Pourquoi le métier d’enseignant ne fait plus rêver
Salaire trop faible, conditions de travail dégradées, recours aux contractuels : la crise d’attractivité de l’Éducation nationale perdure. Pourtant, la baisse du nombre d’élèves offre une occasion historique d’alléger les classes.
Pendant des décennies, l’école française a dû composer avec des classes chargées et des moyens contraints, rendant difficile l’accompagnement individuel des élèves. Un bouleversement démographique pourrait pourtant changer la donne. Selon les dernières projections de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), l’école française devrait compter 1,68 million d’élèves de moins en 2035 par rapport à 2025, soit une diminution de 14,2 % en dix ans (1). Rarement les pouvoirs publics auront disposé d’une telle occasion de réduire durablement les effectifs des classes.
Mais cette opportunité intervient au moment où l’Éducation nationale traverse une crise profonde d’attractivité. Les concours 2025 en ont encore donné la mesure : dans le premier degré public, 10 217 postes étaient proposés pour seulement 9 627 candidats admis, tandis que certaines disciplines du second degré restaient particulièrement déficitaires. La session 2026 apporte toutefois une amélioration notable : 98,5 % des postes proposés ont été pourvus dans le premier degré et, dans le second degré, 97 % des postes proposés au certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (CAPES) l’ont été aussi, toutes voies confondues. La réforme du recrutement, avec notamment le retour d’un concours externe accessible à bac+3, a également provoqué une forte hausse des inscriptions (2). Il serait donc excessif de prétendre que plus personne ne veut devenir enseignant. Mais le nombre de candidats ne dit pas tout de la capacité de l’institution à attirer durablement, fidéliser et affecter ses personnels là où ils sont nécessaires.
Un métier qui ne paie plus suffisamment
La rémunération reste l’un des principaux problèmes. Les revalorisations engagées ces dernières années ont amélioré les débuts de carrière sans effacer le décrochage accumulé. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le salaire effectif des professeurs des écoles français restait en 2024 inférieur de 26 % à celui des autres actifs diplômés du supérieur travaillant à temps plein. Pour les enseignants de collège, l’écart atteignait 18 %. À quinze ans d’ancienneté, un professeur des écoles français percevait, en parité de pouvoir d’achat, une rémunération statutaire annuelle équivalente à 49 462 dollars, contre 59 673 dollars en moyenne dans l’OCDE (3). Le problème ne concerne donc plus seulement le premier salaire, mais la perspective financière offerte par toute une carrière.
Le malaise dépasse pourtant largement la fiche de paie. L’enquête internationale Talis 2024 montre que neuf enseignants français sur dix déclarent se sentir souvent heureux lorsqu’ils enseignent, mais que seuls 4 % considèrent leur profession comme valorisée dans la société (3). Le paradoxe dit beaucoup de la crise actuelle : ce n’est pas nécessairement enseigner qui détourne du métier, mais les conditions dans lesquelles il faut le faire. Hétérogénéité des classes, inclusion d’élèves aux besoins particuliers sans accompagnement toujours suffisant, tâches administratives, réformes successives, difficultés liées au climat scolaire et sentiment de manque de reconnaissance finissent par peser sur l’attractivité autant que les rémunérations.
Les contractuels pour maintenir le système à flot
Faute de titulaires en nombre suffisant dans certaines académies et disciplines, l’Éducation nationale dépend de plus en plus des contractuels. La Cour des comptes évoque un « recours croissant » à ces personnels, dont le nombre dans l’enseignement public a augmenté de 26,6 % entre 2015 et 2022. Dans le second degré public, ils représentent désormais environ un enseignant sur dix. Les syndicats ne mettent pas en cause ces enseignants, mais le système qui fait progressivement de leur recrutement un mode ordinaire de gestion du manque de titulaires. La CGT Éduc’action dénonce ainsi des personnels utilisés comme « variables d’ajustement » et réclame leur titularisation, tandis que la FSU voit dans le « recours accru aux personnels contractuels » l’un des signes d’une précarisation qui fragilise le service public d’éducation. Dans le même temps, les titulaires remplaçants sont de plus en plus souvent affectés à l’année sur des postes vacants, réduisant les réserves disponibles pour assurer les remplacements ponctuels (4).
Le problème n’est donc pas l’existence des contractuels, dont beaucoup exercent depuis plusieurs années, mais le rôle structurel qui leur est désormais assigné pour combler les postes que l’institution ne parvient plus à pourvoir avec des titulaires. Leur situation reste en outre nettement plus précaire : en 2023, ils percevaient en moyenne 1 980 euros nets par mois, contre 2 950 euros pour les enseignants fonctionnaires du public. Et ce recours croissant ne suffit pas à garantir la continuité des enseignements : en 2024-2025, 9,8 % des heures prévues dans les établissements publics du second degré n’ont pas été assurées, dont 7,5 % en raison du non-remplacement des enseignants absents. Pour les familles, la crise d’attractivité et les difficultés de recrutement finissent ainsi par avoir une conséquence très concrète : des heures de cours qui disparaissent de l’emploi du temps.
La démographie comme occasion plutôt que comme piste d’économie
C’est ici que la crise d’attractivité rencontre la baisse démographique. Les organisations syndicales contestent l’idée selon laquelle moins d’élèves devrait automatiquement signifier moins d’enseignants. En avril 2026, la FSU demandait au contraire de profiter de cette évolution pour réduire la taille des classes, renforcer les remplacements, mieux prendre en charge la difficulté scolaire et le handicap et reconstituer les réseaux d’aides spécialisées. Il s’agit de transformer ce qui pourrait n’être qu’une économie budgétaire en amélioration durable du service public.
Les parents d’élèves défendent désormais une logique similaire. La FCPE réclame un plafond de 24 élèves par classe, de la maternelle au lycée, « non pas une moyenne statistique masquant les inégalités, mais un plafond réel, partout, pour tous ». Elle conteste ainsi les suppressions de postes et les fermetures de classes justifiées par la baisse des effectifs et demande que celle-ci serve d’abord à améliorer les conditions d’apprentissage (5). La convergence avec les syndicats est frappante : les enseignants réclament de meilleures conditions d’exercice, tandis que les parents demandent des classes moins chargées, des professeurs disponibles et des remplacements assurés.
Deux politiques sont dès lors possibles. La première consiste à diminuer progressivement le nombre d’enseignants au rythme de la population scolaire et à récupérer une partie du recul démographique sous forme d’économies. C’est en partie la logique suivie avec les suppressions de postes prévues pour la rentrée 2026. La seconde consiste à conserver une part beaucoup plus importante des moyens existants afin de réduire durablement les effectifs des classes, renforcer les remplacements et mieux accompagner les élèves en difficulté ou en situation de handicap. Avec près de 1,7 million d’élèves en moins attendus en dix ans, la différence entre ces deux stratégies devient considérable.
Une occasion historique à ne pas manquer
Une classe qui perd quatre, cinq ou six élèves ne change pas seulement une statistique. Elle donne davantage de temps à consacrer à chacun, facilite l’identification des difficultés et la différenciation pédagogique, et peut améliorer le climat scolaire. Pour l’enseignant, elle signifie aussi moins de copies et de situations simultanées à gérer, donc davantage de temps réellement consacré à enseigner. La baisse démographique pourrait ainsi enclencher un cercle vertueux : de meilleures conditions de travail rendraient le métier plus attractif, une meilleure attractivité réduirait la dépendance aux recrutements d’urgence et faciliterait à son tour les remplacements.
Cela ne dispenserait évidemment pas l’État de revaloriser les carrières, de simplifier les contraintes administratives, de mieux accompagner l’inclusion ou de sécuriser la situation des contractuels. Mais considérer chaque enfant en moins comme une économie potentielle reviendrait à passer à côté d’une occasion rare. La France dispose peut-être, pour la première fois depuis des décennies, de la possibilité démographique d’offrir davantage de temps d’enseignant à chaque élève.
(Photo DR – CC)
Notes
(1) DEPP, avril 2026, Projections d’effectifs scolaires à horizon 2035, Note d’information n° 26-09.
(2) Ministère de l’Éducation nationale, Concours enseignants de la session 2025 ; Concours enseignants de la session 2026 : premiers effets de la réforme de la formation initiale des enseignants.
(3) OCDE, Education at a Glance 2025 – France ; DEPP, Conditions d’exercice et perceptions du métier d’enseignant : premiers résultats de l’enquête internationale Talis 2024.
(4) Cour des comptes, décembre 2025, Le temps d’enseignement perdu par les élèves au collège ; DEPP, La part du temps d’enseignement non assuré dans les établissements publics du second degré en 2024-2025.
(5) FCPE, Déclaration préalable au Conseil supérieur de l’éducation du 26 mars 2026.
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