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Illustration générale Agirc-Arrco
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Retraites complémentaires du privé : pourquoi elles restent bloquées

Excédentaire et doté de réserves considérables, le régime complémentaire des salariés du privé, l’Agirc-Arrco, n’a pas revalorisé les pensions depuis novembre 2025. La CGT et la CFE-CGC ont saisi la justice.

Depuis le 1er novembre 2025, la pension complémentaire de quelque 14 millions de retraités du privé est gelée. Dans le même temps, l’Agirc-Arrco a achevé l’année avec un résultat global positif de 1,4 milliard d’euros et détenait, au 31 décembre, 91,2 milliards d’euros de réserves financières (1).

Le 16 juillet 2026, la CGT et la CFE-CGC ont annoncé leur décision de saisir le tribunal judiciaire de Paris après plusieurs tentatives infructueuses pour revenir sur ce gel. Elles considèrent que les règles prévues par l’accord national interprofessionnel de 2023 n’ont pas été correctement appliquées (2). Derrière cette bataille juridique se pose une question plus large : à quoi doivent servir les importantes réserves d’un régime de retraite lorsque le pouvoir d’achat de ses bénéficiaires diminue ?

La deuxième retraite des salariés du privé

Un salarié du secteur privé cotise de manière obligatoire pour la retraite de base, gérée notamment par l’Assurance retraite, et pour la retraite complémentaire qui dépend de l’Agirc-Arrco. L’Agirc, créée en 1947 pour les cadres, et l’Arrco, créée en 1961 pour l’ensemble des salariés, ont fusionné en 2019. Aujourd’hui, l’Agirc-Arrco couvre environ 28 millions de salariés et 14 millions de retraités (3). Sa particularité est d’être administrée non par l’État mais par les partenaires sociaux, représentants des organisations patronales et syndicales.

Comme la retraite de base, elle fonctionne par répartition : les cotisations prélevées aujourd’hui sur les salaires servent essentiellement à financer les pensions actuelles. En 2025, le régime a enregistré 103,3 milliards d’euros de ressources pour 103 milliards de dépenses. À cet excédent technique de 300 millions se sont ajoutés 1,1 milliard d’euros de résultat financier, pour un résultat global positif de 1,4 milliard (1). L’Agirc-Arrco est également un régime à points. Les cotisations versées pendant la carrière permettent au salarié d’en acquérir. Lors du départ à la retraite, leur nombre est multiplié par la valeur de service du point. Depuis le 1er novembre 2024, celui-ci vaut 1,4386 euro par an (3). C’est cette valeur qui aurait dû être revalorisée en novembre 2025.

Pourquoi les pensions ont-elles été gelées ?

L’accord national interprofessionnel du 5 octobre 2023 fixe les règles applicables jusqu’à fin 2026. Il prévoit une évolution de la valeur du point fondée sur l’inflation hors tabac estimée par l’Insee, diminuée de 0,4 point, avec une marge d’ajustement laissée à l’appréciation du conseil d’administration (4).

Entretien sur la complémentaire retraite.

Pour 2025, les syndicats souhaitaient une revalorisation de 1 %, tandis que les représentants patronaux proposaient 0,2 %. Aucun compromis n’a été trouvé et, faute de majorité au conseil d’administration, aucune hausse n’a été appliquée au 1er novembre. Après plusieurs nouvelles tentatives de négociation, la CGT et la CFE-CGC ont décidé en juillet de saisir le tribunal judiciaire de Paris. Elles estiment que le gel complet du point contrevient à l’accord de 2023 (2). Il appartiendra au juge de déterminer si les règles prévues par l’accord ont effectivement été enfreintes.

Quand la logique comptable étouffe le rôle social

Les 91,2 milliards d’euros de réserves sont au centre du conflit, mais parler d’argent « gelé » serait trompeur. Ces fonds sont investis et constituent un amortisseur destiné à protéger le régime contre une crise économique, une baisse des cotisations ou une dégradation du rapport entre actifs et retraités. Leur performance financière a atteint 5,92 % en 2025 (1).

L’accord de 2023 impose d’ailleurs à l’Agirc-Arrco de conserver jusqu’en 2037 des réserves représentant au minimum six mois de prestations (4). Avec 91,2 milliards d’euros, le régime dispose aujourd’hui d’un matelas correspondant à environ onze mois de pensions, soit près du double du seuil minimum imposé. Une prudence qui frôle désormais le dogmatisme comptable et qui tend à transformer une caisse de solidarité en fonds d’investissement. C’est précisément sur l’utilisation de cette marge de sécurité que s’opposent syndicats et patronat. Les employeurs mettent en avant la nécessité de garantir l’équilibre à long terme. Les syndicats soulignent que le même accord de 2023 indique que les réserves doivent permettre de préserver le pouvoir d’achat des retraites complémentaires pendant la période 2023-2026 (4).

Un décrochage continu face à l’inflation

La comparaison des dernières années permet de mesurer le problème. La valeur du point Agirc-Arrco a augmenté de 5,12 % en novembre 2022, 4,9 % en novembre 2023 et 1,6 % en novembre 2024, avant d’être gelée en novembre 2025 (3). Dans le même temps, l’Insee a mesuré une inflation moyenne de 5,2 % en 2022, 4,9 % en 2023, 2 % en 2024 et 0,9 % en 2025 (5). La comparaison doit être maniée avec précaution : les revalorisations interviennent en novembre et sont calculées à partir d’une inflation prévisionnelle hors tabac, tandis que ces chiffres mesurent l’inflation moyenne constatée sur l’année entière.

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La tendance reste néanmoins claire. En 2022 et 2023, la revalorisation du point a globalement accompagné l’inflation. Le décrochage commence ensuite : 1,6 % de hausse pour 2 % d’inflation en 2024, puis aucune revalorisation en 2025 alors que les prix ont progressé de 0,9 %. Sur l’ensemble de la période 2022-2025, les prix ont augmenté d’environ 13,6 %, contre environ 12 % pour la valeur du point. Et l’écart continue de se creuser : en juillet 2026, les prix à la consommation étaient encore 2,1 % plus élevés qu’un an auparavant selon l’estimation provisoire de l’Insee (6), tandis que la valeur du point reste celle fixée en novembre 2024.

Jusqu’où faut-il accumuler les réserves ?

L’impact du gel dépend de la place de l’Agirc-Arrco dans la retraite totale. Pour certains anciens salariés, elle représente une part limitée de leurs revenus. Pour d’autres, notamment d’anciens cadres, elle est beaucoup plus importante. Une hausse de 1 % aurait représenté 36 euros bruts supplémentaires par an pour une pension complémentaire de 300 euros mensuels, 84 euros pour 700 euros et 144 euros pour 1 200 euros. Mais l’effet ne s’arrête pas à une seule année : lorsqu’une revalorisation n’est pas accordée, les augmentations suivantes partent d’une base plus faible.

C’est ce qui donne à cette bataille une portée dépassant largement les 0,8 point qui séparaient syndicats et patronat en 2025. L’Agirc-Arrco est financièrement solide, dégage encore un excédent et possède plus de 91 milliards d’euros de réserves. Personne ne conteste la nécessité de conserver un matelas permettant de garantir les pensions futures. La question est de savoir jusqu’où doit aller cette prudence lorsque les pensions présentes perdent du pouvoir d’achat. L’accord de 2023 fixe lui-même les deux objectifs : assurer la pérennité financière du régime et préserver le pouvoir d’achat des retraités. Faute d’avoir réussi à trouver l’équilibre entre ces deux impératifs autour de la table du paritarisme, syndicats et patronat devront désormais défendre leur interprétation devant la justice.

Derrière la bataille technique sur la valeur du point apparaît ainsi une question beaucoup plus politique : à partir de quel moment la prudence financière cesse-t-elle de protéger les retraités pour commencer à se faire à leurs dépens ?

(Photos Agirc-Arrco/CC)

Notes
 (1) Agirc-Arrco, résultats 2025 du régime : résultat global, réserves financières, ressources, dépenses et rendement des placements.
 (2) CFE-CGC et CGT, juillet 2026, « La CGT et la CFE-CGC veulent remédier au gel de la valeur du point Agirc-Arrco pour 2026 ».
 (3) Agirc-Arrco, données et paramètres du régime, notamment historique et valeur de service du point.
 (4) Légifrabce, Accord national interprofessionnel du 5 octobre 2023 relatif au pilotage de l’Agirc-Arrco pour la période 2023-2026.
 (5) Insee, Évolution annuelle moyenne des prix à la consommation en France.
 (6) Insee, Juillet 2026, Estimation provisoire de l’indice des prix à la consommation, juillet 2026.

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