluait à 1 226 euros par mois les charges moyennes supportées par un étudiant, selon l’indicateur construit par le syndicat à partir de plusieurs profils-types. Le coût de la vie étudiante aurait ainsi progressé de 4,12 % en un an et de 31,88 % depuis 2017 (7).
Cette moyenne recouvre évidemment des situations très différentes selon que l’étudiant vit encore chez ses parents ou dispose de son propre logement, qu’il est boursier ou non, et selon la ville dans laquelle il étudie. Mais l’enquête permet surtout de mesurer le poids des dépenses difficilement compressibles.
Le logement arrive très largement en tête. L’UNEF évaluait en 2025 le loyer moyen dans le parc privé à 609,60 euros par mois, avec une moyenne atteignant 857 euros en Île-de-France. Dans les résidences universitaires du Crous, beaucoup moins coûteuses mais accessibles à une minorité des étudiants, le loyer moyen atteignait 421,97 euros. Selon le syndicat, les loyers avaient augmenté en un an de 2,46 % dans le privé et de 3,26 % dans les résidences Crous.
Les autres dépenses augmentent elles aussi. L’UNEF relevait une hausse de 1,4 % des prix alimentaires et évaluait le coût moyen annuel des transports en commun à 246,57 euros pour un étudiant boursier et 272,36 euros pour un non-boursier, avec des écarts considérables selon les territoires. À ces dépenses quotidiennes s’ajoutent les frais directement liés aux études. La contribution de vie étudiante et de campus (CVEC), créée en 2018 à 90 euros, atteignait 105 euros en 2025, auxquels s’ajoutaient les droits d’inscription pour les étudiants qui n’en sont pas exonérés.
Cette progression est particulièrement importante dans le débat sur les APL. Car le logement n’est pas une dépense parmi d’autres : il constitue le premier poste du budget des étudiants ayant quitté le domicile familial. Réduire leur aide au logement intervient donc précisément sur la dépense qu’ils ont le moins de possibilités de diminuer.
Une question de choix politique
Le rapport ne porte pas seulement sur les étudiants. Il examine plus largement les politiques familiales et identifie plusieurs milliards d’euros d’économies possibles. Parmi les autres propositions figure notamment la suppression de la réduction d’impôt accordée aux parents ayant des enfants scolarisés dans le secondaire ou l’enseignement supérieur.
La cohérence de l’ensemble mérite donc d’être interrogée. D’un côté, la prise en compte du revenu parental pour les APL repose sur l’idée que la famille dispose des moyens nécessaires pour contribuer davantage à l’entretien de l’étudiant. De l’autre, certaines aides fiscales accordées précisément aux familles qui financent les études de leurs enfants pourraient être supprimées.
Le débat ne porte finalement pas seulement sur la meilleure manière de calculer une allocation. Il pose une question beaucoup plus simple : qui doit financer l’autonomie des étudiants ? Les familles, en fonction de leurs revenus ? Les étudiants eux-mêmes, notamment par le travail ? Ou la collectivité, considérant que permettre à un jeune de poursuivre ses études indépendamment des moyens et de la volonté de ses parents relève d’un investissement collectif ?
À l’heure où certains étudiants réduisent leur alimentation, connaissent des impayés ou renoncent à se soigner, faire des aides au logement une nouvelle variable d’ajustement budgétaire revient nécessairement à répondre, au moins en partie, à cette question.
(Photo © Ecole polytechnique / Institut Polytechnique de Paris / J.Barande)
Notes
(1) Union étudiante, communiqué du 13 août 2026, « Alerte : le gouvernement veut supprimer les APL pour 200 000 étudiant·es en 2027 ».
(2) Inspection générale des finances (IGF), Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), 2015, Les aides personnelles au logement locatif, revue de dépenses.
(3) L’Étudiant, 5 novembre 2015, « Logement : l’APL maintenue pour les étudiants ».
(4) FAGE,2026,Étude sur le logement étudiant.
(5) Observatoire national de la vie étudiante (OVE), enquête Conditions de vie 2023.
(6) Observatoire national de la vie étudiante (OVE), Enquête Bien-être et Santé des étudiants 2024.
(7) UNEF, Enquête sur l’évolution du coût de la vie étudiante, août 2025.
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