Écologie : l’Ademe dans le viseur de la droite, de l’extrême droite et même du gouvernement
Pour une partie de la classe politique, l’Agence de la transition écologique symbolise désormais la bureaucratie verte et l’« écologie punitive ». Sur le terrain, collectivités et entreprises décrivent pourtant un outil essentiel d’innovation et de réindustrialisation.
Au moment où la grande majorité des scientifiques s’accordent à expliquer qu’il faut accélérer la transition écologique, la France préfère débattre de l’avenir de l’agence qui est censée la piloter. Le gouvernement prépare en effet une réforme qui pourrait profondément réorganiser l’Ademe. Le projet de loi sur « l’État local » prévoit de transférer ses 440 agents régionaux vers les directions régionales de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (Dreal) qui sont placées sous l’autorité des préfets. Sur le papier, il s’agit de simplifier l’organisation administrative. Dans les faits, beaucoup y voient le début d’un détricotage. Car depuis 2024, l’Ademe est progressivement devenue une cible politique. Le Rassemblement national a même proposé sa suppression. Laurent Wauquiez, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, a dénoncé une agence portée par une « idéologie d’extrême gauche ». Valérie Pécresse, présidente LR de la région Île-de-France, a plaidé pour un transfert de ses moyens vers les Régions. Dans le même temps, la commission d’enquête sénatoriale sur les agences de l’État relançait le débat sur leur « rationalisation » (1).
Le conflit change d’ampleur
Au printemps 2026, la révélation du projet de réorganisation de l’Ademe a déclenché une vague de réactions bien au-delà des seuls salariés de l’agence. Plus de 250 associations et personnalités ont dénoncé une possible « extinction » de l’agence dans une tribune publiée début mai (2). Quelques jours plus tôt, le média Reporterre révélait aussi la dépublication du guide Demain mon territoire, corédigé par l’Ademe et l’Office français de la biodiversité (OFB), destiné à aider les élus locaux à engager la transition écologique. Un signal de plus, pour beaucoup d’acteurs du secteur, d’un recul politique plus large autour des politiques environnementales (3).
Ce que finance réellement l’Agence
Les critiques contre l’agence reposent souvent sur le même chiffre : plus de 4 milliards d’euros de budget. Sauf que ce montant ne dit quasiment rien de ce que fait réellement l’Ademe. L’immense majorité de ces moyens ne finance ni les salaires des agents ni une administration tentaculaire. L’argent sert surtout à soutenir des projets industriels, des collectivités, des rénovations énergétiques, des réseaux de chaleur ou des filières de recyclage. Les dépenses de fonctionnement de l’Ademe représentent environ 136 millions d’euros. Le reste est redistribué sous forme d’aides (4). Une gestion d’ailleurs qualifiée de « globalement satisfaisante » dans le rapport de l’Inspection générale des finances publié en 2024. Un élément rarement mis en avant dans les attaques politiques visant l’agence (5).
Concrètement, les Dreal contrôlent les normes et réglementations quand l’Ademe accompagne les acteurs locaux dans leurs projets. La Dreal dépend directement de l’État et de l’autorité préfectorale, avec une mission de contrôle administratif. L’Ademe, elle, dispose d’un budget propre et finance des projets liés à la transition écologique, ce qui lui donne davantage de souplesse d’action. Intégrer ses agents aux Dreal reviendrait donc, selon ses défenseurs, à passer d’une logique d’accompagnement et de financement à une logique administrative.
L’Ademe transformée en symbole
À droite et à l’extrême droite, tout ce qui touche à l’écologie finit désormais rangé dans la même case : contraintes, interdictions, bureaucratie, « écologie punitive ». Les mêmes responsables politiques qui parlent de souveraineté industrielle, de relocalisation ou de réindustrialisation s’attaquent aujourd’hui à l’un des outils publics qui accompagnent concrètement ces transformations. À Arras, l’entreprise Battri, spécialisée dans le recyclage des batteries automobiles, explique dans Ouest-France avoir pu se développer grâce au soutien de l’Ademe alors qu’elle était encore une petite structure. L’agence l’a aidée à obtenir 400 000 euros de soutien public pour un projet représentant 20 millions d’euros d’investissement. À Belfort, la start-up Parco affirme avoir pu développer une technologie de fabrication de vélos électriques grâce à cet accompagnement (6). Ces exemples sont loin d’être isolés. Réseaux de chaleur, hydrogène, recyclage, rénovation thermique, industrie bas carbone… L’Ademe intervient aujourd’hui dans des secteurs devenus centraux pour l’avenir industriel européen.
Affaiblir l’État… puis renvoyer la responsabilité aux individus
Derrière le cas Ademe, la question est finalement assez simple : comment organiser l’adaptation écologique sans outils publics capables de la financer et de l’accompagner ? Car sans intervention publique forte, l’effort repose surtout sur les individus. Changer sa voiture. Rénover son logement. Modifier sa consommation. Faire « les bons choix ». Une logique qui favorise d’abord ceux qui ont déjà les moyens de le faire. L’Ademe intervient précisément là où le marché seul ne suffit pas encore : accompagner des collectivités, aider des entreprises émergentes, financer des investissements lourds ou accélérer des filières encore fragiles.
À force de vouloir réduire ce que certains politiques considèrent à tort comme une « bureaucratie verte », la France risque surtout d’affaiblir les rares outils publics capables d’accompagner la transformation écologique à grande échelle.
Pendant ce temps, la Chine, elle, subventionne massivement ses filières depuis des années pour dominer les marchés. Derrière ces investissements, il y a une bataille industrielle mondiale. Batteries, panneaux solaires, recyclage, hydrogène, rénovation énergétique, transports propres : les technologies vertes s’imposent désormais comme des enjeux de souveraineté économique. Affaiblir les outils publics qui financent ces filières, c’est aussi prendre le risque d’acheter demain aux autres les solutions que la France n’aura pas su développer elle-même.
(Photo DR)
Notes
1 – Sénat, Commission d’enquête sur les agences de l’État
2 – Connaissances des énergies et AFP, « Plus de 250 ONG et personnalités s’inquiètent d’une possible « extinction » de l’Ademe »
3 – Reporterre, « Le Premier ministre fait dépublier un guide de l’Ademe et de l’OFB sur la transition écologique »
4 – Le Monde, « L’Ademe répond aux attaques de la droite sur son budget » ; LEs Surligneurs « L’Ademe a-t-elle vraiment plus de 4 milliards d’euros de budget ? »
5 – Bon Pote, « Pourquoi certains veulent supprimer l’Ademe »
6 – Ouest-France, « Ademe : les salariés redoutent un démantèlement de l’agence de la transition écologique »
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