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Faute de médecin, le prix fort de l’automédication

Lorsque consulter devient difficile, se tourner vers la pharmacie est souvent la solution la plus simple. Mais cela peut coûter cher au patient sans que cela soit forcément efficace.

Un mal de gorge, une toux qui s’installe, le nez bouché : le genre de symptômes qui ne conduit pas aux urgences mais pour lesquels on aimerait tout de même avoir un avis. Encore faut-il trouver un médecin disponible. Quand le rendez-vous tarde, la pharmacie devient naturellement le premier recours. Elle est proche, accessible sans rendez-vous et permet d’obtenir rapidement un conseil. On en ressort parfois avec un médicament, un produit destiné à soulager les symptômes, voire même un complément alimentaire. A l’arrivée plusieurs questions : qu’a-t-on réellement acheté, avec quelle efficacité et pourquoi ce produit reste-t-il à notre charge ?

Certains médicaments ne sont plus remboursés, d’autres peuvent l’être mais seulement lorsqu’ils sont prescrits, tandis que d’autres « remèdes » sont vendus en pharmacie sans être des médicaments. Pour le patient qui vient directement à l’officine, ces différences ont un point commun : elles peuvent se traduire par une dépense.

Un médicament peut rester autorisé sans être remboursé

L’autorisation de commercialiser un médicament et la décision de le rembourser ne répondent pas exactement aux mêmes critères. Un médicament peut ainsi conserver son autorisation de mise sur le marché tout en n’étant pas, ou plus, pris en charge par l’Assurance maladie. La décision de remboursement dépend notamment de l’évaluation de son intérêt médical (1). La Haute Autorité de santé évalue pour cela son « service médical rendu » (SMR). Elle tient compte de l’efficacité et des effets indésirables du médicament, mais aussi de la gravité de l’affection traitée, de sa place dans la stratégie thérapeutique, des alternatives disponibles et de son intérêt pour la santé publique (1). Un SMR « insuffisant » signifie que sa prise en charge par la collectivité n’est pas justifiée et non que le produit serait nécessairement dépourvu d’effet. La distinction est importante. Un médicament peut apporter un bénéfice modeste, soulager une affection sans gravité ou présenter moins d’intérêt que les solutions disponibles, tout en restant commercialisé. La collectivité cesse alors de le financer, mais le consommateur peut continuer à l’acheter.

Les grandes vagues de déremboursement des années 2000 montrent ce que ce basculement peut produire sur les prix. En 2006, 282 médicaments disponibles sans prescription ont été totalement déremboursés. Les quantités vendues ont chuté des deux tiers au cours de l’année, tandis que l’indice de leurs prix bruts augmentait de 41 % entre janvier et décembre, selon l’Insee (2). Une fois sortis du remboursement, ces médicaments n’étaient en effet plus soumis au même encadrement de prix. Le phénomène dépasse d’ailleurs les médicaments. Dans les rayons des officines, ceux-ci voisinent avec des compléments alimentaires destinés au sommeil, à la fatigue, au confort digestif ou aux « défenses immunitaires ». Ces produits n’obéissent pas aux mêmes exigences de démonstration d’une efficacité thérapeutique. Les contrôles menés par la DGCCRF en 2023, dont les résultats ont été publiés en 2025, ont relevé des allégations thérapeutiques interdites ou non justifiées et des anomalies de composition (3).
Pour le patient, la distinction entre ce qui relève d’un médicament, ce qui a perdu son remboursement et ce qui relève du complément alimentaire n’est pas toujours évidente au moment de payer.

Sans ordonnance, le remboursement peut disparaître

Certains médicaments peuvent être délivrés sans ordonnance tout en figurant sur la liste des médicaments remboursables. Mais pour être pris en charge par l’Assurance maladie, un médicament doit avoir été prescrit (4). Pour le patient, la différence est très concrète : sans ordonnance, il paie lui-même un médicament qui aurait pu être remboursé. Mais encore faut-il pouvoir consulter. En 2024, l’accessibilité moyenne aux médecins généralistes était de 3,3 consultations, visites ou téléconsultations par habitant et par an. Elle tombait à 1,3 pour les 10 % de la population les moins bien dotés et atteignait 5,7 pour les 10 % les mieux dotés (5).

Les difficultés sont également sociales. Une étude de la Drees publiée en 2021 à partir de données recueillies en 2017 en France métropolitaine montrait que les personnes pauvres en conditions de vie avaient trois fois plus de risques de renoncer à des soins que les autres. Lorsqu’elles vivaient en plus dans une zone très sous-dotée en médecins généralistes, ce risque était plus de huit fois supérieur à celui du reste de la population (6).

Quand le conseil vaut moins que le produit

Le pharmacien est de plus en plus sollicité comme professionnel de premier recours. Vaccination, dépistage, accompagnement des patients, orientation et prise en charge de certains problèmes de santé courants ont élargi ses missions. Sa rémunération ne repose d’ailleurs plus uniquement sur la marge réalisée sur les médicaments. L’Assurance maladie rémunère différents actes et missions, mais une partie des honoraires reste directement attachée à l’exécution d’une ordonnance ou à la dispensation d’un médicament (7). Or conseiller, c’est aussi parfois dire à un patient qu’il n’a besoin de rien. Cette mission de santé mérite d’être reconnue comme telle, même lorsqu’elle ne débouche sur aucun achat.

Rassurer, repérer un symptôme qui nécessite une consultation ou éviter un traitement inutile : tout cela relève aussi du soin. La question est donc moins de savoir si le pharmacien doit vendre ou non que de savoir quelle place on veut donner au conseil lorsqu’aucun produit n’est nécessaire.

Repenser qui paie et pour quoi

Mieux reconnaître le conseil pharmaceutique ne résoudra pas les difficultés d’accès aux médecins. Mais si la pharmacie devient un lieu de premier recours, il faut aussi réfléchir à la manière de rémunérer ce qu’on lui demande de faire : conseiller, orienter et, parfois, expliquer à un patient qu’il n’a besoin d’aucun médicament. La réflexion peut aussi porter sur l’organisation du médicament elle-même. L’idée d’un pôle public du médicament a déjà fait l’objet de propositions parlementaires. Une proposition de loi déposée au Sénat en 2020 prévoyait ainsi la création d’un service public du médicament et des dispositifs médicaux, avec notamment des missions liées à l’approvisionnement et à la production (8). Sans préjuger du modèle à retenir, cette piste pose une question qui mérite d’être discutée : quelle maîtrise publique voulons-nous exercer sur la disponibilité et le prix des médicaments essentiels ?


La pharmacie peut répondre à une partie des besoins de santé du quotidien. Elle ne remplacera pas un médecin lorsqu’une consultation est nécessaire. Mais si on lui confie davantage de responsabilités, le conseil doit être reconnu comme un acte à part entière, y compris lorsqu’il conduit à ne rien acheter. Et l’impossibilité de trouver un médecin ne devrait pas se transformer en reste à charge supplémentaire pour le patient.

Notes 
(1) Haute Autorité de santé, « Prise en charge des médicaments soumis à réévaluation ».
(2) Insee, 18 juillet 2012, « Les prix des médicaments de 2000 à 2010 ». 
(3) DGCCRF, 3 novembre 2025, « Compléments alimentaires : des anomalies encore trop nombreuses ».
(4) Service-Public.fr, « Remboursement des médicaments ».
(5) Drees, 22 juillet 2026, « Accessibilité aux soins de premier recours en 2024 ».
(6) Drees, 28 juillet 2021, « Renoncement aux soins : la faible densité médicale est un facteur aggravant pour les personnes pauvres ».
(7) Assurance maladie, « Les honoraires et actes des pharmaciens ».
(8) Sénat, proposition de loi n° 677 (2019-2020), « Proposition de loi portant création d’un pôle public du médicament et des produits médicaux », déposée le 11 septembre 2020.

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