Fruits et légumes : un luxe aujourd’hui, intouchables demain ?
Chaleur, sécheresse, récoltes plus faibles : le changement climatique pèse déjà sur la production française et contribue à faire monter les prix. Le manque est de plus en plus compensé par des importations, parfois venues de très loin, avec un coût écologique élevé en eau, en transport et en pression sur d’autres territoires.
Au rayon fruits et légumes, les hausses se remarquent rarement sur un seul achat. Quelques centimes sur une salade, davantage sur des tomates ou des courgettes. Pourtant, en septembre, l’écart est devenu difficile à ignorer. Selon l’estimation provisoire de l’Insee, les prix des produits frais progressaient de 9,9 % sur un an, après 5,9 % en août. Le reste de l’alimentation n’augmentait que de 0,4 % (1). Cet été, FranceAgriMer constatait ainsi une offre déficitaire en salades, tomates, concombres et courgettes, avec des rendements et des calibres réduits par la canicule (2).
En juin, les fortes chaleurs ont réduit les volumes disponibles en Bretagne et dans le Sud-Est. Dans le même temps, les importations françaises de légumes ont augmenté de 29 % par rapport à juin 2025, et de 44 % pour les tomates.
Une partie de l’approvisionnement vient de pays proches, comme l’Espagne ou le Maroc. Mais selon les produits et les saisons, la France importe aussi de beaucoup plus loin. En 2024, l’Afrique du Sud et le Chili figuraient parmi ses principaux fournisseurs pour plusieurs catégories de fruits, tandis que d’autres approvisionnements arrivaient de Nouvelle-Zélande (3). On en arrive ainsi à compenser une production fragilisée par le dérèglement climatique avec des produits qui ont parfois parcouru plusieurs milliers de kilomètres, contribuant à leur tour aux émissions liées au transport.
Des conditions de production différentes
Un fruit ou un légume importé est censé respecter les limites maximales de résidus de pesticides fixées par l’Union européenne, comme un produit européen. Les pratiques agricoles ne sont pourtant pas nécessairement les mêmes : certains usages autorisés dans un pays tiers peuvent donner lieu à une «tolérance à l’importation », après évaluation européenne du risque pour le consommateur (4). Les conditions de culture peuvent aussi différer sur l’usage de l’eau ou de certains produits phytosanitaires. Dans les régions méditerranéennes, où le stress hydrique est déjà important, augmenter les approvisionnements peut reporter une partie de la pression sur une ressource devenue rare.
Le bilan écologique dépend toutefois du produit, de la saison et du mode de transport. Une tomate française cultivée sous serre chauffée peut consommer davantage d’énergie qu’une tomate produite en saison sous un climat plus chaud. L’ADEME recommande donc de privilégier les fruits et légumes de saison, notamment pour limiter le chauffage des serres et certains transports sur de longues distances (5). Encore faut-il que le prix laisse réellement ce choix.
Le prix décide du contenu du panier
Si on en a les moyens, on peut acheter des fraises malgré leur prix, choisir des tomates françaises ou préférer un produit cultivé sans serre chauffée. Avec un budget serré, on remplace plus vite un légume par un autre, on réduit les quantités ou on attend la semaine suivante. En 2021, 19 % des hommes et 25 % des femmes seulement déclaraient manger des fruits et légumes conformément aux recommandations nutritionnelles. Santé publique France observe aussi des différences selon le niveau de diplôme, le revenu et la situation professionnelle (6).
Quant aux producteurs français, ils disposent de peu de marge lorsqu’une récolte chute. Les salaires, le matériel ou les emprunts restent à payer. À ces dépenses s’ajoutent les investissements nécessaires pour économiser l’eau, protéger les sols ou adapter certaines cultures. Les exploitations les plus fragiles ne pourront pas financer seules ces changements. Si leur coût se retrouve entièrement sur les étiquettes, ce sont les ménages qui réduisent déjà leurs achats qui devront encore rogner sur leur panier.
Adapter ici plutôt que faire venir de toujours plus loin
Plusieurs réponses se jouent directement dans les champs : irrigation moins gourmande, sols capables de mieux retenir l’eau, diversification des cultures, choix de variétés adaptées aux nouvelles conditions climatiques. Ces changements demandent du temps et de l’argent. L’argent public peut aider les exploitations à s’adapter sans laisser toute la facture peser sur le panier des consommateurs. L’accès à une alimentation de qualité peut lui aussi être soutenu. C’est notamment ce que cherchent les expérimentations de Sécurité sociale de l’alimentation, qui proposent de consacrer un budget à des produits sélectionnés selon des critères sociaux, agricoles et environnementaux, avec des débouchés garantis aux producteurs.
Les importations ne peuvent plus servir de réponse automatique aux récoltes fragilisées par le climat. La France importe déjà environ la moitié des fruits et légumes qu’elle consomme, la part de ses besoins couverte par la production nationale a reculé de 14 points depuis 2000. Le gouvernement lui-même a fixé des objectifs de reconquête de production d’ici 2030 et 2035, signe que cette dépendance est désormais reconnue comme un problème.
Reste à savoir avec quels moyens. Car il est grand temps que l’on en termine avec cette vision de l’agriculture intensive qui permet de créer quelques champions de l’exportation au détriment d’une agriculture raisonnée et vivrière.
(Photo M.C.)
Notes
(1) Insee, 30 septembre 2026, « En septembre 2026, les prix à la consommation augmenteraient de 3,0 % sur un an ». Données provisoires ; résultats définitifs attendus le 15 octobre 2026.
(2) FranceAgriMer, 6 août 2026, « Note de conjoncture mensuelle fruits, légumes et pommes de terre ».
(3) FranceAgriMer, 25 septembre 2026, « Info Fruits et Légumes – Fraise, campagne 2026 ».
(4) Commission européenne, « Regulation of pesticide residues in the EU – Questions and Answers ».
(5) ADEME, 25 novembre 2025, « Calendrier des fruits et légumes de saison ».
(6) Santé publique France, 29 avril 2025, « Fréquences nationales et régionales de consommations alimentaires par rapport aux recommandations nutritionnelles des adultes français ».
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